Imaginez la scène : nous sommes au cœur des années 1970, la guerre froide bat son plein, et deux superpuissances se livrent une course effrénée pour dominer l’espace. Sur les écrans du monde entier, l’Union soviétique dévoile fièrement ses stations orbitales baptisées Saliout, présentées comme de paisibles laboratoires flottant à des centaines de kilomètres au-dessus de nos têtes. On y parlait d’expériences en apesanteur, d’observation de la Terre, de progrès scientifique au service de l’humanité. Une belle vitrine. Sauf que derrière ce vernis rassurant se cachait l’un des secrets les mieux gardés du XXe siècle. Trois de ces stations n’avaient rien de scientifique : elles étaient des forteresses militaires. Et l’une d’elles embarquait un objet que personne, à l’époque, n’aurait osé imaginer en orbite : un véritable canon automatique. Un secret qui n’a éclaté au grand jour qu’avec l’effondrement de l’URSS.
Saliout, le nom de couverture qui a trompé le monde entier
Quand l’URSS annonçait le lancement d’une nouvelle station Saliout, le message était limpide : la science soviétique repoussait une nouvelle fois les frontières de la connaissance. Le nom lui-même, qui évoque un salut, une salve d’honneur, respirait la fierté nationale et l’ambition pacifique. Les observateurs occidentaux hochaient la tête, convaincus d’assister aux débuts d’une véritable présence humaine permanente dans l’espace.
Mais toutes les Saliout ne se ressemblaient pas. Certaines étaient bel et bien des stations civiles. D’autres, en revanche, portaient ce nom comme un déguisement. Trois d’entre elles cachaient une réalité radicalement différente sous cette étiquette rassurante. Elles appartenaient à un programme militaire ultrasecret dont le nom, lui, ne serait révélé que bien plus tard : Almaz, qui signifie « diamant » en russe.
Almaz : des forteresses orbitales déguisées en laboratoires
Le programme Almaz avait vu le jour au début des années 1960, dans le plus grand secret. Son objectif n’avait rien à voir avec la recherche fondamentale : il s’agissait de créer des stations de reconnaissance habitées, de véritables postes d’observation militaires capables d’espionner la surface terrestre avec une précision remarquable. Entre 1973 et 1976, trois de ces engins furent placés en orbite sous les désignations civiles de Saliout 2, Saliout 3 et Saliout 5.
Le sort de ces stations fut inégal. Saliout 2 connut une avarie peu après avoir atteint son orbite et ne remplit jamais sa mission. En revanche, Saliout 3 et Saliout 5 menèrent des tests habités couronnés de succès. Saliout 3, aussi connue sous le nom de code Almaz OPS-2, embarquait un arsenal de capteurs de reconnaissance, dont quatre caméras offrant une résolution de trente centimètres. De quoi distinguer, depuis l’orbite, des détails d’une finesse impressionnante à la surface du globe. Mais ces caméras n’étaient pas ce qu’elle cachait de plus surprenant.
Le Rikhter R-23, ou comment tirer un canon à 250 km d’altitude
À bord de Saliout 3 se trouvait une arme absolument unique dans l’histoire de la conquête spatiale : un canon automatique Rikhter R-23M de 23 mm, doté de trente-deux obus. Cette version modifiée, surnommée Kartech, avait été conçue par Aron Abramovitch Rikhter, l’ingénieur également à l’origine du canon équipant le bombardier supersonique Tupolev Tu-22. Autrement dit, une pièce d’artillerie née pour la guerre aérienne s’était retrouvée propulsée dans le vide sidéral.
Et ce canon a réellement tiré. Lors d’un essai historique, la station a fait feu en orbite, faisant du R-23M le seul canon jamais utilisé dans l’espace. L’opération posait un défi technique redoutable : en apesanteur, le recul du tir menaçait de faire pivoter ou dériver la station tout entière. Pour compenser cette poussée, les contrôleurs au sol durent allumer simultanément les propulseurs de l’engin, une manœuvre d’une précision folle qui n’a jamais été reproduite depuis. Le lendemain de ce tir, la station reçut l’ordre de rétrofuser pour une rentrée destructrice au-dessus du Pacifique. À peine vingt-quatre heures séparèrent la salve historique de la disparition volontaire de l’appareil.
Ce que la chute de l’URSS a fini par révéler
Pourquoi diable installer un canon sur une station spatiale ? La réponse tient en un mot : méfiance. L’Union soviétique redoutait que les États-Unis ne s’en prennent à ses précieux satellites militaires. Les engins américains avaient en effet tendance à s’approcher des satellites soviétiques, comme pour les inspecter de près, et Moscou craignait qu’un jour, ces manœuvres ne se transforment en tentatives de capture ou de destruction. Le canon devait servir d’ultime rempart contre une agression orbitale.
Pendant toute la durée de la guerre froide, ce secret resta scellé. L’existence même de l’arme fut niée, dissimulée derrière le paravent tranquille du programme Saliout. Il fallut attendre l’effondrement de l’URSS, en 1991, pour que des sources russes lèvent enfin le voile et confirment que le canon avait bel et bien fait feu en orbite. Une révélation qui bouleversa notre compréhension de cette époque : l’espace, présenté comme un terrain de coopération et de progrès, avait aussi été le théâtre d’une militarisation bien réelle.
Ainsi, derrière le nom paisible de Saliout se cachait une facette bien plus inquiétante de la course à l’espace. Ces stations, présentées au monde comme des joyaux de la science, étaient en réalité des sentinelles armées surveillant la Terre depuis l’orbite. À l’heure où les grandes puissances évoquent à nouveau ouvertement la militarisation de l’espace, l’histoire d’Almaz résonne comme un avertissement venu du passé. Et l’on peut se demander : combien d’autres secrets orbitaux attendent encore, quelque part, d’être un jour dévoilés ?


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