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Qui sommes-nous, d’où venons-nous, où allons-nous en ces temps de crise des identités stimulée par les bouleversements sociotechnologiques ? La série « Le bureau des légendes » examine comment la numérisation et les nouvelles revendications politiques brouillent les frontières entre le réel et le fabriqué, l’intime et le public, l’authentique et la performance. Nouvelle étape : pourquoi et comment les imposteurs identitaires prolifèrent-ils ?
L’écrivain canado-américain Thomas King, auteur du succès de librairie The Inconvenient Indian (L’Indien malcommode, Boréal, 2014) a révélé en novembre 2025 qu’il n’avait aucune ascendance cherokee, malgré ses prétentions affirmées depuis des décennies. L’onde de choc provoquée par la tricherie a vite atteint le Salon du livre des Premières Nations, à Québec.
« Je suis mystifiée, a réagi l’autrice wendate Andrée Levesque Sioui. Je ne comprends pas comment une personne qui n’a aucun lien avec sa soi-disant communauté peut se donner la permission d’écrire sur les Autochtones. Comment ça se peut, ça ? Ça nous renverse. »
La nouvelle supercherie s’ajoute à une longue et riche liste d’impostures, où domine la vedette de la chanson Buffy Sainte-Marie. Elle se présentait comme une descendante des Cris de la Saskatchewan avant d’être déboulonnée par une enquête de la CBC en 2023.
Chez les Autochtones, le phénomène du passing — le fait d’être perçu par la société comme appartenant à un groupe — est tellement répandu qu’il a sa propre désignation. On dit Pretendian en anglais et on peut proposer le mot-valise équivalent fautochtone. Ce jeu très complexe du magasinage ethnique se retrouve au centre du nouveau livre de la politologue Astrid von Busekist, L’ère des impostures (Albin Michel).
« L’imposture est éclairée de l’extérieur, dit la professeure, jointe en France. C’est un genre narratif d’une certaine manière, en ce sens qu’on raconte une histoire sur soi et on raconte une histoire sur les autres. Sauf que dans le monde d’aujourd’hui, où l’identité n’est pas tout à fait un marché comme les autres, on est traqué, en particulier quand on fait appel à sa généalogie. Si ça ne colle pas, on est immédiatement exposé à la vindicte, comme Buffy Sainte-Marie. »
Voici donc un exemple topique de plus dans cette série sur les identités contemporaines. L’essai Fake de l’autrice trans Chris Bergeron aborde aussi les différentes variantes de l’autodéfinition de soi-même. Sauf que dans la gamme de ce que la professeure appelle « le grand marché du management de soi », l’imposteur accède à une mutation interdite et moralement condamnée : on peut changer de genre ou de religion, mais pas de race ; on peut s’inventer un destin, mais on ne peut pas bafouer la mémoire et rompre le pacte de vérité avec les autres.
« L’imposture est un mensonge qui abîme la connaissance en quelque sorte, résume Mme von Busekist. Surtout quand on se réclame d’un destin tragique qui fait partie d’un passé violent, colonial ou autre. »
Des moments de bascule
Astrid von Busekist est professeure de théorie politique à l’institut d’études politiques Sciences Po à Paris. Elle a publié sur le nationalisme, les frontières, la religion, des thèmes on ne peut plus d’actualité.
« J’ai toujours été intéressée par les seuils, les moments de bascule et peut-être aussi les marges, explique-t-elle. Les marges nous en apprennent autant et peut-être davantage sur ce qui se passe au centre. »
L’idée de détricoter la couverture des impostures lui est venue à la relecture, il y a deux étés, de La tache de Philip Roth, son auteur préféré, précise-t-elle. Le roman américain raconte l’histoire d’un professeur accusé d’avoir employé un mot raciste alors qu’il a lui-même caché ses origines afro-américaines. Le personnage de Coleman Silk appartient (en fiction) au genre plus acceptable de l’imposture dite d’émancipation socioéconomique.
« En relisant le destin funeste de son passing, je me suis dit qu’il y avait quelque chose à creuser », dit l’autrice, qui multiplie les références littéraires et même cinématographiques dans son essai.
La fiction est analysée en contrepoint du cas d’Hannah Arendt, monument de la philosophie politique du XXe siècle. Juive allemande réfugiée aux États-Unis, elle y publie en 1957 l’article Reflections on Little Rock sur la déségrégation. Son analyse a été attaquée pour son prétendu manque d’empathie doublé d’une incompréhension du racisme antinoir dans son pays d’adoption.
« Arendt est de plus en plus critiquée comme une suprémaciste blanche raciste à cause de ce texte, qui avale, pour certains, quasiment l’ensemble de son œuvre, commente Mme von Busekist. Elle y dit des choses difficiles à défendre. D’abord, elle compare le destin des juifs et celui des Noirs, une analogie qui n’est plus d’actualité. Ensuite, elle avance que l’appartenance à une minorité ne garantit pas la validité des opinions de la personne qui s’exprime, alors que, maintenant, les groupes parlent, au contraire, de la vérité du groupe. Elle franchit deux lignes qui ont été tracées au début du siècle et qui rendent ces positions inaudibles, illicites, impossibles. »
Des mensonges identitaires
Les Pretendians occupent une section complète de l’essai de Mme von Busekist. Le Canada multiculturel, diversitaire et postcolonial sert de terrain d’exploration analytique.
La professeure a passé trois mois ici à documenter et à étudier des cas, notamment dans le réseau universitaire du pays, à l’avant-garde des mutations. Elle cite des données montrant qu’en 2006, 210 professeurs s’identifiaient comme Métis et que ce nombre a doublé une décennie plus tard. « Jouer à l’Indien », comme elle le dit en citant des Autochtones, pourrait bien relever d’un mélange de cupidité et d’ambition.
« Lieu des politiques d’exclusion, puis des discriminations positives, les universités sont désormais en voie de “réindigénisation”, à l’image d’autres institutions, où la politique est officielle et concertée, en particulier dans le Canada anglophone, note Mme von Busekist. C’est à l’université que l’on a démasqué les premiers imposteurs, et l’université est désormais le premier lieu de “réparation”, peut-être de réappropriation. »
Le troisième cas type étudié concerne les fausses victimes de la Shoah. Bruno Grosjean, un bourgeois suisse, a dupé jusqu’aux spécialistes avec son autobiographie Fragments. Misha Defonseca a connu un succès littéraire majeur avec Survivre avec les loups, son récit inventé d’une enfant traversant l’Europe nazifiée, ultimement sauvée par une meute de loups.
Comme les Pretendians, les faux rescapés de l’Holocauste mettent en évidence l’attrait du statut de victime. Les faussaires de la Shoah en rajoutent : ils abîment la connaissance. La mémoire publique doit être négociée, vérifiée, factuellement exacte. Le travestissement de l’identité cause donc au surplus des « dommages épistémiques ».
Un autre effet concerne le très complexe rapport aux questions dites raciales. Le paradoxe fait que les groupes racisés ne veulent pas croire à la race tout en y adhérant autrement. L’essentialisme, rejeté par les sciences sociales depuis les années 1950, est alors réintroduit par les Premières Nations, devenues les gardiennes de l’appartenance raciale, y compris en utilisant des tests génétiques. « Le Canada est un cas assez unique de ce point de vue », commente la professeure.
L’imposture montre, au total, que l’identité reste un bien assez unique : on ne peut la saisir individuellement sans l’accord du groupe. La validité identitaire repose sur l’adoubement des prétentions individuelles par la communauté d’appartenance. On y revient : le transgenrisme, oui ; le transracialisme, non. Dans ce dernier cas, le désir d’appartenance passe pour un mensonge, une effraction, une trahison. « Je suis mystifiée », a bien dit la poétesse wendate Andrée Levesque Sioui.
« Cette ligne-là, on ne peut pas la franchir, soutient la professeure. La réponse faible que j’ai à ce problème, c’est pour dire qu’on vous prend au sérieux lorsque vous vous appropriez subjectivement une identité qui ne bouscule pas l’ordre des choses. On respecte votre auto-assignation et votre subjectivité si vous choisissez de changer de genre. Par contre, le choix ne peut pas être respecté lorsqu’il s’agit d’une identité raciale, puisque cette identité appartient à plus grand que vous. »


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