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“Et si le christianisme n’était peut-être pas l’avant-garde du capitalisme, mais bien celle des utopies communistes du XIXème siècle ?”
~ Camille Mordelynch, “Le Christ contre l’avoir” ~
“La doctrine chrétienne montre à l’Homme que l’essence de son âme est l’amour, que le bonheur ne dépend en rien d’aimer tel ou tel objet, mais d’aimer le principe du Tout, Dieu, qu’il reconnait en lui comme Amour et ainsi il aime toute chose et tout humain.”
~ Léon Tolstoï, “Le royaume de Dieu est en vous” ~
L’anarchisme chrétien
Un commentaire politique de l’Évangile
Larges extraits
Alexandre Christoyannopoulos
Livre paru aux éditions Atelier de Création Libertaire, novembre 2022
Compilation Résistance 71
Août 2025
1ère partie publiée le 25 décembre 2025
2ème partie
Alexandre Christoyannopoulos, Ph.D, est maître de conférences en Politique et Relations Internationales à l’université de Loughborough (Angleterre). Il est spécialiste de Léon Tolstoï, de l’anarchisme religieux, sur le pacifisme et l’anarcho-pacifisme. Il est rédacteur en chef du journal “Pacifisme and Non-violence”.
NdR71 : le livre se compose d’une longue introduction et de deux parties essentielles divisées en chapitres et sous-chapitres: La critique anarchiste chrétienne de l’état et la réponse anarchiste chrétienne. Le livre contient 13 pages de notes bibliographiques. L’ouvrage est la mise sous forme de livre de sa thèse de doctorat soutenue à Canterbury (Kent) en 2008.
Nous citons ici quelques passages clef de l’ouvrage dont nous recommandons vivement la lecture complète. Excellente recherche et analyse.
Vous pouvez vous le procurer directement chez l’éditeur:
http://atelierdecreastionlibertaire.com (18 euros, 430 pages)
Introduction :
Christianisme et anarchisme sont rarement compris comme allant de pair. […]
Pour les anarchistes chrétiens, l’enseignement de Jésus implique une critique de l’État et une pratique honnête et cohérente du christianisme devrait conduire à une société sans État.
[…]
Un des buts essentiels du présent ouvrage est d’explorer en détail les critiques émises par les anarchistes chrétiens sur l’idée chrétienne de l’État qui leur a été transmise et de contribuer ainsi à élargir la littérature de théologie politique.
[…]
Pour commencer, beaucoup de penseurs anarchistes classiques sont athées, ou à tout le moins, agnostiques et il existe certainement ce que Nicolas Walter appelle “une forte corrélation entre anarchisme et athéisme”. [….] Pourtant les mêmes commentateurs concèdent également que l’anarchisme ne doit pas être nécessairement athée, qu’il semble qu’il existe des éléments d’anarchisme dans le bouddhisme et le taoïsme et que des penseurs comme Léon Tolstoï ont plaidé en faveur d’un type chrétien singulier d’anarchisme. Des conclusions anarchistes ne dépendent donc pas nécessairement de prémisses athées.
Selon Jacques Ellul, “les attaques de l’anarchisme contre le christianisme peuvent être divisées en deux types : celles qui sont essentiellement historiques et celles qui sont d’ordre métaphysique”. Presque tous les anarchistes sont extrêmement critiques envers les églises organisées pour cette raison.
[…]
Personne ne prétend toutefois, que l’anarchisme et le christianisme sont une seule et même chose, ou qu’ils sont interchangeables.
[…]
A propos de la bible, le présent ouvrage ne prête aucune attention aux importants débats universitaires sur l’authenticité relative de ses différentes sections. Les quatre évangiles sont pris ici tels qu’ils sont, en présumant qu’ils sont des comptes rendus fiables de le vie et de l’enseignement de Jésus. L’objectif ici, comme celui des anarchistes chrétiens, est de présenter la compréhension anarchiste des implications politiques de ces évangiles tels qu’ils sont et non d’engager un débat sur leur fiabilité.
[…]
Les principaux penseurs anarchistes chrétiens
Léon Tolstoï : son anarchisme chrétien résultait d’une quête existentielle intense sur le sens de la vie, quête que ne s’est achevée qu’au moment où il s’est converti à cette forme particulière de compréhension du christianisme aux environs de 1879.
[…] Pour lui, Jésus était simplement l’être humain le plus rationnel qui ait jamais vécu sur cette planète et non pas un être surnaturel qui en réalité se serait envolé au ciel. […] Il avait réécrit une version harmonisée de l’évangile, expurgée de tout divertissement surnaturel. Pour lui, l’essence du christianisme résidait dans les principes moraux que Jésus avait proclamés.
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Jacques Ellul : Cet universitaire français (1912-1994) est sans doute le plus important des autres penseurs anarchistes chrétiens.
[…]
Il insiste résolument sur le fait que la “position anarchiste est la seule acceptable dans le monde moderne.” […] Ce qu’Ellul ajoute à Tolstoï, c’est son exégèse anarchiste de nombreux passages de la bible, y compris de l’Ancien Testament. Ses travaux complètent par conséquent l’approche de Tolstoï plus focalisée sur le Sermon sur la montagne.
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Vernard Eller : universitaire américain (1927-2007)
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Michael C. Elliott, Dave Andrews

« J’ai refusé de payer mes impôts sur
le revenu ces huit dernières années… » ~ Ammon Hennacy ~
Penseurs-auteurs du mouvement Catholic Worker (Ouvrier/Travailleur Catholique), fondé en 1933
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Dorothy Day (1897-1980) : une des deux fondateurs du mouvement. Elle avait atteint au moment de sa mort “un statut d’icône en tant que conscience radicale de l’église catholique américaine.”
[…]
Peter Maurin : l’autre fondateur du MCW, français (1877-1949), partenaire, associé et amant de Day
Maurin s’est fait l’avocat d’une révolution basée sur des discussions dans des tables rondes, des foyers d’accueil et des communautés agricoles. Comme Day, il se décrivait volontiers comme anarchiste, mais il préférait utiliser le terme de “personnaliste”.
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Ammon Hennacy : troisième personnage de premier plan du MCW (1893-1970)
Contrairement à Day et Maurin, son adhésion à l’église catholique a vacillé. Son anarchisme chrétien a toujours été tolstoïen, en particulier il a toujours été d’accord avec Tolstoï sur l’importance qu’il donne au Sermon sur la montagne, son herméneutique soupçonneuse et sa méfiance envers les églises institutionnelles.
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Ciaron O’Reilly : né en 1960 en Australie d’origine irlandaise.
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1ère partie : la critique anarchiste chrétienne de l’État
Le Sermon sur la montagne de Jésus est considéré par de nombreux chrétiens, anarchistes ou non, comme un condensé bouleversant de son message à la communauté des disciples chrétiens. Augustin le décrit comme le “parfait modèle de la vie chrétienne”, Hans Küng comme le “noyau de l’éthique chrétienne”. Les anarchistes chrétiens partagent cette opinion.
[…]
Les anarchistes chrétiens contournent sciemment les interprétations traditionnelles et ils s’efforcent de baser leur exégèse sur le texte seul. […] Pour Tolstoï, le Sermon sur la montagne tenait une place toute particulière. Il se débattait depuis des années dans une crise existentielle profonde, lorsque, tandis qu’il réfléchissait à la signification d’un verset particulier du Sermon, soudain, “toute la doctrine de Jésus, tout ce qui semblait embrouillé devint clair.”
[…]
Le verset crucial que Tolstoï a considéré être la clef du christianisme est le fameux verset où Jésus invite ses disciples à ne pas résister au mal, mais à tendre l’autre joue.
Tous les anarchistes chrétiens ne suivent pas Tolstoï lorsqu’il confère cette importance à ce verset, mais tous y voient et voient dans le Sermon sur la montagne, une articulation bouleversante de l’enseignement central de Jésus sur l’amour et le pardon, la plupart d’entre eux s’accordent à dire que le Sermon sur la montagne représente une esquisse idéale, un manifeste pour ainsi dire, de ce que devrait être une communauté chrétienne authentique.
[…]
Ce passage déterminant se trouve au chapitre 5, versets 38 à 42 dans l’évangile selon Matthieu.
[…]
Ainsi, en résumé, Jésus dit (selon Tolstoï) : “Le monde vous enseigne que les hommes doivent pratiquer le mal envers leurs semblables, mais mon enseignement est que vous devez vous aimer les uns les autres.” Jésus rejette la violence du monde en prêchant la non-résistance.
[…]
La théorie et la pratique de l’État révèlent toutefois une attitude qui est aux antipodes de l’enseignement de base de Jésus. Pour dire les choses simplement, l’État est fondé sur la violence. Afin de pouvoir appliquer la loi et l’ordre, l’État requiert de ses citoyens le monopole de l’usage “légitime” de la force. Donc, la coercition est essentielle au gouvernement. Le fameux “contrat social” postulé par Hobbes, Locke et (dans une moindre mesure) Rousseau, repose précisément sur le consentement (hypothétique) d’un groupe d’individus pour accorder à l’État un monopole de l’usage légitime de la violence, soi-disant pour sauvegarder l’ordre et la sécurité dans un monde qui serait sans cela chaotique et impie. Pour Hennacy, cela signifie que tous les gouvernements, même les meilleurs, sont fondés sur la matraque : sur la riposte au mal par le mal, sur tout à fait le contraire de ce que le Christ enseigne. L’État est fondé sur cela même que Jésus interdit.
Jacques Ellul écrit : “Je refuse de faire la différence classique entre force et violence : les juristes ont inventé que lorsque c’est l’État qui use de la contrainte et même de la brutalité, c’est de la “force”, seuls les groupes et individus non étatiques useraient de la violence, ceci est une distinction totalement injustifiée. L’État s’établit par une violence : révolutions américaine ou française, états communistes, franquiste, il y a toujours de la violence au départ.”
La violence est employée dès le début et elle imprègne l’administration quotidienne du gouvernement chaque fois qu’il est fait recours à la “force”. Ellul parle donc de “violence administrative” et de “violence du système judiciaire”. L’État insiste t’il donc, “ne subsiste que sur et par la violence.”
[…]
Tant au niveau intérieur qu’au niveau extérieur donc, l’État enfreint directement les commandements correspondants de ne pas tuer et de ne pas résister au mal.
[…]
Le syllogisme souvent cité de Tolstoï :
“Le gouvernement est violence, le christianisme est douceur, non-résistance et amour. Et donc, le gouvernement ne peut être chrétien et un homme qui veut être chrétien ne doit pas servir de gouvernement.”
[…]
L’anarchisme ne découle pas seulement de la non-résistance au mal, mais aussi d’autres passages clefs du Sermon sur la montagne. Un passage qu’analyse Tolstoï fréquemment est celui du “Ne jugez pas afin de n’être pas jugés”.
[…]
Par conséquent, un chrétien ne peut être juge, ni participer à un procès, ni poursuivre ses semblables en justice. Les chrétiens doivent se tenir à l’écart des tribunaux des hommes.
[…]
Une autre instruction du Sermon sur la montagne que les anarchistes chrétiens interprètent comme impliquant une critique de l’État vient immédiatement après les versets de la non-résistance, Jésus y déclare (verset 44) : “Aimez vos ennemis et priez pour vos persécuteurs.”
Des versets 43 à 48, les anarchistes et les pacifistes chrétiens développent deux lignes d’interprétation qui se recoupent : l’une d’elles se centre sur la condamnation implicite du patriotisme et de la guerre, et l’autre fait valoir que l’amour de l’ennemi est le test ultime du christianisme.
[…]
En prêtant un serment d’allégeance à l’État, on devient un outil de l’État, et en tant qu’outil de celui-ci, on sera forcé de trahir le Christ.
“Le piège consiste en ce que le nom de dieu sert à sanctionner une imposture.”, nous dit Tolstoï. Ainsi, prêter serment sur la bible est de toute évidence paradoxal et donc, soit franchement mal avisé, soit délibérément hypocrite. A chaque fois que l’État exige de ses citoyens ou de ses soldats de prêter serment d’allégeance, il viole l’instruction de Jésus. Celui-ci a clairement signifié que ses disciples devaient “dire oui quand c’est oui et non quand c’est non !” Mais que “tout serment est pour le mal.” Pour les anarchistes chrétiens, quand l’État impose des serments d’allégeance, il agit de façon non-chrétienne, c’est “mal”.
[…]
Plus loin dans le Sermon sur la montagne, Jésus prononce ce qui est souvent décrit comme la version chrétienne de la Règle d’Or : “Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux. Voilà la loi et les Prophètes.” (Matthieu, 7:12)
[…]
Un membre du mouvement Catholic Worker explique que cette règle d’or est “à la racine de la morale anarchiste […] si vous ne voulez pas être exploité, vous ne devez pas exploiter les autres. Si vous ne voulez pas être dominé, vous ne devez pas dominer les autres.” (Robert Ellsberg)
[…]
Hennacy est d’accord que la Règle d’Or concorde avec l’anarchisme chrétien et il l’oppose à tous les “autres systèmes de société qui dépendent des lois faites par les hommes et de la violence de l’État.”
[…]
Un manifeste pour l’anarchisme chrétien
Pour les anarchistes chrétiens, la réinterprétation de l’ancienne loi par Jésus représente donc à la fois une série de critiques indirectes et implicites de la théorie de l’État et de la pratique de l’État et un projet pour la vie de la communauté chrétienne. Le Sermon sur la montagne est donc un document politique, un manifeste pour une société anarchiste chrétienne. Il aborde tous les aspects essentiels de la vision politique (anarchiste) chrétienne et la façon d’y parvenir. Day écrit ainsi que “Le Sermon” répond ainsi à toutes les questions sur la façon d’aimer Dieu et son prochain. Il représente dit Tolstoï “une doctrine philosophique, morale et sociale”. Pour lui, Jésus fournit à l’humanité “les règles de vie”, qui lui permettraient de s’arracher au cercle vicieux de la violence où elle est enfermée et de s’acheminer vers “la paix de tous les hommes entre eux.” […] Dans son style particulier, Maurin écrit que : “On dira que le Sermon sur la montagne est praticable lorsque les chrétiens s’aviseront de le pratiquer.”
[…]
Day dit de Maurin et Hennacy qu’ils étaient constamment guidés par les instructions du Sermon. Andrews décrit comment le Sermon est devenu le “manifeste” de sa communauté lorsqu’il vivait en Inde.
[…]
Il convient de noter que les anarchistes chrétiens essaient effectivement de suivre les instructions du Sermon sur la montagne. Les anarchistes chrétiens prennent au sérieux les implications politiques des instructions de Jésus, en particulier celles qui concernent la non-résistance au mal. Tolstoï soutient que celle-ci “établit une nouvelle base d’existence sociale”.
Jésus appelle donc à transcender la Loi du Talion (“œil pour œil…”) à aimer et à pardonner ceux qui font le mal afin de sortir du cycle de la violence qui conduit l’humanité à sa ruine. Pour les anarchistes chrétiens, cela ne peut entrainer que le rejet de l’État, tant en théorie qu’en pratique. ]…] Pour les anarchistes chrétiens, le Sermon sur la montagne contient “l’enseignement le plus révolutionnaire du monde”.
NdR71 : En 1964, le poète, écrivain, cinéaste marxiste italien Pier Paolo Pasolini sort son film “L’évangile selon Saint Matthieu”, des quatre évangiles celui qu’il voit à juste titre, comme le plus révolutionnaire. La partie centrale, le climax du film est montée sur le Sermon sur la montagne. Le Vatican, qui est en lutte permanente contre Pasolini et ses idées dira pourtant que ce film de Pasolini est “la meilleure et plus juste illustration cinématographique de la vie et du message du Christ jamais réalisée.”
L’anarchisme dans les autres enseignements de Jésus
Les anarchistes chrétiens développent leur critique de l’État essentiellement à partir de leur interprétation du Sermon sur la montagne, en particulier des versets conseillant la non-résistance, mais ils voient le Nouveau Testament comme une confirmation supplémentaire de cette position anarchiste.
[…]
Yoder remarque que “l’image du dieu des anciens Israélites en Dieu de la guerre a été l’occasion d’une caricature et d’une gêne profonde pour les chrétiens.” Ce Dieu de la guerre est particulièrement embarrassant pour les anarchistes chrétiens étant donné leur insistance sur la non-résistance au mal.
[…]
Ce n’est pratiquement que sur le Nouveau Testament que les anarchistes chrétiens fondent leur compréhension des conséquences anarchistes du message de Jésus.
[…]
Dans les écritures, avant d’annoncer le début de son ministère, Jésus passe quarante jours dans le désert où il est par trois fois tenté par Satan. […]
Pour les anarchistes chrétiens, Jésus ne conteste pas la prétention de Satan (celle de lui donner “tous les royaumes du monde avec leur gloire”, si Jésus se prosterne et lui rend hommage…) : il ne le traite pas de menteur, ni ne lui reproche de bluffer, mais il semble reconnaître que Satan contrôle effectivement les royaumes du monde. Satan ne ment pas, son offre est authentique.
Alors, pour les anarchistes chrétiens, comme le dit Ellul : “ce que ces textes disent est que ‘tous les pouvoirs, puissances, gloire de ces royaumes, donc tout ce qui concerne la politique et les autorités politiques, appartiennent au ‘Diable’”.
Comme le remarque James Redford dans son “Jésus est un anarchiste”, si tous les royaumes du monde ont effectivement été livrés à Satan pour qu’il puisse les offrir à qui lui plait”, alors “tous les potentats terrestres mortels ont littéralement dû passer un pacte avec le Diable !”. L’État tire son pouvoir et son autorité de Satan.
Le Diable offre tout le pouvoir de l’État à Jésus, mais, pour cela, Jésus doit d’abord se “prosterner et l’adorer”. Jésus bien sûr refuse l’offre de Satan, parce que dit-il : “il est écrit c’est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras et à Lui seul que tu rendras culte.” Ellul en conclut que “la condition pour exercer le pouvoir politique, c’est d’adorer la puissance du mal.”
[…]
Adin Ballou écrit dans son “Christian non-resistance” : “la royauté et le gouvernement des hommes sont habités par le vieux serpent de la violence que celui qui veut régner doit d’abord adorer. Au lieu de cela, Jésus choisit la souffrance et la honte de la croix, de préférence à la célébrité et la gloire d’un empire universel dépendant d’une telle condition.”
En outre, plus tard dans l’Évangile “lorsqu’il perçoit la détermination de la foule à le proclamer roi, il se met promptement hors de son atteinte.” Jésus refuse constamment le rôle de roi ou de meneur, de leader politique tel qu’on l’entend habituellement.
[…]
Jésus a prêché le pardon à maintes reprises (exemples Matthieu 6 : 9, 14-15, 18 : 21-22 ; Marc 11 : 25-26, Luc 6:37)
Ce qu’il considère comme important dans le pardon n’est pas que nous le prêchions mais que nous le pratiquions.
[…]
Ainsi, le pardon que Jésus prêche sape de l’intérieur les instruments de coercition de l’Etat.
[…]
Jésus appelle ceux qui le suivent à pardonner précisément à ceux dont l’offense justifierait des représailles légitimes. Jésus explique aussi que ses disciples devraient pardonner s’ils veulent à leur tout être pardonner.
[…]
Dans la prière du “Notre Père”, les chrétiens demandent à être pardonnés comme ils pardonnent eux-mêmes et ils continuent stupidement à appliquer châtiments et compensations au travers de l’État. S’ils cherchaient vraiment le pardon de Dieu, ils s’efforceraient de pardonner les offenses même les plus graves et ils se dégageraient eux-mêmes de tous les instruments de représailles de l’État. Poussé jusque dans ses implications logiques ultimes, le conseil de Jésus sur le pardon confirme donc, lui aussi, que ce qui découle du christianisme est l’anarchisme.
[…]
Ne pas se juger les uns les autres et ne pas résister au mal étaient, selon Tolstoï, les principes qui définissaient la communauté chrétienne primitive.
Pour les anarchistes chrétiens donc, l’enseignement explicite et implicite de Jésus sur le jugement remet clairement en cause le système judiciaire de l’État.
[…]
Ellul note également que Jésus ne fait aucune distinction entre les divers maîtres des nations : ils “asservissent tous leurs sujets”, ce qui montre, suggère Ellul, qu’il ne “peut y avoir de pouvoir politique sans tyrannie”. Tous les gouvernements païens sont également autoritaires.
Jésus toutefois ne préconise pas la révolte contre “ce pouvoir tyrannique”, mais au lieu de cela il dit à ses disciples :
“Ne vous occupez pas de combattre ces rois. Laissez-les de côté et vous, constituez une société en marge qui cesse de s’intéresser à tout cela, une société où précisément il n’y aura pas de “pouvoir, d’autorité, de hiérarchie.” (Ellul, Anarchie et christianisme)
“Celui qui est le plus grand parmi vous sera votre serviteur.” (Matthieu 23 : 11)
[…]
Le prochain passage pour lequel la perspective anarchiste chrétienne mérite d’être éclairée est la célèbre purification du temple de Jérusalem par Jésus où il culbute les tables, brandit un fouet, expulse les changeurs et proclame : “Il est écrit : ma Maison sera appelée maison de prière. Mais vous, vous en faites un repère de brigands !” (Matthieu 21 : 12-16, Marc 11 : 15-18, Luc 19 : 45-48, Jean 2 : 13-17)
[…]
Pour lui, le temple n’était pas seulement une institution religieuse, mais “il fonctionnait aussi comme l’appareil politique et économique de l’État ; il était l’arbitre ultime de toutes les affaires criminelles, politiques et religieuses, il exerçait une surveillance policière et, à toute fin utile, il agissait aussi comme “trésorerie de l’État”. Le temple représentait donc une énorme concentration de pouvoir, ce qui n’est pas sans ressembler à notre état moderne.” (Michael C. Elliott, Freedom, Justice and Christian Counter-Culture)
Les actions de Jésus sont donc une claire protestation contre l’immense pouvoir du temple-état et c’est précisément pour cette raison que les autorités redoublent d’efforts pour le détruire.
[…]
Les anarchistes chrétiens voient le culbutage des tables des marchands du temple par Jésus et l’expulsion des vendeurs et changeurs et de leurs bêtes comme une “action directe” spectaculaire et symbolique, une sorte de “propagande par le fait” contre ce que le temple symbolise.
[…]
Tant pour les juifs que pour les Romains, Jésus constitue une vraie menace politique, un dangereux “agitateur social”.
[…]
La croix n’avait qu’une seule connotation dans l’empire romain : on y exécutait les dissidents. Quand Jésus a été crucifié, la croix n’était en rien un symbole religieux, mais l’ultime objet de dissuasion pour ceux qui osaient défier la souveraineté de Rome, une forme intolérablement cruelle de châtiment capital. De plus, le fait que Jésus soit crucifié entre deux bandits confirme que Jésus est perçu par les autorités comme un de ces bandits sociaux.
[…]
La subversion anarchiste de Jésus est trop puissante pour que l’État puisse s’en accommoder.
[…]
Les royaumes coercitifs de ce monde tiennent leur pouvoir du prince de ce monde, Satan, tandis que le royaume de Jésus est un royaume d’amour, de pardon et de non-résistance.
Jésus donc explique à Pilate que César ne devrait pas le considérer comme un révolutionnaire violent déterminé à s’emparer de son trône, car ses gens, par définition, n’utiliseraient ni de force ni de coercition. […] Ainsi donc, Jésus se soumet au châtiment de César, ici, sur cette terre. Il restera calme sous les railleries et les moqueries, les insultes des gardes.
[…]
Jésus est jugé sur des accusations politiques et puni comme un élément subversif. Il accepte et pardonne cette issue mortelle et il explique encore que sa royauté est mal interprétée si elle est comprise comme impliquant le type de luttes conduites au nom des souverains terrestres. Jésus est une menace pour les autorités religieuses et politiques, pour l’État, mais pas de la façon communément admise. Paradoxalement, par sa crucifixion même, il illustre et montre comment ses enseignements à la fois démasquent et triomphent du pouvoir de l’État.
La crucifixion de Jésus soulève les notions apocalyptiques de “puissance” et de “messie” qui doivent être expliquées avant d’explorer la signification politique de la croix.
[…]
“Ne savons-nous pas ce qu’il a coûté à Jésus d’avoir mené ce combat exclusivement spirituel.”, dit Jacques Ellul. Autrement dit, pour avoir affronté l’âme des autorités juives et romaines, Jésus a été exécuté comme un élément subversif politique. La lutte contre les puissances exige donc d’immenses sacrifices.
[…]
“La passion de Jésus révèle le caractère réel des puissances politiques : elles sont démoniaques, violentes et hors de contrôle.”, écrit Petr Chelcicky
[…]
Le “messie” crucifié
Pour la plupart des anarchistes chrétiens, Jésus est le sauveur précisément parce qu’il a accepté la croix, cela est la révolution. Il est le messie parce qu’il répond invariablement à l’injustice par un amour, un pardon et une non-résistance inébranlables. Il ne cherche pas à mener un mouvement révolutionnaire de plus, mais il indique le véritable royaume au-delà de l’État. C’est pourquoi la crucifixion est en réalité l’apogée glorieuse du ministère messianique de Jésus. Ainsi, l’enseignement messianique de Jésus est en réalité exalté et non pas anéanti, sur la croix.
[…]
C’est pourquoi la crucifixion de Jésus est l’illustration la plus puissante du Sermon sur la montagne.
La croix, destinée par les autorités à être un châtiment exemplaire des éléments subversifs politiques “signifie” donc en réalité “l’amour de Jésus”. Par elle, Jésus à vaincu la violence et la haine de ce monde. Non pas en utilisant cette violence, mais en utilisant un pouvoir plus grand qu’elle, le pouvoir de l’amour. Le martyr de Jésus sur la croix est “une expression suprême de l’amour” ; il allume ainsi pour Dave Andrews “le flambeau de la compassion.”
[…]
En résumé, la croix est le symbole de la position anarchiste chrétienne face à l’État. Elle représente l’acceptation libre des plus lourdes conséquences d’un affrontement avec l’État. Elle incarne à la fois l’injustice violente de l’État et l’amour, le pardon et la non-résistance qui sont la réponse de Jésus. La croix condamne la violence de l’État, mais elle incarne aussi la méthode qui permet de la surmonter.
[…]
En revanche, les anarchistes chrétiens ont très peu de choses à dire sur la résurrection de Jésus. Ils regardent l’accent mis traditionnellement sur la résurrection avec une profonde suspicion.
[…]
Selon Tolstoï, “Jésus n’a jamais rien dit pour affirmer la résurrection individuelle et l’immortalité individuelle d’outre-tombe.” Pour Tolstoï, “la résurrection consiste en ce que les morts sont vivants en Dieu”, ce qui alimente sa conception intéressante, rationaliste et déiste du christianisme.
[…]
Pour Tolstoï, c’est une erreur naïve de croire en une vie personnelle à venir ; ce que Jésus enseigne en revanche, c’est que la vie comme un tout est éternelle et qu’en fait croire en une résurrection individuelle nous distrait de l’enseignement éthique plus important exprimé par Jésus. Tolstoï ne croit clairement pas en la résurrection de Jésus d’entre les morts.
[…]
Les anarchistes chrétiens considèrent donc que l’enseignement de Jésus et l’illustration qu’il en donne par sa vie et sa mort, équivalent à la fois à une critique de l’État et à une vision de société sans état. Ils basent leur opinion pas seulement sur le Sermon sur la montagne, mais aussi sur nombre d’autres passages des évangiles. Ils croient même que l’Ancien Testament confirme leur point de vue, en particulier le livre de Samuel. Il soulignent les espoirs politiques qui étaient inséparables du messie tant attendu et ils expliquent la façon dont les actions de Jésus imposent une réinterprétation radicale et subversive de la mission de ce libérateur politique.
[…]
Si l’enseignement de Jésus est aussi politiquement radical que le voient les anarchistes chrétiens, on peut se demander pourquoi cela n’est pas affirmé clairement par plus de chrétiens. […] Les anarchistes chrétiens pensent que l’église a détourné l’enseignement de Jésus afin de soutenir l’État et, ce faisant, d’en tirer profit, au point que la violence d’État contemporaine, qui devrait être dénoncée par l’église, est au contraire approuvée et défendue comme complètement compatible avec la doctrine chrétienne.
[…]
“Alors que nous comprenons le sérieux de la situation, de la guerre, du racisme, de la pauvreté dans notre monde, on en vient à réaliser que les choses ne vont pas simplement changer du fait des mots ou des manifestations de mécontentement. C’est plutôt une question de vivre sa vie d’une manière drastiquement différente.”
“Si vous nourrissez les pauvres, vous êtes un Saint ; si vous demandez pourquoi ils sont pauvres… vous êtes un communiste.”
“Ne vous préoccupez pas d’être efficace, simplement concentrez-vous à être fidèle à la vérité.”
~ Dorothy Day ~
A suivre…
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L’anarchisme chrétien sur Résistance 71
Truth Seeker_Anarchisme-Chretien
Le sermon sur la montagne (Matthieu ; 5-7)
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