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Kant et la paix : le droit comme remède à la guerre

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Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.

Nous vivons une situation internationale chaotique et incertaine. La guerre est présente à plusieurs endroits du monde et elle semble, en outre, s’enliser. L’idéal universaliste hérité des Lumières régresse au profit de replis nationalistes et de revendications identitaires.

L’enthousiasme qui avait marqué la chute du mur de Berlin et l’effondrement du bloc de l’Est, en Europe, ouvrant la voie à la Constitution de l’Union européenne, est retombé. Mais le pire, sans doute, consiste dans les attaques répétées que subissent les institutions libérales et démocratiques partout dans le monde.

Dans un tel contexte, pouvons-nous encore rêver à une paix entre les États dont les fondements seraient républicains, universalistes et humanistes ? Certains pourraient en douter. Contre ce scepticisme, je propose de renouer avec l’idéal d’une paix juridique entre les États, tel que l’a formulé Kant dans son célèbre opuscule Vers la paix perpétuelle (1795).

Constitution républicaine

Bien que la paix entre les États qui composent le monde soit un objectif juridique et politique, elle est d’abord requise, selon Kant, par la moralité, qui énonce de façon absolue : « Il ne doit y avoir aucune guerre. » Cependant, si la paix est moralement requise, force est de constater qu’elle ne constitue nullement un fait. Au contraire, selon Kant, l’état de nature est un état de guerre. Ainsi, la paix, pour exister, doit être instituée. Or, l’institution de la paix se fait par l’entremise du droit. Kant envisage trois étapes à l’instauration juridique de la paix.

La première étape en vue d’une paix entre les États exige que la constitution de chacun soit républicaine. En effet, tant qu’il y aura des États despotiques, la paix sera menacée. À l’inverse d’un État despotique, un État républicain, selon Kant, se caractérise par la séparation des pouvoirs législatifs et exécutifs.

À cette caractéristique des États républicains, Kant ajoute la représentation. Les gouvernements sans représentation sont, selon lui, forcément despotiques, car, dans ce cas, ce n’est pas la volonté publique ou générale qui est à l’origine de la loi, mais une volonté partielle, celle d’un groupe, d’un individu ou d’une majorité.

En dépit de leurs imperfections, les démocraties libérales actuelles correspondent grosso modo au concept kantien de république. Or, selon Kant, la république est la seule forme de gouvernement qui respecte l’autonomie et la liberté des êtres humains, tout en étant également celle qui permet le mieux d’éviter la guerre.

En effet, dans une république, aucune guerre ne peut être décidée sans l’assentiment de tous les citoyens. Or, les citoyens hésiteront avant d’entreprendre une guerre à cause des horreurs qu’elle génère, des coûts ruineux qu’elle entraîne et des dévastations qu’il faudra réparer. Au contraire, dans un régime despotique, les citoyens n’étant nullement consultés, le chef de l’État peut déclarer des guerres et y entraîner son peuple, au gré des caprices de sa volonté.

Alliance des États

La deuxième condition de la paix perpétuelle selon Kant consiste en l’établissement de relations juridiques entre les États, qui prennent la forme d’une alliance des peuples. Partant d’une analogie entre les individus et les États, Kant suggère que ces derniers doivent sortir de l’état de nature international, qui est un état de guerre effectif ou latent, pour entrer dans une sorte de fédération disposant de règles communes permettant de régler les différends qui les opposent au moyen du droit, plutôt que par la guerre.

Kant insiste toutefois pour distinguer rigoureusement cette alliance des peuples (Völkerbund) d’un État mondial (Völkerstaat). En effet, contrairement aux individus qui, en entrant dans un état civil, forment ensemble un même peuple, les États, en devenant membres de cette alliance, ne doivent pas, selon Kant, se fondre en un seul peuple soumis à un gouvernement unique.

En effet, le but de l’alliance est de protéger l’autonomie et la souveraineté des États contre l’atteinte belliqueuse d’autres États. En les soumettant à un gouvernement mondial, même de forme républicaine, le but recherché par l’alliance serait invalidé, puisque les États auraient tout simplement abdiqué leur autonomie.

En outre, dans un État qui aurait les dimensions de la Terre, les lois, selon Kant, perdraient de leur force de contrainte et de leur légitimité et celui-ci aboutirait fatalement, selon Kant, à un « despotisme sans âme », puis à l’anarchie. Cependant, cette façon d’entrevoir l’alliance des États ne va pas sans problème et a été, à juste titre, maintes fois critiquée, puisque l’on voit mal sur quelle garantie reposerait notre confiance que les États membres de cette alliance obéiraient à des règles internationales communes si les lois promulguées et acceptées par eux ne sont pas contraignantes et si les États restent libres de les suivre ou non.

La faillite de la Société des Nations à assurer la paix en Europe durant les années 1930 et la faiblesse actuelle de l’ONU, qui peine à faire respecter ses résolutions et à empêcher les guerres d’avoir lieu, semble militer pour un renforcement des pouvoirs dévolus à l’alliance des États.

Droit cosmopolitique

Enfin, la paix ne saurait être instituée complètement, selon Kant, sans l’établissement d’un droit cosmopolitique qui vaudrait pour tout être humain, peu importe l’État dont il est citoyen et peu importe l’endroit où il se trouve dans le monde. Dérivé du mot « cosmos » qui veut dire « monde », le droit cosmopolitique est celui que possède tout être humain en tant que « citoyen du monde » et non pas en tant que citoyen d’un État donné.

Un tel droit se fonde sur la « commune possession de la surface de la Terre » par tous les êtres humains. En principe, selon Kant, la Terre est la propriété de tous. Si la Terre est à tous, alors nul ne peut traiter un étranger en ennemi lorsqu’il arrive dans son pays. Chaque être humain aurait ainsi, selon Kant, un droit de visite tandis que ceux qui l’accueillent auraient, à l’égard des visiteurs, un devoir d’hospitalité.

Il y a cependant des limites à ces droits et devoirs. Kant remarque qu’on ne peut être tenu de donner un droit de séjour permanent à celui qui arrive, bien que, cependant, on ne doive pas le traiter en ennemi, lui causer du tort et surtout le renvoyer, si cela met sa vie en danger. D’un autre côté, le visiteur n’a pas le droit d’asservir et de déposséder les habitants du pays qui l’accueille et d’user de violence envers ses citoyens.

Kant dénonce ici, au nom du cosmopolitisme, les exactions et les horreurs du colonialisme européen que nous commençons à peine à reconnaître et à assumer. En ce sens, respecter le droit cosmopolitique semble un moyen effectif d’éviter les guerres.

En outre, le droit cosmopolitique reflète également, selon Kant, la proximité et l’interdépendance toujours plus grandes des êtres humains sur la Terre. De nos jours, dira Kant, « toute atteinte au droit en un seul lieu de la Terre est ressentie en tous ». Ainsi, Kant constate-t-il déjà, à son époque, le développement d’une conscience cosmopolitique qui rend chaque être humain préoccupé du sort de tous les autres au nom d’un droit qui dépasse en légitimité les frontières nationales.

L’avènement de l’information en continu, des médias sociaux et de la diffusion planétaire et instantanée de tout ce qui se passe dans le monde n’a fait qu’accroître et intensifier cette « conscience cosmopolitique » évoquée par Kant. Or, celle-ci est manifestement propice à la paix, si nous pensons comme Kant que nous sommes tous devenus, malgré nous, des « spectateurs du monde » (weltbetrachter).

C’est ce qu’ont bien compris les régimes les plus répressifs, comme l’Iran, qui coupent l’Internet, bloquent des plateformes telles qu’Instagram ou X, et qui ralentissent le réseau lorsqu’ils craignent, avec raison, une révolte de la population contre leur tyrannie et les effets, délétères pour eux, de la sympathie internationale à l’endroit des victimes.

Enfin, il importe de rappeler que l’adjectif « perpétuel » qui accompagne le mot paix renvoie, selon Kant, à l’idée d’un effort constant des États pour éviter les guerres et juridiciser leurs rapports. Il s’accompagne en même temps d’une résistance constante des États à se soumettre à ces lois quand leur intérêt propre semble être en jeu, faisant ainsi de la paix un état fragile, sans cesse menacé, et auquel il s’agit de travailler sans relâche.

La paix demeure, ainsi, selon Kant, une « idée » dont il faut s’approcher lentement en tenant compte des circonstances, un objectif qu’il ne faut pas perdre de vue, en dépit des régressions ou des retours en arrière qui se manifestent périodiquement. Sans doute notre rôle, bien que modeste, pourrait-il alors se résumer à rester vigilants, à protéger autant que faire se peut les institutions républicaines et le droit cosmopolitique et à favoriser le développement d’une conscience cosmopolitique mondiale.

Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires et des suggestions, écrivez à Dave Noël à [email protected].

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