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Alors qu’Ottawa accélère son développement nucléaire, que Québec évalue différents scénarios énergétiques et que le nouveau chef libéral Charles Milliard se dit ouvert à la filière, l’atome refait surface dans le débat public. Présenté par ses partisans comme une solution décarbonée pour répondre à la demande croissante en électricité, le nucléaire continue de polariser le débat. Explications.
Pourquoi y a-t-il une résurgence de l’intérêt pour le nucléaire ?
L’électrification de la société et le recul progressif des énergies fossiles, notamment dans les transports et les bâtiments, devraient entraîner au cours des prochaines années une hausse marquée de la demande en électricité, explique Karim Zaghib, professeur de génie chimique à l’Université Concordia et ancien directeur de la recherche à Hydro-Québec. Il souligne également la croissance rapide du secteur de l’intelligence artificielle et des centres de données, qui est susceptible d’accentuer cette pression.
L’instabilité géopolitique actuelle et les aspirations à l’indépendance énergétique alimentent d’autre part un mouvement de relance de la filière nucléaire observé à l’échelle mondiale. Et le développement de nouvelles technologies, comme les petits réacteurs, vient renforcer cette tendance, bien que certains experts appellent à la prudence.
Alors que le Canada accélère le développement nucléaire, le Québec ne ferme pas la porte à cette avenue abandonnée en 2012 avec la fermeture de Gentilly-2. Cet intérêt s’est notamment manifesté dans les plans préliminaires du Plan de gestion intégrée des ressources énergétiques (PGIRE), publiés en mars, où un scénario de retour au nucléaire est exploré, même si plusieurs acteurs du milieu s’interrogent sur les influences derrière cette inclusion.
« On sait, par exemple, que, au Québec, la firme AtkinsRéalis fait des efforts de lobbyisme en ce sens. Il y a aussi des corporations américaines qui exercent des pressions », explique Jean-Pierre Finet, analyste au Regroupement des organismes environnementaux en énergie.
L’énergie nucléaire présente-t-elle des avantages ?
Le nucléaire fait partie des sources d’énergie les moins émettrices de CO2 sur l’ensemble de son cycle de vie, au même niveau que l’éolien et l’hydroélectricité. « Par rapport à l’éolien, il a aussi l’avantage d’être plus silencieux et de ne pas avoir d’impact important sur le paysage ou l’occupation des terres », explique Karim Zaghib, qui note que la géographie du Québec — et sa multitude de cours d’eau — se prête facilement à l’installation de centrales.
Selon Guy Marleau, professeur au Département de génie physique de Polytechnique Montréal, les infrastructures nucléaires ont également une durée de vie beaucoup plus longue : 60 ans pour une centrale, contre 12 ans en moyenne pour une éolienne. La production d’électricité d’une centrale nucléaire est également sans commune mesure avec les énergies renouvelables, mentionne-t-il.
Karim Zaghib voit le nucléaire comme un complément à l’éolien et au solaire, et insiste sur l’importance de diversifier les sources d’énergie pour assurer la résilience du réseau. Car le nucléaire permet d’assurer un apport énergétique de base plus stable, explique-t-il.
Aux yeux de Jean-Pierre Finet, par contre, le caractère non modulable du nucléaire est un désavantage. « Pour l’hydroélectrique, on peut s’adapter selon la demande. Avec le nucléaire, c’est le pied dans le tapis en permanence », explique-t-il, soulignant que l’énergie produite en période de faible demande est vendue à bas prix, voire à perte. « D’où le fait qu’on achète beaucoup d’énergie à faible coût à l’Ontario, qui n’a parfois pas d’autre choix que de s’en départir. » Les progrès en matière de stockage d’énergie relativisent aussi le problème de l’intermittence des énergies renouvelables, dit-il.
« Le nucléaire constitue parfois une solution de rechange pour des acteurs plus climatosceptiques qui rejettent par principe les renouvelables », précise pour sa part Philippe Gauthier, analyste en énergie à la Fondation Rivières, qui donne comme exemple la stratégie énergétique déployée par le gouvernement Trump aux États-Unis.
Qu’impliquerait un réinvestissement dans la filière au Québec ?
« Ce serait extrêmement cher », résume d’emblée Philippe Gauthier, qui précise que le développement du nucléaire est l’une des formes de production d’énergie les plus dispendieuses. « C’est une industrie généralement très subventionnée par l’État, parce que le privé est moins prêt à prendre ces risques », ajoute pour sa part Jean-Pierre Finet. Il souligne que la majorité des projets de construction de centrale nucléaire, qui s’étalent généralement sur une dizaine d’années, dépassent les délais et les budgets prévus. « Les deniers publics viennent dérisquer les projets », note-t-il, en ajoutant que les clients sont ensuite appelés à absorber les coûts.
Autre enjeu : l’expertise québécoise est en voie de disparition. « Pour pouvoir fermer les centrales Gentilly, Hydro-Québec a dû retourner voir ses retraités, qui étaient les seuls à avoir encore cette expertise », se souvient Philippe Gauthier. Ce manque d’expertise fait de la filière une entreprise encore très américaine, affirme Jean-Pierre Finet, qui rejette l’argument de la souveraineté énergétique. Il mentionne que les plus grandes installations nucléaires canadiennes, les Laboratoires de Chalk River, sont depuis 2025 gérées par un consortium privé américain, dont certaines des plus grandes entreprises sont liées au secteur américain de la défense.
La question de la sécurité est-elle encore d’actualité ?
« Aujourd’hui, la sécurité est un acquis », soutient Karim Zaghib, qui mentionne que les accidents se font désormais très rares. La question qui fait débat demeure celle des déchets radioactifs. « Avec nos capacités actuelles de forage, on est capables de les enfouir à des dizaines de kilomètres sous terre », affirme le chercheur.
« La question des déchets est loin d’être réglée », objecte pour sa part Jean-Pierre Finet. Il cite comme exemple le déversement d’eaux usées toxiques issues des installations de Chalk River dans la rivière des Outaouais en 2024. Le projet nucléaire, qui a reçu dans les dernières semaines une subvention fédérale de 2,2 milliards, prévoit l’enfouissement de grandes quantités de déchets radioactifs près de la surface. Cette partie du projet fait l’objet de litiges, entre autres avec la communauté anichinabée de Kebaowek, qui a remporté une victoire à ce propos le 28 mai dernier en Cour d’appel fédérale.
Plus largement, des experts reprochent à l’industrie nucléaire un réel manque de transparence. « Le processus de surveillance actuel est pratiquement inexistant », déplore Philippe Gauthier, qui juge trop étroits les liens entre l’industrie et les instances de réglementation. Il cite comme exemple le cas des 62,8 tonnes d’uranium irradié déplacées dans le secret sur les routes du Québec à l’été 2025.
Plusieurs experts interrogés estiment que la tendance mondiale de retour à l’énergie nucléaire doit également être analysée à la lumière du phénomène de réarmement nucléaire. « L’industrie militaire a besoin de l’industrie civile pour développer son expertise, explique Philippe Gauthier. On ne peut pas faire abstraction du fait que les applications militaires font encore partie de l’équation. »
Le développement du nucléaire s’inscrit-il dans une optique de transition ?
« Il ne faut pas confondre l’ajout de production décarbonée avec la décarbonation, explique Jean-Pierre Finet. Tout ce qu’on fait jusqu’à présent, c’est ajouter de la production décarbonée sans réduire le reste de notre consommation, ce qui ne réduit pas les émissions de GES. C’est surtout un prétexte pour industrialiser davantage. »
Selon lui, il ne s’agit pas d’augmenter la production d’énergie, mais de mieux en gérer la distribution et la consommation, notamment au moyen d’un stockage plus efficace. Plus largement, des experts appellent les gouvernements à oser parler de sobriété énergétique. « On dirait qu’on fait tout ça pour éviter d’avoir à changer nos comportements, puis nos modes de vie. La perspective extractiviste n’est pas soutenable », soutient M. Finet.


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