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ZURICH, SUISSE. « Moi, j’aime le Canadien de Montréal. Je me sens même un peu Canadien. »
Sepp Blatter a toujours le regard vif et enchaîne aisément les anecdotes, parfois avec une touche d’humour, et les attaques tranchées. À bientôt 90 ans, qu’il fêtera en mars prochain, l’ancien grand patron de la Fédération internationale de football (FIFA) n’a rien perdu de sa verve.
Malgré une santé fragile, Sepp Blatter a accepté de rencontrer l’émission Enquête de Radio-Canada (nouvelle fenêtre), pendant près d’une heure et demie, dans les hauteurs du lac de Zurich, qui surplombe la ville suisse accueillant le siège de la FIFA.
Je suis déjà allé voir le Canadien au Forum, précise même, avec un large sourire, celui qui fut secrétaire général de la Ligue suisse de hockey, avant d’occuper plusieurs postes clés à la FIFA durant près d’une moitié de siècle, jusqu’à celui de président, entre 1998 et 2015.
Sa chute est célèbre. Brutale.
Le 27 mai 2015, la police suisse arrête une demi-douzaine de hauts responsables de l’organisation, soupçonnés d’avoir touché d’importants pots-de-vin durant plusieurs années, dans le cadre de l’attribution de droits télévisés et des Coupes du monde.
Le même jour, le département américain de la Justice dénonce du racket, du blanchiment d’argent et une corruption généralisée au sein de l’instance du ballon rond dirigée par Sepp Blatter, tout juste élu pour un cinquième mandat consécutif. Il est contraint de céder sa place quelques jours plus tard.
Les Américains sont des mauvais perdants, lâche-t-il d’emblée, en faisant référence à l’octroi de la Coupe du monde 2022 au Qatar, au détriment des États-Unis, pourtant vus comme les grands favoris.
Cette désignation des membres de la FIFA, qui a eu l’effet d’un tremblement de terrain dans le monde sportif, a entraîné le scandale du « FIFAgate ». Le début de la fin pour Sepp Blatter, même si, plus d’une décennie plus tard, le patriarche est sorti indemne de toutes les procédures pénales le visant.

Le 20 juillet 2015 à Zurich, un manifestant a lancé des faux billets de banque sur Sepp Blatter, le président de la FIFA, alors que l’institution était visée par un vaste scandale de corruption.
Photo : afp via getty images / Fabrice Coffrini
Des miettes pour le Canada
Aux mois de juin et juillet, le Canada et le Mexique accueilleront chacun 13 matchs, contre 78 pour les États-Unis, qui organisera l’intégralité des rencontres à partir des quarts de finale.
Ce n’est pas normal, répète Sepp Blatter, durant cet entretien réalisé le 12 février. En mettant les trois ensemble, on aurait pensé qu’ils auront à peu près la même part du gâteau. Une telle disparité, ce n’est pas dans le sens du développement du football.
Le Canada méritait un jour d’avoir une Coupe du monde. Mais au lieu d’avoir un tiers, un tiers, un tiers, on a donné [les] trois quarts aux États-Unis.
Pour la première fois, 48 équipes (contre 32 pour les précédentes éditions) ont été conviées. Ce n’est pas bien, commente Sepp Blatter, opposé à cette réforme de la compétition. Et jouer dans trois pays, c’est encore pire. Surtout que deux de ces pays ne reçoivent que des miettes.

Le 5 décembre 2025, le président de la FIFA, Gianni Infantino, a remis le Prix de la paix de la FIFA à Donald Trump.
Photo : Getty Images / Jia Haocheng
À ses yeux, l’omniprésence américaine dans l’organisation de l’événement tient dans la soi-disant amitié entre [Donald] Trump et [Gianni] Infantino, son successeur à la tête de la FIFA. Ça a changé la donne pour la Coupe du monde, estime Sepp Blatter, avant de lever les bras au ciel en évoquant le Prix de la paix (nouvelle fenêtre) remis en décembre au président américain.
On n’a jamais vu une chose pareille, ce n’est pas possible, affirme-t-il, le ton grave. On joue pour la paix. Ce n’est pas à [la FIFA] de donner un prix de la paix. Le football est un événement social, culturel et populaire.
Personne ne s’est levé pour dire d’arrêter ce cirque. On a remis ce prix sans consultation en interne à la FIFA.
Faire maintenant du football de la politique, car c’est ce qui se fait grandement, pour moi, c’est incompréhensible, énonce Sepp Blatter, avant de reprendre une tasse de café.
Une machine à sous
Même s’il a lui-même largement participé à l’envolée commerciale et financière de la FIFA, aux revenus records année après année, Sepp Blatter considère que l’organisation va trop loin en réclamant des centaines de dollars pour des billets de la Coupe du monde 2026, provoquant la grogne des supporteurs à travers le monde.
« C’est money, money, money », avance-t-il, en comparant l’événement à une machine à sous. Ces deux-là [Donald Trump et Gianni Infantino] sont là pour que la Coupe du monde rapporte le plus de bénéfices. Mais ça n’a jamais été le but d’une Coupe du monde.

Mark Carney, à droite, avec la présidente mexicaine, Claudia Sheinbaum, le président américain Donald Trump et Gianni Infantino, le président de la FIFA, lors du tirage au sort de la Coupe du monde le 5 décembre 2025 à Washington.
Photo : Getty Images / Kevin Dietsch
Fin janvier, dans une rare sortie virtuelle sur les réseaux sociaux, Sepp Blatter a cité, en français et en anglais, le message d’un célèbre avocat suisse, spécialisé dans la lutte anticorruption, invitant les supporteurs à rester loin des États-Unis. Il n’en démord pas.
Dans cette Coupe du monde, le grand profiteur sera les États-Unis, mais pas les spectateurs, soutient-il.
Le président américain a d’ores et déjà interdit ou restreint l’accès aux États-Unis aux supporteurs de plusieurs pays qualifiés, dont Haïti. En principe, on ne devrait pas organiser une Coupe du monde dans un pays qui ne donne pas le visa [à tout le monde], reprend-il.
Ça fait mal pour le football qu’on a créé.
Il y a une politique diffamatoire, aux États-Unis, contre tout ce qui est étranger. C’est seulement America first, America first. Et c’est triste. C’est triste pour la valeur sociale et culturelle du football, peste-t-il.
Le futur nonagénaire réfute néanmoins l’idée d’un boycottage des équipes nationales qui n’a jamais donné un résultat positif, surtout pas dans le sport. Les absents ont tort, insiste-t-il, même si des élus, en France (nouvelle fenêtre) et en Allemagne notamment, ont déjà évoqué cette possibilité.

Sepp Blatter a accueilli Radio-Canada dans un restaurant sur les hauteurs de Zurich, en Suisse.
Photo : Radio-Canada / Marc Aderghal
Une dictature et des menottes
La FIFA a-t-elle changé depuis son départ fracassant en 2015 sur fond de scandale de corruption? Ah oui, juge-t-il, sans fard. Elle va de mal en pis.
La FIFA a d’abord changé en mal. Et du mal en pire, étaye l’ancien président. Et maintenant, c’est pire qu’avant.
Il y a une dictature totale, clame Sepp Blatter, en évoquant une culture interne d’arrangements. De son temps, explique-t-il, il y avait des bagarres au comité exécutif de l’organisation. Maintenant, on leur met des menottes. Partout, pour faire taire les gens, on leur donne de l’argent ou une possibilité [de promotion], déplore l’ex-dirigeant.
Des propos similaires nous ont été confiés par un ancien haut dirigeant et des experts de l’organisation, rencontrés par Radio-Canada.
Contactée par Radio-Canada, la FIFA n’a pas souhaité réagir aux propos de Sepp Blatter. En coulisses, on soutient néanmoins, au sein de l’organisation, faire preuve d’une meilleure transparence financière depuis l’arrivée au pouvoir de Gianni Infantino.
Désormais, poursuit-il, ce serait le silence total. Y compris pour dénoncer les prises de position du président américain, qui a déjà menacé de retirer l’organisation de certaines rencontres dans des villes dirigées par un maire démocrate.
L’introduction du président des États-Unis dans les affaires de la Coupe du monde, c’est le pire qui est arrivé à la FIFA. Et il n’y a pas d’opposition à cela.
Pourquoi on ne se lève pas? Je demande [aux membres de la FIFA] de se lever, de dire que ça ne va pas. On a encore le temps de faire quelque chose.
Avant de se redresser, en s’appuyant sur une canne, on lui demande s’il compte assister à l’événement. Seulement au Canada ou au Mexique, dit-il en souriant. Ma fille aimerait aller au Canada. Elle essaie de trouver des billets.

Sepp Blatter a été définitivement acquitté le 25 mars 2025 par la justice suisse dans le cadre d’une affaire concernant un paiement suspect à son ancien conseiller Michel Platini.
Photo : AFP / Fabrice Coffrini
Sepp Blatter en quelques citations
Le prix excessif des billets pour le Mondial 2026 : Des prix de 1000 $ pour un match de la Coupe du monde, mais c’est aberrant. C’est aberrant. La Coupe du monde, ce n’est pas une machine à sous. Mais c’est ce que c’est devenu maintenant.
L’idée d’un boycottage : On pourrait faire un peu de pression, mais les joueurs veulent y aller. [La Coupe du monde], c’est une fête, une fête sur le terrain. Le football, c’est un jeu formidable.
Le FIFAgate : « On a dit à l’époque : « Qui est le président de la corruption? C’est Blatter ». Ça vient de la revanche des États-Unis. Mais la FIFA n’est pas la corruption. Il y a des personnes qui travaillaient à la FIFA ou des élus [qui ont été corrompus]. La corruption est humaine, mais ça ne veut pas dire que l’ensemble est en corruption. Je ne suis pas responsable de la corruption des autres. »
A-t-il fermé les yeux sur ce système de pots-de-vin? J’avais toujours les yeux grands ouverts. Je n’ai pas fermé les yeux. Celui qui va dire ça est un fichu menteur, vraiment. Les Américains, qui ont tout fait contre moi, ont dit que l’homme était intouchable, Je suis resté intouchable. J’ai la conscience tranquille.
La FIFA d’aujourd’hui : J’ai de la peine à m’identifier. Je m’identifie toujours au football, mais plus à ma FIFA que j’avais créée.
Ira-t-il à la Coupe du monde 2026? J’irai au Canada ou au Mexique si je reçois une invitation. Je ne pense pas [être invité aux États-Unis]. Mais si on ne m’invite pas officiellement, je ne viens pas. De toute façon, je ne vais plus dans les stades. Je préfère aller sur les terrains de ma région, voir des petits matchs. Je préfère sentir un peu le football.


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