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Deux livres massifs publiés par des sommités de la littérature mondiale et un texte bref, qui commence et qui finit avec le regard d’une taupe. Deux ouvrages dont les narrateurs s’amusent sans cesse à dérouter lecteurs et lectrices, et un journal d’écrivain portant une dimension plus triste, voire tragique. Quoi qu’il en soit, pas loin de 1 500 pages à discuter en moins d’une heure.
On parle aujourd’hui dans « L’esprit critique » du nouveau texte d’Éric Chevillard intitulé Jaune Soleil que font paraître les Éditions de minuit ; de la dernière livraison du Carnet de notes de l’écrivain Pierre Bergounioux, couvrant les années 2021-2025, publiée chez Verdier ; et enfin de la réunion en recueil de plusieurs textes de l’Argentin César Aira, sous le titre Les Guérisons miraculeuses du docteur Aira et autres romans, que traduisent les éditions Christian Bourgois.
« Jaune Soleil »
Jaune Soleil, nouveau livre d’Éric Chevillard, que publient les Éditions de minuit, débute ainsi : « La taupe bifurqua soudain, ouvrit une galerie verticale, repoussant avec énergie la terre devant elle, et risqua une tête à la surface pour vérifier enfin la persistante rumeur selon laquelle existerait tout un monde au-dessus. »
On ne dévoilera pas grand-chose de ce texte fantaisiste, voire fantasque, en disant que la taupe reviendra à la fin, mais qu’entre-temps on aura croisé des personnages aux noms pour la plupart rocambolesques et, en premier lieu, le trio formé par Philéon et Clodomir, avec Godelive, fille aux cheveux jaune soleil, dont ils sont épris tous les deux.
Mais cette histoire, qui pourrait se dérouler au Moyen Âge même si l’on y voit circuler des voitures Mercedes, ne serait pas ce qu’elle est – ou ce qu’elle n’est pas, on ne sait pas trop – sans « monsieur Ristretto », un vieil écrivain attablé à la terrasse d’un café ou au restaurant nommé Les Grands Ducs et qui perturbe ou permet l’histoire – là encore, on ne sait pas trop – avec ses souvenirs.
« Afin de laisser passer cette autre voiture, monsieur Ristretto, toujours lui, fait marche arrière, obligeant un troisième automobiliste à se déporter sur la droite pour lui permettre de reculer, ce qui contraint une camionnette à piler brusquement et les répercussions en chaîne sur le trafic se poursuivent ainsi jusqu’à ce que chacun se décide à faire sagement demi-tour. Telle est l’influence de monsieur Ristretto sur le cours des choses. Va-t-il aussi embarquer tout le monde dans sa remémoration mélancolique ? », écrit ainsi Chevillard.
Bref, on l’aura compris, il n’est pas évident, comme souvent avec cet écrivain, de résumer un texte où l’on croisera encore une baleine à bosse avalant un kayakiste ou un tromboniste n’attendant pas la fin du concert pour astiquer son cuivre.
« Carnet de notes. 2021-2025 »
Les éditions Verdier publient, comme tous les cinq ans, les carnets de notes de Pierre Bergounioux, c’est-à-dire le journal quotidien que tient l’écrivain. Chaque jour – et vraiment chaque jour, puisque pas un dimanche, jour férié ou lendemain de fête ne manque à l’appel en cinq ans –, l’écrivain y note au moins une phrase, en général un paragraphe, au maximum une page sur un livre qui en compte plus de sept cents.
Il y précise systématiquement son heure de lever, des éléments météorologiques, quelques-unes de ses activités de la journée, et beaucoup de ce qu’il lit. Très exceptionnellement ce qui se passe dans le monde.
À l’approche des 80 ans de son auteur, fragilisé par des difficultés cardiaques, ce journal édité depuis des décennies constitue, davantage que les précédents, une chronique sinon d’une mort annoncée, du moins d’un déclin physique débuté.
« Je peine à gravir le sentier escarpé. L’effort me porte sur le cœur et je resterai dolent, mal en point, tout près de la syncope, jusqu’à la fin de la journée, avec 10 de tension. Comme Sarah et Jeanne tiennent à toute force à pêcher, nous les emmenons jusqu’à l’aire de jeux où elles trempent dans le ruisseau un fil attaché à un bâton. J’ai connu, moi aussi, pareils magiques instants, au début du temps », écrit par exemple Pierre Bergounioux en notant aussi ailleurs : « L’âge est en train de m’enlever à la vie de mon vivant. »
Sous forme à la fois systématique et fragmentaire, l’auteur de La Bête faramineuse (1986), Miette (1995) ou Hôtel du Brésil (2019) nous donne ainsi à voir une hygiène de vie et d’écriture : « Pas un jour sans une ligne », selon le précepte attribué à Pline l’Ancien.
« Quarante-cinq ans ont passé depuis que j’ai pris le parti de noter la teneur, la couleur de mes jours », écrit Bergounioux pour présenter ce nouvel ouvrage, dont une définition relativement juste serait sans doute ces mots qu’il cite de Singer : « Où sont donc parties toutes ces années ? Qui s’en souviendra quand nous ne serons plus là ? Les écrivains les mentionneront, certes, mais ils mélangeront tout. Il doit bien exister quelque part un lieu où tout est préservé, inscrit jusque dans les moindres détails. »
« Les Guérisons miraculeuses du docteur Aira et autres romans »
Les Guérisons miraculeuses du docteur Aira et autres romans est le titre donné à un recueil de César Aira, sans doute le plus grand écrivain argentin contemporain. Il est composé de différents textes écrits sur une durée de trente ans, chacun faisant environ une centaine de pages, pas tout à fait un roman donc, mais davantage qu’une nouvelle, peut-être la taille d’un fascicule comme ceux que veut composer le docteur Aira dans le texte qui porte le même nom que le recueil.
Le tout compte pas loin de 600 pages, est publié chez Christian Bourgois et traduit par Serge Mestre et Michel Lafon.
Un épisode dans la vie du peintre voyageur, considéré comme un chef-d’œuvre par l’écrivain chilien Roberto Bolaño, ouvre ce recueil, où la réalité se plaît à dérailler, où l’on rit souvent avant d’être pris de doutes quand l’auteur écrit : « Je ne supporte pas les lecteurs qui me disent qu’ “ils ont ri” avec mes livres, et je déplore amèrement leur attitude » ; et où l’on retrouve à plusieurs reprises la ville de Coronel Pringles, ville dont le nom semblerait inventé si elle n’était pas la cité de la province de Buenos Aires dans laquelle César Aira est né en 1949.
Dans Un épisode dans la vie du peintre voyageur, qui date de 2000, César Aira écrit : « On se fracasse contre les mots, et sans le savoir on est passé de l’autre côté, dans le corps-à-corps avec la pensée d’autrui. Il arrive la même chose à un peintre, mutatis mutandis, avec le monde visible. Elle arrivait au peintre voyageur. Ce que disait le monde était le monde. »
Un de ses autres textes, La Couturière et le Vent, débute ainsi : « Ces dernières semaines déjà avant de me rendre à Paris, j’ai cherché un sujet pour un prochain roman que je veux écrire : un roman d’aventures, plein d’événements, de prodiges et d’inventions. Jusqu’à présent je n’ai eu aucune idée, sauf concernant le titre, que j’ai trouvé il y a plusieurs années et auquel je m’accroche avec l’obstination du vide : La Couturière et le Vent. »
Avec :
- Youness Bousenna, qui chronique l’actualité littéraire pour Télérama ;
- Blandine Rinkel, écrivaine, musicienne et critique ;
- Pierre Poligone, cofondateur de Zone critique, chargé de cours à l’université.
« L’esprit critique » est un podcast enregistré et réalisé chaque semaine par les équipes de Gong.


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