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« Seriez-vous prêt à courir le risque de l’inconnu pour des gains potentiels ? », « Voici les “stacks” qui m’ont fait perdre 30 livres en un mois. », « On me disait que les peptides ne fonctionnaient pas, que je perdrais mon argent et que j’aurais des effets secondaires. Résultat ? Plus belle peau, meilleur sommeil, plus d’énergie. Je prendrai ces effets secondaires tous les jours. » Sur les réseaux sociaux, des centaines de milliers de publications font la promotion de peptides non approuvés par Santé Canada en ciblant des adolescents et de jeunes adultes complexés par leur image corporelle.
Sur les forums de looksmaxxing — une pratique visant à maximiser son apparence physique que l’on peut traduire en français par « maximâlisme », bien que le phénomène ne se limite pas aux jeunes hommes —, des utilisateurs aussi jeunes que 14 ans demandent des conseils pour avoir une plus belle mâchoire ou un meilleur teint, ou alors pour optimiser leurs performances sportives.
Les conseils s’inscrivent tantôt dans une approche tantôt présentée comme modérée (softmaxxing), tantôt intensive (hardmaxxing). Ils vont de la simple coupe de cheveux à des pratiques aussi extrêmes que l’injection de peptides et la chirurgie esthétique.
Selon Océane Corbin, doctorante spécialiste des discours misogynes et antiféministes en contexte numérique, le maximâlisme serait né au tournant des années 2010 sur des forums de discussion fréquentés par des incels, ces hommes qui se disent célibataires contre leur volonté. La pratique serait fondée sur l’idéologie de la « black pill » (« pilule noire »), librement inspirée du film La matrice, selon laquelle « l’intégralité de notre existence dépend de notre apparence physique, de notre statut social et de nos revenus », explique la chercheuse.
Les jeunes garçons, bien présents sur ces plateformes, peuvent notamment s’y voir proposer des protocoles qui combinent des substances afin de « booster » leur puberté. On leur suggère ainsi de dormir entre 9 et 11 heures par nuit, de prendre des suppléments disponibles en pharmacie (de la créatine, du magnésium), mais aussi de s’intéresser aux hormones de croissance.
Dans l’un des guides présents sur ces forums que Le Devoir a pu consulter, on leur affirme d’ailleurs que la « fenêtre critique » pour agir sur les plaques de croissance de leurs os — et ainsi grandir davantage — se situerait entre 11 et 15 ans, avec un plus grand potentiel autour de 12 ans.
« On parle aussi de doses qui vont être parfois jusqu’à 10 fois ce qu’on utiliserait dans un cadre thérapeutique », s’inquiète David Chatenet, chercheur à l’Institut national de la recherche scientifique. « Prenons l’exemple des hormones de croissance. Un enfant pour lequel on aurait un déficit clair de croissance serait suivi par un endocrinologue et recevrait une dose d’une à trois unités. C’est une concentration par jour sous une supervision médicale. Dans certains des protocoles que j’ai vus, ils vont jusqu’à quatre fois la dose qu’on donnerait à un enfant qui a une réelle pathologie. »
Le risque n’en vaut pas la chandelle, estime le spécialiste en ingénierie des peptides. « Au lieu de prendre deux ans pour développer de la masse musculaire et avoir un corps comme on le souhaite, on prend le risque de s’injecter [des peptides] pour peut-être réussir en deux à trois mois. »
Il compare cette tendance vers une optimisation de nos facultés biologiques à la crise des stéroïdes des années 1980 et 1990. « Ce qui me fait peur, c’est que […] dans quelques années, on va commencer à recenser des morts ou des affections très sévères reliées à l’utilisation de ces produits. »
Vers une idéologie plus radicale ?
Pour la chercheuse Océane Corbin, les jeunes qui mettent le doigt dans le maximâlisme s’engagent souvent dans un engrenage qui les entraîne vers un univers rôdant aux frontières du mouvement incel. « Il y a quelques années, c’était l’appellation [mâle alpha]. Mais, en fait, c’est les mêmes modes de pensée derrière. Maintenant, on appelle ça le looksmaxxing, mais, en réalité, c’est toujours la même idée d’être l’homme le plus viril », avance-t-elle.
Elle cite notamment l’influenceur Clavicular, âgé de seulement 20 ans, qui prodigue des conseils à de jeunes hommes pour « se hisser au niveau de Chad » (« ascend to Chad »), soit correspondre aux critères de la masculinité hégémonique, l’objectif ultime de certains cercles incel.
Et les femmes n’échappent pas à ces conseils de beauté qui renvoient à d’autres sphères toxiques du Web. « Ce sont les mêmes qu’on retrouvait dans les mouvements SkinnyTok et pro-ana [pour “pro-anorexie”]. C’est vraiment ça l’enjeu : ça se répète. On va être très souvent sur la perte de poids », explique-t-elle, en insistant sur la popularité incontestable des produits amaigrissants.
Les jeunes sont aussi davantage sensibles à ce genre de discours. « Un adolescent de 15 ans va subir beaucoup de pression sociale. Donc, il va se sentir obligé de le faire ou il n’aura pas le recul nécessaire pour aller valider son information », soutient le professeur David Chatenet. Biologiquement, ne pas avoir terminé sa croissance accentue aussi les risques. « On parle d’aller “biohacker” des hormones, donc d’en réduire ou d’en ajouter. Il faut s’attendre à avoir des répercussions à l’âge adulte. »
Le gouvernement Carney a récemment déposé un projet de loi visant à interdire l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 16 ans. Mais Océane Corbin ne croit pas que cela empêchera ce genre de pratiques de proliférer en ligne. « Dans mon laboratoire de recherche, on est assez critique vis-à-vis de ça. Parce que, ultimement, ils vont quand même trouver un moyen d’y aller. Ou lorsqu’ils auront 16 ans, ils ne sauront pas comment gérer ce genre de discours ou de contenu. »
« Mais les conséquences sont tangibles, parce que ce sont des images répétées et des conseils parfois dangereux. Et c’est surtout une idéologie qu’on nourrit derrière, une idéologie qui crée une scission entre les genres, une sorte de nous contre les autres », exprime-t-elle.


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