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Grand événement à Paris avec l'ouverture de Large, le Centre d'art contemporain de la Fondation Emerige sur l'île Seguin à Billancourt, dans le Grand Paris. Une belle Fondation de plus pour ajouter à l'attractivité de Paris en art.
Elle est située sur le site même de la grande usine Renault de Boulogne-Billancourt qui comptait encore 30 000 ouvriers au début des années 60, couvrant toute la superficie de l'île avec 5 étages, 48 monte-charges et 6,5 km de chaînes de montage. Un lieu surpeuplé qui produisait jusqu'à 1100 voitures par jour, une toute les 90 secondes ! Les photos d'époque montrent les bateaux pleins à ras bord de R4, quittant les quais de l'usine.
Renault y avait construit cette usine entre 1919 et 1926, rehaussant le sol de l'île de 9 m avec 600 000 mètres cubes de remblais fournis par les déchets des usines et un sol arrimé avec des pieux de 10 m de long.
Photo d'époque de l'usine Renault et d'une barge remplie de Renault ©Photo : collection RenaultMais l'île Seguin et son usine Renault furent aussi un haut lieu des luttes ouvrières. En juin 1968, c'est là que le secrétaire général de la CGT, Georges Séguy, vint prendre le pouls de la classe ouvrière après la révolte étudiante. C'est là aussi que Jean-Paul Sartre, juché sur un bidon, vint vendre La Cause du peuple et parler au monde ouvrier. On répétait alors la phrase devenue symbole de l'île "ouvrière" : "Quand Billancourt tousse, c'est la France qui éternue."
L'usine Renault de Billancourt sur l'île Seguin à son apogée ©Photo : collection RenaultPuis arriva le déclin jusqu'à la fermeture de l'usine le 27 mars 1992. Tout fut complètement rasé au début des années 2000, mais il restait la question : que faire du site ? L'architecte Jean Nouvel avait ce rêve pour l'île : "C'est aussi beau que le Krak des chevaliers (en Syrie), c'est le Krak des Ouvriers."
D'innombrables idées et projets sont venus, amenant peu à peu à dire que l'île serait un lieu de culture et de création. François Pinault envisagea un moment d'y montrer sa collection avant de s'implanter à Venise.
La terrasse du Large devant la Seine ©Photo : D.R.L'heure du grand "Large"
En 2017, on construisait la "Seine musicale", salle de concerts qui accueille chaque année 500 000 personnes. Et c'est finalement Laurent Dumas qui dirige le groupe Emerige (immobilier), grand collectionneur d'art actuel, qui a réalisé son projet avec l'appui des autorités locales des Hauts-de-Seine et de Billancourt : un vaste ensemble (53 000 mètres carrés) comprenant un cinéma multisalle Pathé, un parc départemental de sculptures, un futur hôtel au bord de la Seine et ce nouveau centre d'art contemporain, appelé Large, comme "voir large", ou "le grand large".
La Fondation Cartier, nouveau haut lieu d'art contemporain au cœur de ParisLe centre est situé au bord du fleuve, au bout de l'île, avec des vues majestueuses sur la Seine et ses berges boisées ou bâties qu'on peut découvrir depuis sa terrasse et sa cafétéria. Sur 5 000 mètres carrés, 2 500 mètres carrés sont dédiés aux expositions avec une salle principale d'un seul tenant, très haute de plafond, de 1000 mètres carrés.
Arman: le prototype Renault en bois découpé et réasssamblé entorué des essuie-glaces de Thomas Bayrle ©Photo : Aurelen MoleLaurent Dumas en confia l'architecture aux Catalans de l'agence RCR architectes, prix Priktzer 2017, le Nobel de l'architecture, ceux qui ont réalisé le musée Soulages à Rodez. Quasi à côté, la "Seine musicale" a été conçue par Shigeru Ban, prix Priktzer 2014.
RCR a utilisé l'acier corten pour le cinéma et le futur hôtel. Le centre d'art est, lui, recouvert de plaques d'aluminium anodisées comme des plaques de voitures, de formes triangulaires (hommage au sigle de Renault ?) et d'une couleur cuivrée qui donne des reflets spectaculaires avec le soleil le matin et le soir. Les sols sont recouverts d'un parquet en acier calaminé en patine mate, avec une acoustique très étudiée.
On y produisait une voiture toute les 90 secondes
Soutenir la scène française
À l'intérieur, il y a 2 500 m2 pour les expositions temporaires. Laurent Dumas répète que la première mission de ce centre sera de montrer et d'accompagner à la création et à la production, la scène artistique française, c'est-à-dire les artistes français ou les artistes étrangers travaillant en France.
Mohamed El Khatib en voiture remplie jusqu'au toit pour le voyage au Maroc ©Photo : D.R.Il insiste aussi sur l'ouverture vers des publics jeunes, en faire un "lieu de vie".
La première exposition a été confiée à Cecilia Alemani, la commissaire de la Biennale de Venise 2022 et qui est en charge du programme artistique de la mythique High Line à Manhattan, à New York où elle réside.
Le résultat est très convaincant. On y montre d'abord, en hommage au passé de l'île, la collection d'art Renault, première en son genre, constituée entre 1967 et 1978 par Claude Renard, alors directeur des ressources humaines chez Renault, collection jamais montrée. Il invita une pléiade d'artistes à venir dans l'usine, y utiliser toutes ses ressources techniques et son matériel pour produire en toute liberté des œuvres.
On voit ces œuvres aujourd'hui, de retour sur leur lieu de création. L'exposition en montre cinquante comme deux très grands Simon Hantaï qui se trouvaient dans le hall d'accueil, une longue frise de Julio La Parc qui ornait la cafétéria du personnel, une œuvre de Niki de Saint-Phalle, des Vasarely qui ornaient aussi le restaurant des cadres (Vasarely réalisa aussi avec son fils le nouveau logo de Renault), des Dubuffet dont les œuvres tapissaient les murs du salon de l'usine, ou encore de grandes œuvres d'Arman qui avait mis dans de nombreuses boîtes transparentes les morceaux découpés d'une maquette en bois d'une Renault grandeur voiture.
Une Renault 9 est échouée sur le sable, totalement renvoyée à la nature avec de la végétions, du sel et de la cristallisation sur toute la carrosserie, création de Bianca Bondi. ©Photo : D.R.Notons qu'en 2028 un nouveau musée situé cette fois sur le site Renault de Flins présentera toute la collection d'art moderne et contemporain ainsi que les voitures iconiques de l'histoire de Renault.
"Moteur imaginaire"
L'exposition d'ouverture du Large montre 56 artistes, 120 œuvres et 17 commandes spéciales à des artistes actuels comme Bertrand Lavier, Théo Mercier, Laure Prouvost, Mohamed El Khatib, etc.
Les prochaines expositions sont déjà annoncées : au printemps 2027, une grande installation immersive d'Eva Jospin et son univers envoûtant de carton qui servira d'écrin à des pièces rares de la collection du grand antiquaire Kugel, et d'autre part, une exposition du peintre Martin Barré (1924 – 1993), pionnier d'une abstraction radicale.
A la Fondation Vuitton, Frank Gehry hisse haut les voilesMoteur imaginaire raconte comment la voiture a enflammé l'imaginaire des artistes, souvent pour dénoncer son côté obscur ou pour en dérégler la logique par l'humour, l'accident, les métamorphoses. Une vidéo d'Ed Ruscha raconte l'enfer du machinisme ; Erro peint un enchevêtrement d'images associées à l'auto, comme un cancer ; Harun Farocki a rassemblé des films d'ouvriers en grève.
La machine de Tinguely ©Photo : Aurelen MoleOn montre et fait marcher une grande machine de Tinguely qui ne sert finalement… qu'à faire tourner une plume ! Une Renault 9 est échouée sur le sable, totalement renvoyée à la nature avec de la végétation, du sel et de la cristallisation sur toute la carrosserie, créatine Bianca Bondi. Jean-Luc Moulène a découpé des carrosseries pour en faire des sculptures.
Cecilia Alemani a divisé l'exposition en cinq chapitres : l'usine de mes pensées, forces motrices, corps sociaux (avec le rappel de ceux qui ont travaillé et lutté à Billancourt), objets du désir (mais ici contestés par des points de vue féminins ou queer) et machine humaine, ou plutôt post-humaine.
Des œuvres interpellantes sont aussi poétiques comme les enjoliveurs de voitures avec dessus des fossiles ayant des formes semblables de Théo Mercier. Thomas Bayrle propose un ballet imprévisible d'essuie-glaces isolés de la voiture et Sella Seklan a peint de corps de femmes sur des tôles de voitures.
Clément Cogitore a réalisé une vidéo sur les ouvrières de Renault en grève tricotant dans les ateliers.
Un film très drôle de Fischli & Weiss et faite de chutes improbables d'objets comme dans un jeu de dominos tombant les uns après les autres, une réaction en chaîne (de voitures ?), une critique de la vacuité du productivisme.
Une formule 1 de Renault repeinte en noir épais par Bertrand Lavier est rendue définitivement immobile. Plus loin, une tapisserie de Laure Prouvost et une Renault 12 verte transformée par Mohamed El Khatib en voiture remplie jusqu'au toit pour le voyage au Maroc.
Un des deux très grands Simon Hantaï qui se trouvaient dans le hall d'accueil et sculpture de Jean-Luc Moulène ©Photo : Aurelen MoleDans l'atrium, on retrouve la grande frise de Julio Le Parc et de petites autos qui bougent et ont de vrais cheveux, œuvre de Nina Beier.
Oliver Beer a enregistré les sons dans l'eau de la Seine proche et les a transformés en peinture dans une longue frise, une vibration de couleurs.
On pense en visitant le Large à l'événement si attendu du 28 novembre avec l'ouverture de Kanal-Centre Pompidou. Pour l'un, c'est Renault, pour l'autre, Citroën. Pour les deux, c'est l'ambition de réaliser comme une petite ville culturelle dans un quartier loin des centres artistiques habituels et soutenir la scène artistique. Mais les surfaces en jeu à Kanal sont bien plus grandes qu'à la Fondation Emerige. On change d'échelle.
Le Large est accessible facilement en métro, au bout de la ligne 9, arrêt Billancourt et 15' de marche.
Exposition ouverte jusqu'au 7 mars, du mercredi au dimanche de 11h à 19h fermé les lundis et mardis. Avec un très beau catalogue de l'exposition publié par Flammarion.
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