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Lorsque Donald Trump tweetait en 2019 sa volonté d’acheter le Groenland, le monde croyait à une blague de mauvais goût. Quand il envoyait son fils Donald Trump Jr. en éclaireur sur le vaste territoire arctique il y a un an jour pour jour, les observateurs y voyaient une nouvelle provocation. Idem lorsqu’il a nommé le gouverneur républicain de la Louisiane, Jeff Landry, au poste d’envoyé spécial au Groenland en décembre dernier.
Depuis samedi et l’opération militaire qui a conduit à l’arrestation spectaculaire de Nicolás Maduro, plus personne ne semble en revanche prendre le président états-unien à la légère. C’est qu’en faisant sienne la doctrine Monroe, qui veut que les Amériques soient la chasse gardée des États-Unis, Donald Trump affirme ses velléités impérialistes. Et parmi ses cibles, le Groenland figure en haut de la liste.
Comme lui et son gouvernement le martèlent depuis plusieurs jours, les États-Unis auraient « absolument » besoin du Groenland pour des raisons de sécurité nationale. Cette obsession ne date d’ailleurs pas d’hier, puisque plusieurs présidents avant lui avaient voulu mettre la main sur le territoire arctique. Le dernier en date, Harry Truman, avait proposé 100 millions en or et des parcelles de l’Alaska au Danemark en 1946.
Aujourd’hui, cependant, le discours avancé par Trump et son entourage dépasse celui d’une simple transaction. Car, tout en répétant mardi et mercredi que la possibilité d’acheter l’île au Danemark était « quelque chose dont le président et son équipe de sécurité nationale discutent activement », la porte-parole de la Maison-Blanche, Karoline Leavitt, a rappelé que le recours à la force n’était pas écarté.
Pourtant, de l’avis de nombreux experts, une tentative d’annexion n’a que très peu de chances d’aboutir.
Une lubie impérialiste
« L’annexion du Groenland est un objectif maximaliste, très difficile à consolider sur le terrain. Il ne s’agit pas simplement de maintenir une base militaire. C’est un engagement énorme qui va plus loin que simplement planter un drapeau », résume Pierre Haroche, maître de conférences en politique européenne et internationale à l’Université catholique de Lille.
Certes, le sous-sol groenlandais renferme de nombreuses ressources naturelles, même si leur exploitation ne peut pas se faire avant des décennies, tant les gisements sont aujourd’hui difficiles d’accès. Certes, le Groenland bénéficie d’une position géostratégique centrale pour faire face aux adversaires russes et chinois des États-Unis dans la région arctique. « Mais tout ça peut très bien être géré dans le cadre d’un partenariat politique, militaire et économique avec le Royaume du Danemark, voire avec un Groenland indépendant. Rien de tout cela ne nécessite une annexion au sens juridique », explique M. Haroche.
« Et puis, ce n’est pas comme si le Groenland était entre les mains d’un ennemi des États-Unis. Les Danois et les Groenlandais sont tout à fait prêts à leur offrir ce que veulent les Américains, mais pas dans le cadre d’une annexion », dit-il.
Partenaires de choix des États-Unis, les Danois ont en effet été de toutes les guerres à leur côté, de l’Irak à l’Afghanistan, en passant par la Syrie. Selon le spécialiste des questions internationales, Donald Trump pourrait tout à fait s’entendre avec le Danemark pour accentuer la présence états-unienne au Groenland.
Cité par The Atlantic, le représentant permanent du Danemark auprès de l’OTAN, Carsten Søndergaard, confirme que le déploiement de nouvelles troupes, ainsi que les droits miniers, pourrait faire l’objet de négociations. En revanche, « une prise de contrôle hostile du territoire aurait de graves conséquences pour les relations transatlantiques », prévient-il.
Pour Pierre Haroche, la volonté de faire main basse sur le Groenland représente donc plus une réponse aux désirs impérialistes de Donald Trump qu’une véritable réponse à des objectifs stratégiques. « Ce qui intéresse Trump et son entourage, c’est d’étendre les frontières des États-Unis. Selon lui, pour être une grande puissance dans le monde aujourd’hui, il faut ressembler à Vladimir Poutine. »
Des conséquences politiques et économiques
Si l’intervention au Venezuela pouvait être justifiée auprès des électeurs états-uniens — fin d’un régime dictatorial hostile aux États-Unis et lutte contre le narcotrafic —, il en serait tout autre pour une annexion du Groenland. Plusieurs sondages réalisés en 2025 et compilés par CNN montrent d’ailleurs qu’ils s’opposent à une très nette majorité à une tentative des États-Unis de prendre le contrôle du territoire arctique.
De plus, les visées expansionnistes de Donald Trump ne sont pas du goût des militants MAGA. « Donald Trump pourrait s’aliéner une partie de son propre mouvement, » croit Jonathan Paquin, directeur de l’École supérieure d’études internationales de l’Université Laval. « Marjorie Taylor Greene, par exemple, a pris ses distances avec le président et l’accuse d’avoir menti à la population américaine. Pendant la campagne présidentielle de 2024, ce dernier avait en effet promis de ne pas mener d’interventions à l’étranger de longue haleine, car ce n’est pas dans l’intérêt des États-Unis. »
Une intervention au Groenland pourrait donc amener le mouvement MAGA, qui se veut isolationniste — ou, à tout le moins, non interventionniste — , à tourner le dos à Donald Trump. Le tout alors que les élections de mi-mandat doivent avoir lieu en novembre prochain.
Sur le plan de la politique extérieure, une annexion du Groenland pourrait signifier la fin de l’OTAN, comme l’a souligné dimanche la première ministre danoise, Mette Frederiksen. Et qui dit fin de l’OTAN dit aussi fin des juteux contrats d’armement que les Européens sont en passe de signer avec des entreprises états-uniennes.
« Une annexion signifierait la violation de la souveraineté du Danemark et du principe de sécurité collective, qui est au cœur de l’Alliance. Or, dans le contexte actuel, Trump a intérêt à ce que l’OTAN reste mobilisée parce que les alliés ont promis d’investir 5 % de leur PIB dans leurs dépenses militaires, et notamment auprès des entreprises américaines de l’armement. Ça pourrait donc aller à l’encontre des intérêts du grand capital américain », prévient Jonathan Paquin.
Le Danemark n’est pas vendeur
Plus fin stratège que Donald Trump, le secrétaire d’État Marco Rubio a déclaré mardi aux parlementaires états-uniens que le président espérait acheter le Groenland, présentant la rhétorique belliqueuse du président comme une tactique de négociation. Ce dernier aurait même demandé à ses conseillers de lui fournir un plan actualisé pour l’acquisition de ce territoire, ont indiqué mardi des responsables cités par le New York Times.
Ces dernières années, Donald Trump a comparé à plusieurs reprises la situation à une importante transaction immobilière susceptible d’enrichir considérablement les Groenlandais. Selon The Economist, des responsables états-uniens auraient cherché à entamer des discussions directes avec le gouvernement groenlandais, mais leurs demandes auraient jusqu’à présent été rejetées. « Réaliser un deal historique, c’est le plan initial de Donald Trump. Le seul problème, c’est que les Danois ont dit qu’ils ne voulaient pas vendre le Groenland. Ce n’est pas une question d’argent, c’est une question de principe, selon lequel on ne vend pas un peuple », affirme Pierre Haroche, de l’Université catholique de Lille.
Le Groenland est au milieu d’un processus d’autodétermination où il a la possibilité de renégocier ses relations avec le Royaume du Danemark. Ce dernier ne veut donc pas vendre un peuple contre sa volonté. « Les Danois ne sont pas attachés coûte que coûte au Groenland : ils sont tout à fait prêts à le laisser devenir indépendant si c’est le souhait du peuple groenlandais. Mais ce n’est pas acceptable que le territoire soit l’objet d’une pression ou d’une menace extérieure. »


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