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Alors que la France affronte une désindustrialisation structurelle, des déficits commerciaux considérables dépassant les 80 milliards d’euros par an et une perte progressive de son autonomie stratégique, le concept de « classe compradore » offre une grille de lecture particulièrement pertinente. Popularisé dans la pensée marxiste du XXe siècle, ce terme décrit une réalité qui transcende largement les clivages idéologiques traditionnels : une partie des classes dirigeantes économiques, financières et technocratiques, loin de défendre un projet national productif, s’épanouit dans un rôle d’intermédiaire privilégié au service des intérêts supranationaux et des grands capitaux étrangers. Cette analyse s’applique parfaitement à la France depuis les années 1990.
Origine historique et étymologie du concept
Le terme « comprador » puise ses racines dans le portugais colonial comprador, littéralement « acheteur ». Au XIXe siècle, dans les ports ouverts de force en Chine (Canton, Shanghai, Hong Kong), ces intermédiaires locaux – souvent issus de familles marchandes sino-occidentales – organisaient le commerce inégal entre les puissances européennes et la population chinoise. Ils percevaient des commissions sur l’importation d’opium, de textiles et de machines, tout en facilitant l’exportation de matières premières.
Les théoriciens marxistes ont élevé cette figure historique au rang d’outil analytique. Si Lénine et Boukharine avaient déjà repéré les mécanismes de dépendance dans les pays périphériques, c’est Mao Zedong qui a le plus systématisé le concept dans les années 1920-1940. Confronté à une Chine semi-coloniale, il distinguait rigoureusement la bourgeoisie compradore, alliée objective de l’impérialisme japonais, britannique ou américain, de la bourgeoisie nationale, potentiellement mobilisable dans la lutte pour l’indépendance économique.
Définition précise et caractéristiques structurelles
La classe compradore désigne cette fraction de la bourgeoisie nationale qui renonce à construire une économie autonome et industrialisée pour mieux servir d’agent local aux puissances économiques dominantes. Sa prospérité repose sur les importations massives, les contrats de sous-traitance avec les multinationales, les commissions de lobbying, les prêts internationaux et diverses rentes (financières, réglementaires ou foncières).
Ses traits distinctifs incluent :
- Une dépendance structurelle et assumée vis-à-vis des capitaux extérieurs (fonds anglo-saxons, entreprises chinoises, institutions européennes) ;
- Une alliance objective avec les formes contemporaines de l’impérialisme économique et financier ;
- Une opposition fréquente aux intérêts des classes populaires et à toute fraction patriotique de la bourgeoisie désireuse de protéger le tissu productif national ;
- Un positionnement idéologique favorable au libre-échange radical, à l’attractivité pour les investissements étrangers et aux normes supranationales.
Aujourd’hui, des auteurs souverainistes, des observateurs libéraux-conservateurs réactualisent cette notion pour décrypter non seulement la situation des pays du Sud, mais aussi les nations occidentales en déclin.
Le concept permet de comprendre pourquoi certaines élites françaises semblent plus sensibles aux injonctions de Bruxelles, de Davos ou de Wall Street qu’aux attentes de leurs concitoyens.
Le cas français : une multitude d’exemples concrets
La France n’échappe pas à cette dynamique.
Industrie lourde et technologies stratégiques
La cession controversée de la branche énergie d’Alstom à General Electric en 2015, menée sous l’impulsion de Macron alors ministre de l’Économie, illustre un renoncement stratégique. Des savoir-faire critiques ont été transférés, avec des conséquences durables sur l’autonomie nationale.
De même, Stellantis (issue de la fusion PSA-Fiat) a poursuivi une stratégie de délocalisations vers l’Afrique du Nord, l’Italie et l’Asie.
Renault, à travers ses alliances internationales successives, a réduit significativement son empreinte productive en France. Airbus, malgré son succès, dépend de chaînes d’approvisionnement mondialisées qui diluent le contrôle souverain.
Secteur énergétique
La fermeture de réacteurs nucléaires comme ceux de Fessenheim, combinée à une dépendance accrue aux importations de gaz et aux interconnexions européennes, a bénéficié à des intermédiaires financiers et commerciaux. TotalEnergies oriente une part importante de ses investissements selon une logique globale, intégrant les normes bruxelloises et les attentes des marchés financiers internationaux.
Distribution, agroalimentaire et santé
Les groupes Carrefour, Auchan ou Leclerc ont massivement développé les importations à bas coûts exerçant une pression constante sur les producteurs français de fruits, légumes et viande.
Danone et Lactalis ont internationalisé leur outil de production.
Dans la pharmacie, Sanofi a dû reconnaître, durant la crise du Covid-19, sa dépendance aux principes actifs en provenance d’Asie.
Finance, numérique et services
Les grandes banques françaises (BNP Paribas, Société Générale) sont profondément imbriquées dans les circuits financiers mondiaux.
Mais de nombreuses licornes des secteurs technologiques reposent sur du capital-risque américain. Le phénomène du pantouflage entre la haute fonction publique, les cabinets de conseil internationaux comme McKinsey et les directions de multinationales renforce cette culture de l’intermédiation.
Niveau politique et réglementaire
Certains parcours emblématiques – du monde de la banque d’affaires à la haute administration puis à l’exécutif – symbolisent une élite parfaitement à l’aise dans les cercles de pouvoir supranationaux. La défense récurrente des réglementations bruxelloises ou des ou d’accords de libre-échange, même lorsqu’ils désavantagent l’industrie nationale, relève de cette même logique compradore.
Conséquences économiques, sociales et géopolitiques
Le gaullisme en a été l’antidote historique de la bourgeoisie compradore :
– État stratège : Planification (Commissariat du Plan), nationalisations (EDF, Renault, CEA), champions nationaux (aérospatiale, nucléaire).
– Indépendance énergétique/technologique : Nucléaire civil (58 réacteurs), Institut français du pétrole, contrôle de Total, INSERM.
– Résistance à la supranationalité : Veto à l’entrée du Royaume-Uni dans la CEE, sortie de l’OTAN (1966), diplomatie autonome (reconnaissance de la Chine, soutien au tiers-monde).
– Finance encadrée : Contrôle des capitaux (loi 1963), banques au service de l’industrie.
Le gaullisme a construit une France souveraine. Aujourd’hui, sa doctrine reste la référence pour lutter contre cette dépendance.
Ces politiques d’inspiration gaullienne ont été démantelées à partir des années 1990, et encore davantage à partir de 2007. On peut trouver la signe de cette évolution dans la prise du pouvoir au sein de MEDEF des factions de la grande distribution, des services et de la finance. Le MEDEF est désormais un lobby dominé par les multinationales et la finance. Ses présidents (Seillière, Parisot, Gattaz, Roux de Bézieux, Martin) ont systématiquement défendu :
– Le libre-échange (CETA, Mercosur)
– la désindustrialisation
– Les délocalisations (Stellantis, Renault) → perte d’emplois industriels
– La financiarisation (dividendes records, rachats d’actions) → spéculation > investissement productif
– L’alignement sur l’UE → soumission aux intérêts étrangers
Le MEDEF incarne aujourd’hui la bourgeoisie compradore, hostile à toute souveraineté économique française. Les PME et industriels patriotes y sont marginalisés, tandis que les grands groupes du CAC 40 en font leur porte-voix politique. Cette classe compradore a trouvé son incarnation politique parfaite dans le régime Macron.
Cette orientation compradore accélère la perte d’emplois industriels (plusieurs centaines de milliers depuis le début des années 2000), creuse les déficits extérieurs, affaiblit la cohésion sociale et réduit la marge de manœuvre diplomatique de la France face aux États-Unis, à la Chine ou à l’Allemagne. Elle transforme progressivement le pays en une grande plateforme de consommation et de services plutôt qu’en une puissance productive et souveraine.
Jean Lamolie





























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