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L’insatisfaction des millénariaux de la LNH

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Les contrats que signent les joueurs de la LNH, semble-t-il, ne valent même plus le papier sur lequel ils sont imprimés. Tôt au tard, ça provoquera une réaction du côté des propriétaires.

Depuis le printemps dernier, la LNH traverse l’une des périodes les plus étranges de son histoire en ce qui a trait aux relations de travail. Pourtant, cet aspect de l’histoire de la ligue ne manque pas d’épisodes rocambolesques. Pour toutes sortes de raisons, un nombre anormalement élevé de joueurs vedettes exigent – ou ont exigé – d’être échangés afin de mieux pouvoir atteindre leurs objectifs personnels ailleurs.

La réplique culte du gardien Denis Lemieux dans le film Slap Shot (1977), « Trade me right f… now! » n’a jamais été aussi en vogue dans le monde du hockey.

Les directions d’équipes et les dirigeants de la LNH semblent désarçonnés par cette multiplication d’insatisfaction qui résulte soit d'un phénomène générationnel, soit d’un ponctuel et incompréhensible mimétisme. Pour les propriétaires et les directeurs généraux, cette situation s’avère particulièrement déconcertante parce que, en quelque sorte, ils considèrent les joueurs faisant partie du noyau de leur équipe comme des associés.

Ce sont ces joueurs qui obtiennent les contrats les plus payants et les plus sécurisants parce que ce sont eux qui vendent les billets et qui assurent la stabilité des organisations. Et surtout, c’est à ces joueurs qu’échoit la responsabilité de transmettre la culture de l’organisation aux plus jeunes ou aux plus talentueux qui proviennent d’ailleurs.

Sachant cela, il est assez facile d’imaginer les chocs ressentis à Ottawa et à Détroit, le printemps dernier, quand les capitaines Brady Tkachuk et Dylan Larkin ont exigé des transactions!

Les Sénateurs ont rapidement crevé l’abcès. Ils ont exaucé Tkachuk dès le 21 juin en l’échangeant aux Panthers de la Floride. Les Red Wings, pour leur part, ont suspendu Larkin (sans salaire) la semaine dernière. Leur ex-capitaine avait entrepris la saison en attendant qu’une transaction survienne. Mais comme elle ne venait pas, il a tout bonnement opté pour la grève.

À Winnipeg, le gardien vedette Connor Hellebuyck avait aussi signifié son intention de mettre fin à sa relation contractuelle avec les Jets dès la fin de la dernière saison. Triple gagnant du trophée Vézina et récipiendaire du trophée Hart, Hellebuyck ne s’est pas présenté au camp et a été suspendu. Il a finalement été échangé aux Devils du New Jersey, le 23 octobre dernier.

À Columbus, l’excellent attaquant Kirill Marchenko a littéralement mystifié son entraîneur Rick Bowness, l’été dernier, en réclamant une transaction. Bowness étant l’être humain qui a passé le plus de temps derrière un banc (à titre d’adjoint et d’entraîneur-chef) dans toute l’histoire de la LNH, on imagine qu’il en fallait beaucoup pour le surprendre.

Le DG Don Wadell a dû se résigner à échanger Marchenko aux Maple Leafs à la fin de septembre, quelques heures avant le début de la saison.

Un joueur derrière le filet adverse avec la rondelle.

Kirill Marchenko était sur le radar de nombreuses équipes avant le début de la saison.

Photo : Getty Images / Jason Mowry

***

Jusqu’à présent, il est extrêmement difficile de trouver un point commun à toutes ces demandes de transferts – pressantes – formulées par des athlètes figurant parmi les plus privilégiés par le système.

Au cours des dernières années, on a certainement vu plusieurs joueurs annoncer à leur DG qu’ils n’avaient pas l’intention de signer un nouveau contrat avec leur organisation. Les exemples de Pierre-Luc Dubois (Columbus et Winnipeg), Quinn Hughes (Vancouver) et Mitch Marner (Toronto) viennent notamment en tête.

De tels préavis pouvaient toutefois être interprétés comme une façon respectueuse de brasser des affaires. En annonçant d’avance leurs intentions, ces joueurs donnaient au moins une chance à leurs patrons de planifier une transition. Or, la nouvelle tendance se situe dans un autre registre. Quand on exige une transaction sur-le-champ, on pose un revolver sur la tempe de son patron.

Quels motifs peuvent justifier des agissements semblables?

On a dit de Tkachuk et Hellebuyck – deux Américains – qu’ils étaient tannés de jouer au Canada et/ou qu’ils n’en pouvaient plus de porter les couleurs d’équipes perdantes. On dit de Larkin (un autre Américain) qu’il veut se joindre à une équipe gagnante qui, par-dessus le marché, doit être basée aux États-Unis. Les dirigeants des Blue Jackets affirment pour leur part que Marchenko – un Russe – n’a jamais vraiment expliqué pourquoi il voulait quitter Columbus.

Le thème de l’athlète insatisfait des résultats de son équipe prévalait jusqu’à ce qu’on apprenne vendredi dernier qu’à Tampa Bay, Nikita Kucherov – double gagnant du trophée Hart – venait à son tour de réclamer une transaction!

Un joueur du Lightning semble choqué après la rencontre.

Nikita Kucherov n'a pas l'intention de demeurer avec le Lightning de Tampa Bay.

Photo : Getty Images / Mike Carlson

Depuis ses débuts dans la LNH (en 2013-2014), le Russe de 33 ans porte les couleurs de l’équipe ayant connu le plus de succès tant en saison qu’en séries. Il a notamment participé à quatre finales, remportant deux coupes Stanley au passage. Il travaille par ailleurs dans une destination soleil dont le régime fiscal figure parmi les plus avantageux en Amérique du Nord.

Parce que le directeur général Julien BriseBois refuse de lui consentir 120 millions pour les six prochaines saisons – un contrat qu’il amorcerait à l’âge de 34 ans! –, Kucherov estime que le temps est venu d’aller se faire voir ailleurs le plus tôt possible.

À tous les cas mentionnés ci-haut, on pourrait aussi ajouter celui de Connor McDavid qui, après avoir participé à deux finales de la Coupe Stanley, a sérieusement flirté avec l’idée de quitter Edmonton en 2025.

Après moult réticences, le meilleur joueur au monde a finalement décidé d’accorder un sursis aux Oilers en paraphant un contrat de seulement deux ans. Si ses désirs ne sont pas rapidement comblés, il lèvera vraisemblablement aussi les feutres.

Au final, la seule véritable trame narrative de toutes ces remises en question, c’est que la LNH, comme le reste de la société, est secouée par les changements de valeurs de sa main-d’œuvre. Et comme le reste du monde, elle vit désormais à l’ère de l’insatisfaction.

***

Il n’y a pas si longtemps, des athlètes comme Patrice Bergeron, Zdeno Chara ou Martin Brodeur valorisaient particulièrement la longévité de leur association avec leur organisation respective. Sidney Crosby (39 ans), qui accepte consciemment de terminer sa carrière à Pittsburgh dans des conditions peu faciles, est l’un de ces derniers Mohicans.

Les joueurs qui se retrouvent au cœur de la crise que traverse présentement la LNH se situent quelque part entre la deuxième moitié de la vingtaine et le début de la trentaine. Ils sont à cheval entre la fin de la génération Y, communément appelée les millénariaux, et le début de la génération Z.

Il est toujours hasardeux de généraliser lorsqu’il est question de groupes aussi vastes que des générations. Il est néanmoins intéressant que noter que, lorsqu’il est question des valeurs préconisées par les millénariaux et les membres de la génération Z en milieu de travail, les chercheurs ont constaté que les deux groupes accordaient nettement plus d’importance à l’épanouissement personnel, à l’autonomie et à la capacité de déterminer leur propre parcours que les générations précédentes.

Les Y et les Z valorisent aussi beaucoup moins la loyauté envers leur employeur. Un grand nombre de gestionnaires œuvrant dans une multitude de secteurs d’activités pourraient sans doute en témoigner.

Cela dit, ce qui se passe présentement dans le monde du hockey s’avère tout à fait spectaculaire. Même si la convention collective de la LNH est la plus contraignante de l’ensemble du sport professionnel nord-américain, et même si ce sport est reconnu pour son haut niveau de conformisme, de plus en plus de vedettes trouvent tout à fait légitime de renier leur signature au gré de leurs nouvelles priorités individuelles.

Ces comportements imprévisibles ont des effets majeurs sur des organisations qui valent des milliards de dollars.

Les propriétaires de la LNH n’étant pas tout à fait reconnus pour leur frivolité ou leur progressisme, il n’est pas nécessaire de mener une grande enquête pour comprendre qu’ils réagiront éventuellement – avec vigueur – pour stopper cette nouvelle tendance. À leurs yeux, c’est l’anarchie.

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