Une station météo allemande a fonctionné pendant des semaines sur le sol canadien en pleine Seconde Guerre mondiale, sans qu’aucun soldat allié ne s’en aperçoive. Ce qui a fini par la démasquer, des décennies plus tard, tient presque du hasard archivistique : ni une patrouille, ni un avion de reconnaissance, mais un ingénieur retraité épluchant de vieilles archives et un scientifique tombé dessus en marchant sur une colline du Labrador.
À retenir
- Un sous-marin allemand a débarqué secrètement une station météo entièrement automatique sur les côtes canadiennes en 1943
- Les Allemands ont camouflé leur installation en l’affublant d’un faux logo canadien et de paquets de cigarettes vides — mais le pari était risqué
- Personne n’a découvert ce secret militaire pendant plus de 30 ans, et pas pour les raisons qu’on aurait pu imaginer
Sommaire
- Un débarquement discret sur la côte du Labrador
- Un camouflage presque comique, mais terriblement efficace
- Ce qui a fini par trahir la station : ni un soldat, ni un avion
Un débarquement discret sur la côte du Labrador
Le 18 septembre 1943, le U-537, commandé par le Kapitänleutnant Peter Schrewe, quitte Kiel en Allemagne pour sa première patrouille de combat, transportant la station WFL-26 baptisée « Kurt », le météorologue Kurt Sommermeyer et son assistant Walter Hildebrant. Le sous-marin traverse l’Atlantique dans des conditions périlleuses : pris dans une tempête, il subit des dégâts importants, notamment des fuites dans la coque et la perte de son canon antiaérien quadruple, le laissant incapable de plonger et sans défense face à l’aviation alliée.
Malgré cela, l’équipage atteint sa destination. Le 22 octobre, le U-537 arrive à Martin Bay, dans le nord du Labrador. Les marins transbordent alors le matériel vers la côte. Pendant 48 heures, l’équipage manipule les bidons de 220 livres ainsi qu’un trépied et un mât jusqu’aux canots pneumatiques puis à terre, installant la station à 400 yards à l’intérieur des terres, sur une colline de 170 pieds. L’opération est rondement menée : à peine débarquée, l’équipe camoufle son installation avec un soin presque théâtral.
Le dispositif technique lui-même n’a rien d’anodin. Kurt faisait partie des 26 stations météo terrestres automatiques fabriquées par Siemens, un simple assemblage de dix cylindres d’un mètre de haut : l’un contenait les instruments météorologiques et l’émetteur radio, d’où sortait une antenne de dix mètres et une girouette, tandis que les autres renfermaient des batteries nickel-cadmium de 220 livres chacune, conçues pour alimenter une émission de deux minutes toutes les trois heures pendant six mois. Autant dire une prouesse d’ingénierie pour l’époque, pensée pour fonctionner sans intervention humaine dans un froid capable de tuer n’importe quel matériel électronique classique.
Un camouflage presque comique, mais terriblement efficace
Les Allemands savaient qu’un poste radio isolé attirerait forcément l’attention un jour ou l’autre. Leur parade a consisté à maquiller l’ensemble en équipement civil canadien. La station WFL Kurt était marquée d’un logo et du nom d’une société fictive, le « Canadian Meteor Service », et des paquets de cigarettes américaines vides avaient été disséminés autour du site pour rendre la mise en scène plus crédible. Un détail cocasse : le nom lui-même comportait une faute, puisqu’il s’agissait d’une mauvaise orthographe de « Canadian Meteorological Service », une agence qui, sous ce nom précis, n’a jamais existé.
Le pari des Allemands était calculé avec un certain cynisme. À cette époque, les civils étaient tenus dans une stricte ignorance des opérations militaires, ce qui rendait ce camouflage crédible ; les Allemands avaient même anticipé que du personnel militaire subalterne, confus, préférerait laisser la station tranquille plutôt que de poser trop de questions. Vingt-huit heures à peine après avoir posé le pied sur le sol nord-américain, l’équipage repart, laissant Kurt émettre seule dans le silence du Labrador. La station cesse de transmettre au bout de quelques semaines à peine, victime probable du froid ou d’une panne technique, sans que personne côté allié n’ait jamais capté le moindre signal suspect.
Ce qui a fini par trahir la station : ni un soldat, ni un avion
Voilà le twist qui rend cette histoire aussi savoureuse : la découverte de Kurt ne doit rien à une quelconque vigilance militaire. En juillet 1977, le géomorphologue Peter Johnson tombe par hasard sur une vieille station météo dans le nord du Labrador, qui s’avère être un poste automatique installé secrètement par un équipage de sous-marin allemand en 1943 pour que l’Allemagne puisse anticiper les systèmes météorologiques. Ni patrouille armée, ni détecteur radar : un chercheur qui étudiait tout autre chose a simplement buté sur des carcasses métalliques rouillées perdues au sommet d’une colline.
Mais l’identification formelle du site, elle, doit tout à un travail d’archives mené loin du champ de bataille. L’histoire refait surface à la fin des années 1970, lorsqu’un ingénieur nommé Franz Selinger, après sa retraite de Siemens, décide d’écrire une histoire du service météorologique allemand et retrouve, parmi les papiers du Dr Sommermeyer, des photographies d’une station météo et d’un sous-marin qui ne correspondaient à aucune des installations arctiques orientales déjà identifiées. Selinger pousse ses recherches plus loin. Il identifie la côte du Labrador, mais ni les autorités canadiennes ni américaines ne peuvent fournir de preuve ; c’est en contactant Jürgen Rohwer et le fils du Dr Sommermeyer qu’il parvient à identifier le U-537 et à localiser son journal de bord dans les archives de Fribourg. Ce document scellera l’énigme : ni un radar, ni une escouade au sol, mais un vieux carnet de bord et la mémoire d’un fils de scientifique.
Ce croisement entre le hasard d’un géomorphologue sur le terrain et le travail méticuleux d’un retraité de Siemens dans les archives allemandes permet enfin une expédition officielle. L’historien militaire canadien Alec Douglas se rend sur place pour authentifier et documenter le site, confirmant que ce modeste assemblage de cylindres rouillés constitue bel et bien la seule installation militaire allemande jamais érigée sur le sol nord-américain durant tout le conflit. Les restes de Kurt, restaurés, sont aujourd’hui exposés au Musée canadien de la guerre à Ottawa, à quelques kilomètres à peine des lieux où se décident, chaque jour, les grandes affaires du pays qu’elle a un temps espionné dans l’ombre.
Sources : uboat.net | missedhistory.com


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