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Le 22 juin, à Côte-des-Neiges, un homme de 25 ans a déclenché une fusillade qui s’est soldée par deux morts, et à l’issue de laquelle il a été abattu par la police, devant le siège d’une entreprise de l’industrie pornographique Aylo, notamment détentrice de Pornhub. Il laissait derrière lui un manifeste d’une centaine de pages nourri en grande partie par l’idéologie incel, saturé de haine des femmes et d’appels à la violence.
Depuis, une partie de la couverture médiatique s’emploie déjà à circonscrire l’événement : on scrute la psychologie du tueur, sa solitude et sa radicalisation en ligne tout en évacuant la dimension politique de son geste. Cette lecture réductrice n’est pas sans risque. Comme chercheuses et chercheurs qui étudions et combattons l’antiféminisme, nous voulons nommer ce que ces cadrages escamotent : l’antiféminisme est un phénomène politique. Le traiter autrement, c’est se condamner à ne rien y comprendre et à ne rien y pouvoir.
Disons-le d’emblée : cet attentat n’est pas un accident isolé, une aberration surgie de nulle part. Il s’inscrit dans ce que la sociologie des mouvements sociaux nomme un contre-mouvement : une réaction organisée, durable et structurée en réponse aux avancées des mouvements féministes et des minorités sexuelles et de genre. Les actes spectaculaires — Polytechnique en 1989, Toronto en 2018, et le 22 juin à Côte-des-Neiges — sont la pointe émergée d’un problème plus vaste qui inclut notamment le sexisme banalisé se camouflant sous la forme de « blagues », les campagnes de harcèlement en ligne et les politiques publiques qui rognent les droits acquis.
Ne retenir que la fusillade, c’est traiter le symptôme le plus rare en oubliant le terrain qui l’a rendu possible.
C’est pourquoi la psychologisation des motivations du tueur constitue une impasse, sans compter que les femmes vivent elles aussi de la détresse ou des frustrations sexuelles sans pour autant tuer des hommes ni rédiger de manifeste dans lequel elles appelleraient à commettre des attentats terroristes contre des hommes. Ce qui distingue ces hommes n’est pas leur souffrance, mais le récit politique qui la met en forme, qui désigne des coupables — les femmes, les féministes, les personnes LGBTQ+ — et qui légitime la violence comme réponse.
Il faut ici en finir avec une fiction commode, car la fameuse « crise de la masculinité » n’existe pas. C’est un discours militant déguisé en diagnostic sociologique et psychologique. Les hommes, en tant que groupe, continuent de concentrer entre leurs mains le pouvoir économique, politique et symbolique. Ce qui se donne à voir n’est pas l’effondrement d’une masculinité, mais la riposte de ceux qui refusent de laisser (de) la place aux « autres » et qui revendiquent parfois même explicitement le droit des hommes à s’approprier le corps, le temps et le travail des femmes. Parler de « crise de la masculinité » revient à adopter le point de vue de ceux qui confondent la perte de privilèges avec une injustice dont ils seraient victimes.
On voudrait aussi cantonner ce phénomène à la jeunesse connectée. Il est vrai que les idées antiféministes et leur sous-courant masculiniste progressent chez les jeunes hommes, portés par un écosystème numérique d’influenceurs prospères. Mais réduire l’antiféminisme à une affaire de garçons et d’algorithmes est une erreur sur la génération autant que de diagnostic. Des hommes (et même certaines femmes) bien plus âgés en sont des vecteurs convaincus dans les médias, les institutions et les partis. Les réseaux socionumériques amplifient, mais ils n’inventent pas.
Autrement dit, les médias sociaux numériques ne sont pas seuls responsables. Plus les idées antiféministes sont relayées par des personnalités de premier plan (chefs d’État, chefs d’entreprise, chroniqueurs, magnats de médias conventionnels, etc.) — par conviction ou par calcul électoral —, plus elles gagnent en respectabilité. La crédibilité d’un discours de haine ne se mesure pas au nombre de ses clics, mais au rang social de ceux qui consentent à le véhiculer. Quand un dirigeant, un éditorialiste ou un candidat d’un parti reprend à son compte le discours masculiniste, il participe grandement à sa normalisation.
C’est aussi pourquoi il serait dangereux d’assigner l’antiféminisme à un seul camp. L’extrême droite s’en empare aujourd’hui plus ouvertement, et il faut le dire sans détour. Mais l’antiféminisme est historiquement autonome, dissocié du clivage gauche-droite. Il a prospéré dans des milieux conservateurs comme dans des espaces se réclamant du progressisme, dans des discours religieux comme dans des discours sécularisés. En faire une exclusivité de l’extrême droite, c’est offrir un alibi à tous les tenants de l’antiféminisme logeant en d’autres lieux et relâcher la vigilance là où on ne les attend pas.
Reste la question que tout le monde pose : quelle est, au fond, l’idéologie de ces hommes ? Incel, masculiniste, suprémaciste, antisémite, anticapitaliste ? Le manifeste de cet Albertain qui a mené son attaque à Montréal mêle ces registres, et l’on s’épuise à vouloir le ranger dans une seule case. C’est que la question idéologique est mal posée. Ce que ces discours donnent à voir n’est pas un système toujours cohérent selon le prisme gauche-droite, mais il l’est selon une vision patriarcale du monde. Qu’ils soient incels, MGTOW, pick-up artists ou autres, ces hommes se rejoignent tous autour d’un projet commun : le suprémacisme mâle. Leur seule cohérence est une haine première envers les femmes, des féministes et des personnes LGBTQ+ à laquelle ils peuvent en agréger d’autres (immigrés, juifs, musulmans, bourgeois, etc.). Cette misogynie est la « glu symbolique » qui agrège des ressentiments disparates en une vision du monde violente.
Bref, c’est une intersection des haines telle que décrite par l’intellectuel afro-américain Rembert Browne et l’historienne française Christine Bard.
Tirer les bonnes leçons de Côte-des-Neiges suppose donc de renoncer aux récits rassurants. Ne pas réduire l’antiféminisme à l’acte d’un loup solitaire, d’un esprit malade ou d’un jeune homme égaré par ses écrans : c’est un projet politique ancien, structuré, et qui se nourrit de chaque silence complaisant. Le combattre n’est pas uniquement une affaire de santé mentale ni de modération de contenus. C’est une responsabilité politique collective : celle de nommer l’antiféminisme pour ce qu’il est, et de refuser, partout, qu’on lui prête la respectabilité dont il a besoin pour tuer.
Ont cosigné cette lettre : Denis Carlier, diplômé en science politique et en histoire ; Sony Carpentier, doctorant en sociologie et en études féministes à l’UQAM ; Danielle Coenga-Oliveira, professeure de science politique à l’UdeM ; Martine Delvaux, écrivaine, professeure en études littéraires à l’UQAM ; Désirée Deneo, doctorante en études Urbaines (INRS) et militante féministe ; Ophélie Lacroix, doctorante en communication à l’UQAM ; Diane Lamoureux, professeure émérite à l’Université Laval ; Emma Limane, doctorante en science politique à l’UdeM ; Anaïs Maillard, doctorante en communication à l’UQAM ; Héloïse Michaud, docteure en science politique et études féministes à l’UQAM ; Mélanie Millette, professeure en communication à l’UQAM ; Sophie-Anne Morency, doctorante en sociologie, UQAM ; Camille Nicol, doctorante en communication à l’UQAM ; Véronique Pronovost, doctorante en sociologie et en études féministes à l’UQAM ; Gabrielle Richard, professeure au département de sexologie à l’UQAM ; Michelle Stewart, professeure en communication à l’UQAM.*


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