Trois baies bretonnes affichent enfin une décrue des marées vertes : la Lieue de Grève, La Forêt-Fouesnant et Douarnenez. Une bonne nouvelle qui masque un problème bien plus vaste. Car pendant que les plages historiquement ciblées par les plans de lutte respirent un peu, l’algue verte a simplement migré ailleurs, vers des zones où aucun engin de ramassage ne peut circuler.
Le constat vient d’un rapport de la Cour des comptes et de la chambre régionale des comptes, publié en juillet 2026. Les plages et les vasières de la région ont concentré 93 % des surfaces d’échouage nationales en 2024, soit 2 091 hectares sur un total de 2 237 hectares. Un chiffre qui donne le vertige, sachant que la Bretagne ne représente qu’une fraction du littoral français. L’équivalent, en surface, d’environ 3 000 terrains de football recouverts d’ulves en une seule saison, presque exclusivement dans une seule région.
À retenir
- Où a disparu l’algue verte des plages bretonnes historiquement ciblées ?
- Comment 128,6 millions d’euros n’ont pu arrêter la prolifération
- Pourquoi les vasières deviennent le nouveau front invisible de la crise
Sommaire
- Les vasières, angle mort des politiques publiques
- 128,6 millions d’euros, et pourtant
- Une justice qui s’impatiente
Les vasières, angle mort des politiques publiques
Le vrai basculement se lit dans la répartition géographique du phénomène. Plus de 80% de ces surfaces concernent désormais les secteurs de vasières, dont la moitié dans le seul golfe du Morbihan, contre 16% pour les baies sableuses historiquement ciblées par les plans de lutte. L’algue verte a changé d’adresse. Elle a délaissé les plages de sable fin où les tracteurs-ramasseurs peuvent œuvrer chaque été, pour coloniser des sédiments fins et boueux, souvent situés dans des estuaires ou des zones de faible profondeur, totalement inaccessibles aux machines.
Ces vasières ne se trouvent pas dans des recoins isolés. Rade de Lorient, baie de Morlaix, Rance maritime… Ces zones littorales composées de sédiments fins non sableux abritent aujourd’hui l’essentiel du phénomène. Le rapport souligne d’ailleurs l’inaction de l’État contre les algues vertes, notamment dans les vasières qui concentrent plus de la moitié des échouages. Concrètement, ces zones échappent presque totalement aux radars des huit baies pilotes du plan de lutte contre les algues vertes, ces baies sableuses suivies depuis plus de dix ans et sur lesquelles se concentrent les efforts de ramassage.
La tendance n’est pas nouvelle mais elle s’accentue. Si la tendance est à la baisse dans trois des huit baies concernées, elle ne se confirme ni dans les cinq autres baies ni dans la majorité des secteurs vasiers, où les échouages ont au contraire progressé depuis 2008. Résultat ? Une victoire en trompe-l’œil sur le papier, alors que le problème s’est simplement déplacé de quelques kilomètres, là où personne ne peut intervenir avec une pelle mécanique.
128,6 millions d’euros, et pourtant
L’argent n’a pourtant pas manqué. Les crédits consacrés aux plans de lutte seraient passés de 56 millions d’euros pour le premier plan à 128,6 millions pour le troisième, en cours jusqu’en 2027. Une multiplication par plus de deux en quinze ans. Les dépenses par hectare ont suivi la même courbe : les dépenses publiques consacrées à la prévention des fuites d’azote ont quasiment doublé en dix ans, passant de 42,70 euros par hectare et par an à 80,80 euros.
Malgré cet effort budgétaire conséquent, les magistrats de la rue Cambon restent sévères. Sur les 21 recommandations formulées en 2021 lors de leur première évaluation, la Cour constate que seules 33% ont été pleinement appliquées, 52% partiellement mises en œuvre, et 15% sont restées sans suite. Un bilan mitigé qui explique en partie pourquoi le phénomène persiste, cinq ans après le premier avertissement.
La cause reste connue depuis des décennies : les nitrates issus des activités agricoles, qui ruissellent vers les cours d’eau puis vers les baies. Ce phénomène d’eutrophisation est causé par des concentrations excessives de nitrates dans les cours d’eau issus des activités agricoles. Les taux ont certes reculé, mais pas suffisamment. Les niveaux de nitrates dans les cours d’eau bretons, bien qu’en recul depuis 15 ans, passant de 52,51 mg/l en 1997 à 32,69 mg/l en 2024, restent supérieurs au seuil de 25 mg/l jugé nécessaire pour endiguer durablement la prolifération. Vingt-neuf ans d’efforts pour gagner vingt points de nitrates, et l’objectif fixé par les scientifiques n’est toujours pas atteint.
Une justice qui s’impatiente
Face à cette lenteur, les tribunaux ont pris le relais. En mars 2025, le tribunal administratif a sommé l’État de réagir concrètement. Le tribunal administratif a sommé le préfet de Bretagne de prendre, sous dix mois, toutes les mesures nécessaires pour réduire les pollutions agricoles sur l’ensemble de la région. Une décision qui fait suite à une plainte déposée par l’association Eau et rivières de Bretagne, engagée depuis des années sur ce dossier.
Les huit recommandations formulées par la Cour des comptes dans son dernier rapport visent justement à combler ce trou dans la raquette. Elles portent notamment sur la révision des schémas d’aménagement des eaux pour intégrer les vasières, la finalisation des modélisations scientifiques déterminant les seuils de nitrates à atteindre, et une meilleure coordination de la politique foncière agricole dans les baies et vasières les plus touchées. Pour la première fois, les vasières ne sont plus l’angle mort officiel des politiques publiques, du moins sur le papier.
Une nouvelle phase réglementaire doit d’ailleurs entrer en vigueur en septembre 2026, avec un renforcement des zones sous contrainte environnementale dans les huit baies historiques. Une phase réglementaire plus contraignante des ZSCE est attendue pour septembre 2026, et les préfets des Côtes-d’Armor et du Finistère ont été désignés pour structurer la gouvernance régionale. Mais tant que les vasières restent hors du champ de vision des plans de lutte, la question reste entière : à quoi bon assécher les plages si l’algue trouve toujours un nouveau refuge à quelques encablures, là où ni bulldozer ni promeneur ne mettront jamais les pieds ?
Sources : cotes-darmor.gouv.fr | breizh-info.com


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