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L’Intelligence Artificielle, nègre ultime

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Notre chroniqueur revient sur le scandale généré par le roman de Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir. Best-seller avant même sa sélection dans les listes de prix, titulaire déjà du Prix FNAC, encensé par une critique médiatique à laquelle l’identité haïtienne de l’auteur suffit comme gage de qualité, le roman s’avéra, après une enquête expéditive et convaincante de Samuel Fitoussi, avoir été écrit avec l’aide substantielle d’une Intelligence Artificielle. « Et alors ? » interroge Jean-Paul Brighelli. « Combien d’essais ou de romans avez-vous lu qui n’avaient pas été écrits par le signataire ? »


Une amie qui me voulait du bien a « oublié » chez moi, en passant, le roman de Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir, que je n’avais pas lu. « Autant l’évaluer précisément, m’a-t-elle dit, sans vous référer aux hurlements de ceux qui ne tolèrent pas d’avoir été abusés par une IA… »
L’ombre d’Augustin Trapenard est passée au-dessus de nos têtes, battant désespérément ses ailes déconfites…

Allons droit au fait : ce roman n’est pas bon, il n’est pas mauvais — juste médiocre, au sens plein du terme : sur la ligne de flottaison. Le héros est professeur d’Histoire-Géographie, et le livre est un cours rapide sur la géographie américaine, du Brésil au Canada en passant par le Pérou, la Colombie, la jungle de Darién, le Mexique, et les États-Unis. Autant d’étapes d’une anabase (la remontée) vers la lumière froide du Québec d’un exilé volontaire, réfugié politique, qui passe une grande partie de son temps à décrire ses compagnons d’infortune.

Stylistiquement, c’est bourré de tics un peu lassants — des rythmes ternaires dont le troisième élément se démarque des deux autres, par exemple « elle parlait trois langues : l’espagnol, l’anglais et la douleur » —, une surabondance de Je sans humour, des antithèses faciles, un chapitre au grand chaud, l’autre au grand froid, une volonté de ne pas se plaindre de façon à mieux se faire plaindre, etc. Inutile de le mettre dans les sabots de votre meilleur ami pour Noël. Pas même dans ceux de votre meilleur ennemi.

Quant à l’usage de l’IA… 

Thélyson Orélien — et il n’est pas le premier — fait de l’Intelligence Artificielle un nègre à disposition — et gratuit. En quoi est-ce condamnable ? D’expérience, et pour avoir exercé ce métier pendant une bonne trentaine d’années, afin de payer des pensions alimentaires dont le montant égalait les deux-tiers de mon salaire, 60 à 70% des livres qui paraissent sont écrits ou réécrits par un nègre. Pas seulement des essais ou des biographies de sportifs ou d’hommes politiques : j’ai rédigé une demi-douzaine de romans, dont deux signés Joseph Joffo, qui après Un sac de billes, écrit par Patrick Cauvin, a alimenté la machine à cash en sortant un roman tous les deux ans. J’ai personnellement rédigé Les Aventuriers des nouveaux mondes (2001) et La Guerre à l’italienne (2002). La supercherie (c’en est bien une) a-t-elle gêné ses fidèles lecteurs ?

Rappelons qu’Alexandre Dumas était si connu pour son usage immodéré des nègres (le plus connu étant Auguste Maquet, qui a collaboré étroitement à la trilogie des Mousquetaires) qu’un écrivaillon hargneux, Eugène de Mirecourt, a publié en 1845 un pamphlet intitulé Fabrique de romans / Maison Alexandre Dumas et compagnie, quand la machine marchait à plein. Et alors ? Je n’ai pas moins de plaisir à relire chaque année, quand j’ai du vague à l’âme, Le Vicomte de Bragelonne, le plus faisandé des romans de Dumas, et l’un des plus émouvants : le grand Alexandre repassait derrière son nègre et mettait çà et là de la flamme dans le texte écrit au kilomètre par l’Intelligence Naturelle de Maquet.

L’IA signe la fin des traducteurs ordinaires et des nègres de chair et de sang — du moins, tant que les éditeurs, les journalistes et le public se contentent d’œuvres de petit niveau. L’IA ne peut pas s’élever au-dessus de cette moyenne — c’est dans ses gènes, dans sa programmation. Elle fait avec ce qu’on lui met dans le ventre — et on ne peut pas lui greffer de l’imagination puisqu’elle ne fonctionne qu’à la mémoire. A nous, à vous de distinguer ce qui procède d’un intellect de qualité et ce qui a été écrit à souris levée et à toute vitesse.

PS. Je dis « nègre », ce qui me vaudra les foudres des bien-pensants, qui désormais préfèrent dire « plume ». Mais personnellement, je ne connais de plume que celles que l’on taille.


Thélyson Orélien, C’était ça ou mourir, septembre 2026, Grasset, 267 pages.

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