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L’inaccessible cohabitation durable

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Avec la série Points de bascule, l’équipe éditoriale remonte la ligne du temps jusqu’au référendum de 1980 et braque les projecteurs sur des Québécois dont le legs a marqué notre paysage sociopolitique. Aujourd’hui : la crise d’Oka par la voix de Katsi’tsakwas Ellen Gabriel.

Sur papier, la crise d’Oka aura duré 78 jours. Chaque anniversaire depuis s’entête à nous rappeler que ses braises couvent encore. Trente-cinq ans plus tard, on pourrait même croire que le temps a suspendu son vol tant les plaies d’hier sont toujours vives et les relations tendues aux abords de la pinède où tout a basculé le 11 juillet 1990.

Ce jour-là, le caporal Lemay sera tué pendant une descente policière bâclée. L’opération visait à démanteler une barricade autochtone élevée pour protester contre l’agrandissement d’un terrain de golf sur un cimetière ancestral. S’ensuivra un siège armé — une anomalie en soi dans l’histoire du Québec — qui verra aussi la mort d’un aîné mohawk, Joe Armstrong, terrassé par le stress peu après avoir été la cible de manifestants armés de débris et de pierres alors qu’il prenait part à un convoi d’évacuation avec d’autres aînés, des femmes et des enfants.

La résolution douloureuse du siège servira de prélude à la commission Erasmus-Dussault. Celle-ci jettera les bases d’une redéfinition des rapports entre Autochtones et non-Autochtones qui reste à faire, des décennies plus tard.

Il y a eu des avancées, bien sûr. Des exemplaires, comme la paix des braves, une entente de nation à nation conclue entre les Cris et le gouvernement Landry. De puissants électrochocs aussi, comme l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées ou la commission Viens sur les relations entre les Autochtones et nos services publics. Mais leurs recommandations tardent à s’incarner dans le réel.

Il suffit de regarder du côté de Kitcisakik pour mesurer combien la justice n’avance pas au même rythme pour tous. Jusqu’à il y a quelques jours, la communauté anichinabée n’avait pas d’électricité. Et d’un océan à l’autre, des dizaines de réserves autochtones vivent sans eau potable.

Un laisser-faire semblable s’observe autour de la pinède. Personne ne veut d’une nouvelle crise d’Oka. Mais la vérité, c’est que, tant à Ottawa qu’à Québec, on a échoué à mettre en place les fondements essentiels à l’instauration d’une cohabitation durable entre Kanesatake et Oka.

On accepte donc que la vie s’organise sur des fondements inflammables. Et même si des voix de bonne volonté se retrouvent autant au sein de la communauté mohawk que parmi les Okois, tous sont condamnés à rejouer dans le même film usé par trois siècles de tiraillements territoriaux irrésolus.

À Kanesatake, la vie elle-même est plombée par une gouvernance interne viciée et des activités illicites mêlant trafic de cannabis et déversement de déchets toxiques. L’horizon paraît si bouché qu’ils sont nombreux à peiner à imaginer que la lumière puisse s’y frayer un chemin. L’artiste et militante écoféministe Katsi’tsakwas Ellen Gabriel, elle, y arrive.

La documentariste avait 31 ans quand elle a été choisie comme porte-parole de la résistance autochtone en 1990. Depuis, ses convictions n’ont jamais faibli. Sa voix non plus, y compris aux heures les plus sombres, alors que l’« extrémisme autochtone » sera classé dans la catégorie « terrorisme intérieur » ou « extrémisme intérieur ». Il le restera d’ailleurs tout au long des années 1990, comme le montrent des documents déclassifiés du Service canadien du renseignement de sécurité récemment rendus publics par CBC Indigenous.

Dans ces pages, la Mohawk Warrior Society, une organisation traditionaliste peu structurée, est décrite comme un groupe « rebelle » et « paramilitaire » potentiellement armé et déterminé à défendre ses intérêts. Une lecture que réfute Mme Gabriel, dont l’avis concorde avec les observations de la Gendarmerie royale du Canada. Celle-ci a en effet conclu qu’« aucune des armes que les Warriors étaient soupçonnés de posséder » n’avait été retrouvée, à l’exception d’un fusil semi-automatique saisi dans la maison longue de Kahnawake.

Depuis le siège de Kanesatake, Katsi’tsakwas Ellen Gabriel travaille à déconstruire un discours qui voit une menace dans la ténacité de son peuple à protéger ses valeurs et son territoire. Elle l’explique en des termes collectifs, qui dépassent la mission d’une seule femme. Le territoire, explique-t-elle, est celui qui « enseigne », « donne la vie et la préserve ». La survie de son peuple, comme de sa culture et de son identité, y sont donc étroitement liés. Depuis leur petite « bulle de France » suspendue « au nord d’un continent » anglophone, les Québécois sont bien placés pour le comprendre.

Dans Quand tombent les aiguilles de pin, publié plus tôt cette année, Katsi’tsakwas Ellen Gabriel trace aussi des parallèles entre le combat des Autochtones et celui d’une humanité livrée à la dureté d’un monde en contexte de polycrises : climatique, politique, économique et technologique. Sa foi en la puissance du collectif contre tout ce qui rapetisse, divise et blesse, rappelle aux premiers comme aux seconds l’infinie puissance d’une solidarité à réenchanter.

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