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Chaque matin, à la minute où elle ouvre les yeux, Claire Brosseau ressent une décharge d’angoisse. À 49 ans, dont 35 passés à combattre des troubles bipolaires et un état de stress post-traumatique, elle à l'impression d'avoir tout essayé.
Pour elle, l’aide médicale à mourir (AMM) n'est pas un renoncement, mais l’ultime soin qu'on lui refuse.
Au Canada, son cas est au cœur d'une bataille éthique où l'autonomie individuelle se heurte violemment au devoir de protection de l'État.
À l'heure actuelle, l'AMM est légale au pays pour les maladies physiques.
La loi prévoit deux voies :
- Voie 1, pour les patients dont la mort naturelle est raisonnablement prévisible,
- Voie 2, pour ceux dont le décès n'est pas prévisible (comme les personnes atteintes de sclérose en plaques), qui sont soumis à des évaluations plus strictes d'au moins 90 jours. Cependant, le gouvernement libéral a prolongé l'exclusion des patients souffrant uniquement d'un trouble mental.
Le poids de 35 ans de survie
Claire Brosseau ne se considère pas comme une patiente en crise passagère. Son parcours est une odyssée médicale : électrochocs, thérapies cognitives, tai-chi, neuroleptiques, séjours en psychiatrie.
Elle a tout essayé, dans deux pays et quatre métropoles : Montréal, Toronto, Los Angeles et New York.
Qu'est-ce qu'ils veulent de plus?, demande-t-elle.
Pour elle, l'attente imposée par le gouvernement canadien, qui a repoussé l'accès à l'AMM pour les troubles mentaux jusqu'en mars 2027, est une forme de torture.
Je ne veux pas mourir seule et dans la violence du suicide. Je veux être entourée d’amour.
Si j'étais diagnostiquée avec le cancer demain, je pourrais refuser tout traitement et être admissible à l'aide médicale à mourir. Mais aujourd'hui, je n'ai même pas le droit de commencer la conversation, s'indigne-t-elle. Une situation qu'elle juge infantilisante.
Je pense qu'après 35 ans, je suis pas mal capable de savoir ce que je veux.

Claire Brosseau et son chien Olive, à Toronto. Pour Claire, sortir promener son animal est l'une des rares raisons qui la poussent encore à braver son angoisse quotidienne.
Photo : Radio-Canada / Joe Fiorino
Pour Kerry Bowman, bioéthicien à l'Université de Toronto, le cas de Claire illustre une forme de paternalisme médical dont le Canada tente pourtant de s'éloigner. Claire est capable. Elle comprend son diagnostic, elle comprend sa situation, affirme-t-il.
Dire à une femme comme Claire "on sait ce qui est mieux pour vous", c’est un raisonnement dangereux, dénonce le médecin. Et dans ce pays, nous avons travaillé très fort pour nous éloigner de ce genre de pensée, continue-t-il.
Le rempart de la précaution
Pourtant, à quelques bureaux de là, le professeur Trudo Lemmens, titulaire de la chaire Scholl en droit et politique de la santé, tire la sonnette d'alarme.
Pour lui, la loi ne peut pas se plier aux désirs individuels sans ébranler les fondements de la prévention du suicide.
En psychiatrie, l'incurabilité est une prédiction impossible à faire avec certitude, explique M. Lemmens.
Sa crainte : qu'en accordant la mort à un patient dont la souffrance est réelle mais à l'issue imprévisible, on finisse par abandonner neuf autres personnes qui auraient pu, elles, voir leur état s'améliorer.
C'est l'espoir qui est le moteur des soins. Si le médecin offre la mort, il brise le contrat de confiance.
Il rappelle qu'il est impossible de distinguer un désir authentique d'AMM d'une idéation suicidaire dans un contexte de perte d'espoir.
Refuser l'aide médicale à mourir aux personnes souffrant d'un trouble de santé mentale primaire peut les pousser au suicide. Et le suicide est vraiment un acte désespéré, violent, horrible, déplore M. Bowman, qui rejette l'idée que la psychiatrie doive rester une science de l'espoir obligatoire.
Nous avons l'obligation éthique de considérer les patients comme des individus, et non comme un grand collectif. Les troubles de santé mentale ne sont pas tous pareils, il y a une énorme variété.
Une discrimination de l’esprit?
Claire, elle, voit dans ces délais une discrimination pure et simple. Pourquoi son agonie mentale est-elle jugée moins légitime que l'agonie physique d'un patient cancéreux? Elle dit se sentir emprisonnée dans une vulnérabilité que l'État utilise pour lui retirer son statut d'adulte.
Elle explique que, lorsqu'elle travaillait et gagnait beaucoup d'argent, on lui disait qu'elle était trop privilégiée pour comprendre la magnitude de ce qu'elle demandait.
Aujourd'hui, alors qu'elle vit sous le seuil de pauvreté, qu'elle risque de perdre son appartement et que ses parents sont vieux et malades, l'argument s'est inversé : on la juge désormais trop vulnérable pour comprendre la magnitude de sa demande.
Si je suis capable de faire un argument logique, je ne suis pas assez malade. Si je ne me sens pas bien du tout, je suis trop malade. Je ne comprends rien.
Trudo Lemmens inverse l'argument : laisser mourir les patients psychiatriques serait discriminatoire, alors que la société fait tout pour empêcher les autres citoyens de se suicider.

Le petit chien Olive accompagne Claire dans son quotidien.
Photo : Radio-Canada / Joe Fiorino
Alors que le débat politique fait rage au Sénat, Claire continue de promener son petit chien à Toronto, sa seule raison de sortir. Elle écrit sous pseudonyme pour aider les autres, tout en espérant que la loi lui permettra un jour de fermer les yeux dignement.
Je survis. Mais c'est juste survivre. Je ne vis pas, je ne suis pas dans le monde, je n'existe pas. Et aux yeux de la loi et de la médecine au Canada, présentement, je ne suis rien. Je suis une idée abstraite.
Le 4 mai 2026, Claire Brosseau a saisi la Cour supérieure de justice de l'Ontario d'une requête d'urgence afin d'obtenir l'aide médicale à mourir, invoquant un trouble mental comme unique motif de sa demande.


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