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L’invraisemblable origine des pierres de curling

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Éternellement silencieuses, les pierres de curling en ont pourtant beaucoup à raconter. Derrière celles qui glisseront bientôt sur les patinoires olympiques de Cortina d’Ampezzo se cachent un marquis écossais, 60 millions d’années, une reine de Westeros dans Game of Thrones, et une poignée de chercheurs avides de percer le secret de leur dureté.

Le curling n’est pas un sport tendre avec ses pierres dont l’utilité principale, sur la patinoire, est de s’entrechoquer avec leurs semblables au bout d’une glissade de 45 mètres. Seul un granit à la couenne particulièrement solide peut s’adonner à ce passe-temps pendant une durée de vie approximative de 40 à 70 ans.

« Ça prend un granit qui est extrêmement résistant, qui ne se fissure pas, qui ne s’égrène pas, qui ne laisse aucun débris sur la glace non plus, énumère Maxime Elmaleh, ancien champion canadien de curling et médaillé d’argent aux championnats du monde de 2006, aujourd’hui conseiller à la Ville de Québec. Il ne faut pas non plus que le granit absorbe l’humidité de la glace parce qu’avec le gel, l’eau prend de l’expansion et pourrait endommager la pierre. »

Une roche assez dense et solide pour fabriquer des pierres de curling de calibre olympique ne se trouve pas au bord de chaque chemin. En fait, seulement deux carrières dans le monde procurent ce granit, parmi les plus durs jamais découverts, prisé par les curleurs et les curleuses de haut niveau.

Un duopole britannique

La première se trouve à Gwynedd, au pays de Galles, et a servi de décor au château de Rhaenyra Targaryen, l’héritière écartée du trône de fer dans la Maison du dragon, la populaire série dérivée de Game of Thrones. Canada Curling Stones a l’exclusivité sur son exploitation — mais le granit Trefor n’en sort plus en raison de problème d’approvisionnement.

La seconde carrière se trouve sur l’île inhabitée d’Ailsa Craig, située dans l’estuaire de Clyde au large des côtes écossaises. L’entreprise Kays Scotland possède le monopole sur l’extraction des granits Blue Hone et Common Green trouvés sur l’îlot de 3,2 km2, tous deux issus d’une série d’éruptions volcaniques survenue il y a environ 60 millions d’années

Ailsa Craig, qui abritait des catholiques en fuite lors de la réforme protestante d’Écosse du XVIe siècle, sert aujourd’hui de sanctuaire d’oiseaux. Elle appartient encore au marquis d’Ailsa, et Kays Scotland ne peut extraire le précieux granit sans l’autorisation du marquis David Kennedy, neuvième de la lignée.

La collecte du minerai doit également répondre à un chapelet de précautions pour ne pas perturber les macareux et les fous de Bassan qui peuplent le craig — ou « rocher » en gaélique. Il faut éviter d’extraire le granit pendant la saison de l’accouplement, retirer uniquement les pierres chancelantes ou tombées de façon naturelle et agir sous la stricte supervision d’un ornithologue.

Hors de question également de dynamiter la roche ou de la récolter à loisir sur Ailsa Craig. Un long intervalle sépare les extractions : l’avant-dernière remontait à 2013, la suivante, à 2020 !

Ces conditions expliquent la cherté des pierres de curling olympiques, vendues environ 1000 $ chacune. La Ville de Québec s’apprête à en acquérir 130 qui sont fabriquées à partir du granit d’Ailsa Craig pour garnir le centre de curling flambant neuf qui accueillera les Jeux du Canada en 2027.

Facture totale : 98 940,50 livres sterling, soit 182 293 $ plus taxes — un coût qui inclut la livraison et le dédouanage.

Les joueurs et les joueuses du dimanche ne verraient sans doute aucune différence à jouer avec des pierres de moins bonne qualité. Au Canada du XIXe siècle, après tout, le curling se jouait avec les moyens du bord, dont des « pierres » faites en bois ou en métal qui devaient donner tout son sens au surnom du curling — « jeu rugissant » — attribué en vertu du vacarme émis par le frottement du lancer sur la glace.

« Dans les championnats mondiaux ou même canadiens, il faut cette qualité de granit là, explique M. Elmaleh. Ce que ça fait, c’est que la pierre garde au micron près sa rondeur, sa hauteur et son poids, sans souffrir des infiltrations ni des variations de température. Ça procure une uniformité de jeu quasi parfaite. »

Du quartz, du feldspath et des traditions

Derek Leung, un ancien curleur de compétition internationale devenu chercheur en minéralogie et professeur associé à l’Université de Regina, a étudié la composition des granits Trefor, Blue Hone et Common Green, aujourd’hui mythiques chez les adeptes de la discipline.

Selon lui, les chances que le duopole actuel ait des fondements scientifiques aussi solides que le granit qu’il domine sont minces. D’autres carrières dans le monde, concluait-il dans une étude cosignée avec Andrew Macdonald et parue dans la revue The Canadian Mineralogist en 2022, pourraient tout aussi bien procurer une roche similaire.

« Il y a plusieurs minéraux très communs, comme du feldspath et du quartz dans le granit de Trefor et d’Ailsa Craig, explique M. Leung au Devoir. Ça va un peu à rebours de l’idée que le quartz ne peut pas donner de bonnes pierres de curling parce qu’il est historiquement associé à la silice ou au verre qui ont tendance à briser très facilement. »

Les granits gallois et écossais ont toutefois certaines propriétés propices au curling. « La surface de glisse vient souvent du granit Blue Hone, qui a une granulométrie très petite et similaire — nous parlons d’entre 100 à 300 microns. Un grain de cette taille, uniforme, diminue les chances que la roche s’effrite au contact de la glace. »

La surface de collision, de son côté, se constitue généralement du granit Common Green, caractérisé par une plus grande variation granulaire. « Ça va de 100 microns à quelques millimètres, se souvient Derek Leung. Notre hypothèse, c’est que cet écart permet de mieux répartir le choc. »

Le duopole actuel s’explique peut-être par un peu de chauvinisme britannique et écossais. L’Écosse revendique la paternité du curling, l’un des plus vieux sports d’équipe au monde, et la Fédération internationale du sport se trouve à une heure au nord d’Édimbourg.

« Il y a un aspect romantique dans tout ça, indique Derek Leung. C’est une belle histoire et une belle tradition, mais d’un point de vue de minéralogiste, c’est dur d’imaginer qu’il n’y a aucune autre roche dans le monde qui pourrait être utilisée. »

L’engouement pour le sport, lui, demeure aussi solide que le granit qui sert à ses pierres. Le curling, en plein essor, se joue désormais dans 62 pays membres de la Fédération aussi variés que le Liechtenstein, la Nouvelle-Zélande, le Japon et la Corée du Sud.

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