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Marie-Andrée Dubrûle prend chaque semaine un train du Réseau express métropolitain (REM) entre chez elle, à Deux-Montagnes, et le centre-ville de Montréal. Les innombrables pannes du réseau la dérangent, mais le plus grand inconfort est d’une autre nature : elle en a marre des passagers qui écoutent à tue-tête des vidéos ou de la musique ou qui parlent au téléphone en mains libres, sans écouteurs.
« Le REM, c’est très pratique, mais maudit que c’est désagréable ! » lance la retraitée de 68 ans, rencontrée à la station Deux-Montagnes du REM.
Elle s’ennuie de l’ambiance feutrée de l’ancien train de banlieue, que l’on a mis hors service en 2021 pour ouvrir la voie à la construction du REM. La ligne Montréal–Deux-Montagnes du nouveau réseau de trains électriques a été inaugurée en novembre dernier.
Nous sommes montés à bord avec Marie-Andrée Dubrûle et son conjoint, Jacques Roussil. Le calme régnait durant le trajet d’environ 35 minutes jusqu’à la station McGill, au centre-ville de Montréal. Mais le couple de Deux-Montagnes et les autres passagers en avaient long à dire sur « l’incivilité » des gens qui envahissent l’espace sonore avec leur musique, leurs jeux vidéo ou leurs conversations téléphoniques à haute voix.
« L’autre jour, huit personnes sur dix dans le train faisaient un niveau de bruit intolérable avec leur téléphone. Malheureusement pour elles, je suis Taureau : j’ai crié après elles encore plus fort », lance en riant Livia, mère de famille d’origine roumaine, qui se dirige vers Montréal avec sa fille.
Marie-Andrée Dubrûle renchérit : « Des passagers qui hurlent au téléphone ou qui imposent à tout le monde leur musique à plein volume, ça arrive presque chaque fois que je prends le REM, le bus ou le métro. Il y a quelque chose qui a changé depuis la pandémie. La société n’est plus la même. »
Conducteurs à l’affût
Gabriel Massoud, chauffeur de bus au Réseau de transport de l’agglomération de Longueuil (RTL), constate lui aussi la présence de passagers bruyants. Ce n’est pas généralisé, mais assez fréquent pour qu’il le remarque.
« J’ai l’impression que certains ne sont pas conscients qu’ils dérangent les autres. Il y a des gens qui mettent le volume de leur téléphone assez fort », raconte le conducteur.
Il intervient régulièrement pour demander à des passagers de mettre leurs écouteurs pour écouter de la musique ou des vidéos. « Je pense au confort de mes usagers », dit-il.
Les chauffeurs de bus ont aussi besoin de calme pour faire leur travail. « Les conducteurs, on a la responsabilité de tout le monde à bord. On a besoin de se concentrer. »
Le RTL a lancé en 2025 une campagne de sensibilisation pour prévenir les incivilités par le bruit dans les autobus. « Avec des écouteurs, on s’entend. Porter des écouteurs, un geste simple qui rend chaque trajet agréable pour tous », indique une affiche montrant un passager visiblement en paix, des écouteurs aux oreilles.
Le port d’écouteurs est même obligatoire dans les transports publics de la région montréalaise. Les inspecteurs ont toutefois d’autres chats à fouetter — comme renforcer le sentiment de sécurité dans le métro et vérifier si les passagers ont payé leur titre de transport.
Nuisances répandues
Les nuisances sonores dues aux téléphones prennent de l’ampleur bien au-delà des bus et des trains, a constaté Le Devoir. Les réseaux sociaux regorgent de témoignages concernant des incivilités dans toutes sortes d’endroits publics : salles d’attente, supermarchés, musées, restaurants…
Un père de famille a dénoncé récemment les parents qui parlent au téléphone en mains libres et qui regardent des vidéos à plein volume pendant les cours de karaté de leurs enfants. « Le professeur a de la misère à se faire entendre par les élèves ! » Rien n’a changé même après des avertissements et un courriel aux parents.
« Message d’intérêt public : vous n’êtes pas seuls ! Parler en mains libres en public et regarder des vidéos sans écouteurs, c’est une nuisance. Votre conversation n’intéresse personne », clame aussi un mème devenu viral sur les réseaux sociaux.
« Vous pouvez me citer là-dessus : ensemble, on peut changer les choses ! » indique au Devoir Martine Arpin, créatrice numérique qui a diffusé cette affiche en mai dernier. La publication a été partagée plus de 3600 fois.
Les bienfaits du silence
Catherine Guastavino, professeure et chercheuse à l’École des sciences de l’information de l’Université McGill, étudie l’environnement sonore en milieu urbain. Elle décrit le bruit comme « une des nuisances auxquelles l’opinion publique est le plus sensible ».
Une personne sur cinq se déclare dérangée par le bruit, au Québec et au Canada. La pandémie de COVID-19 a amplifié la sensibilité aux nuisances sonores, selon la professeure.
« Sans voitures sur les autoroutes et sans avions dans le ciel, les gens ont pris conscience des bienfaits du silence. Ils revendiquent ce droit au calme plus qu’auparavant », dit la spécialiste du bruit en ville.
Catherine Guastavino a constaté que les gens « ne sont pas forcément conscients du bruit qu’ils font et que ça peut déranger les autres. On pense souvent au bruit des autres qui nous dérange, mais on ne se rend pas compte qu’on contribue tous à notre environnement sonore par nos activités, par nos conversations ».
« Ce qui nous gêne dans le bruit, ce n’est pas tant le phénomène acoustique lui-même, mais la signification qu’on lui attribue. Si ce qu’on entend est perçu comme un signe d’incivilité ou un manque de respect, ça va être extrêmement dérangeant », explique-t-elle.
S’il était encore vivant, Jean-Paul Sartre aurait peut-être affirmé que « l’enfer, c’est le bruit des autres ». On peut penser que le grand philosophe se réfugierait dans des balados lors de ses déplacements en métro — qu’il consommerait, évidemment, en portant des écouteurs.


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