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Nommé scientifique en chef du Québec cette semaine, Jérôme Dupras ne cessera pas de porter les idées qu’il défend depuis 30 ans comme chercheur et bassiste des Cowboys Fringants. « Je ne m’en vais pas là pour me taire », soutient-il en entrevue avec Le Devoir.
Détenteur d’un doctorat en géographie et professeur d’économie écologique, Jérôme Dupras n’a jamais hésité à tirer la sonnette d’alarme quant aux risques associés au dérèglement climatique.
Aux commandes de la Fondation Cowboys Fringants, qui vise à mettre la musique « au service de la conservation de la nature », il a appelé à la protection d’au moins 30 % du territoire québécois. Il est aussi membre du Comité consultatif sur les changements climatiques, dont un récent avis a invité Québec à tendre vers des cibles de réduction des gaz à effet de serre (GES) plus ambitieuses.
« Je sens un devoir, une responsabilité envers mes contemporains, mais aussi les générations futures », souligne le nouveau scientifique en chef du Québec et membre du groupe qui, dans la chanson Plus rien, a dénoncé ceux qui, « pour s’enrichir encore, […] ont rasé la terre, pollué l’air ambiant et tari les rivières ».
La piqûre de la science
Ce n’est pas un hasard si Jérôme Dupras s’intéresse d’aussi près aux questions climatiques. Né dans une famille « d’intellectuels, d’universitaires », il est tombé amoureux des sciences au cégep en suivant des cours de chimie organique, « où [il a] découvert qu’est-ce que c’était l’ADN, la biologie moléculaire ». En parallèle, celui qui voulait devenir gardien de but du Canadien de Montréal a troqué ses jambières pour une basse électrique. C’est grâce à la musique qu’il a rencontré Karl Tremblay, Marie-Annick Lépine et Jean-François Pauzé, avec qui il a sorti une dizaine d’albums.
Dès le départ, les membres des Cowboys Fringants ont été appelés « de façon assez organique » à traiter des « questions de société » de l’heure, raconte-t-il. « On a fondé le groupe en même temps que le protocole de Kyoto. C’étaient des questions nouvelles, et c’étaient vraiment des préoccupations, des intérêts. »
La chanson Plus rien n’est d’ailleurs pas née de nulle part. « J’avais traîné Jean-François [Pauzé] dans une conférence de Hubert Reeves sur la parution de son livre Mal de Terre, en 2003. Il parlait de l’impact des changements climatiques, de l’effondrement de la biodiversité, 20 ans avant que ce soit des questions aussi aiguës qu’aujourd’hui, souligne-t-il. Puis, bien, les deux, ça nous avait renversés. »
Dialogue politico-scientifique
Présenté cette semaine par le ministre de l’Économie, Bernard Drainville, qui a repoussé de cinq ans l’objectif de réduction des émissions de GES du Québec alors qu’il était à l’Environnement, le nouveau scientifique en chef du Québec a assuré qu’il resterait fidèle à ses valeurs.
« Je ne m’en vais pas là pour me taire », affirme Jérôme Dupras en entrevue, deux jours plus tard. « Je ne changerai pas d’habit, mes valeurs, mes principes, les questions qui me sont chères. »
Amateur du « jeu politique, sans vouloir en faire activement », le nouveau scientifique en chef souhaite jouer un rôle de sensibilisation auprès du gouvernement. « La décision, évidemment, elle appartient à ceux qui vont trancher, à ceux qui ont la légitimité et le pouvoir de décider », résume-t-il.
« Mais ces personnes-là ne le font pas de façon désincarnée de tout un écosystème — c’est-à-dire des citoyens qui ont leurs préoccupations, des scientifiques qui recommandent certaines perspectives, des tensions ou des situations géopolitiques », note-t-il.
Inquiet, mais pas résigné
En tant que membre du Comité consultatif sur les changements climatiques, Jérôme Dupras a assisté au départ de plusieurs collègues en 2023. À l’époque, l’un de ces chercheurs, Pierre-Olivier Pineau, avait qualifié de « dysfonctionnel et non productif » ce groupe chargé de conseiller le gouvernement en matière d’environnement.
Même s’il y « a matière à s’inquiéter, c’est certain », le nouveau scientifique en chef refuse de se décourager.
« Lorsqu’on est décideur, on a 1000 balles dans les airs à jongler, affirme-t-il. Moi, mon rôle, c’est de lui dire : “N’oubliez pas celle qui est en trame de fond, qui impacte nos territoires, qui est transversale, qui va jouer sur des dynamiques de santé, d’économie, de tissu social.” »
« Peut-être qu’à court terme, on peut mettre un petit couvercle sur la marmite, mais c’est une dynamique, à long terme, à laquelle il faut penser », soutient M. Dupras.
Comme scientifique en chef, Jérôme Dupras devient le président-directeur général du Fonds de recherche du Québec, un fonds doté de plusieurs centaines de millions de dollars. Celui-là même qui a identifié une série de grands défis de la société pour l’avenir — et les changements climatiques en font partie, constate-t-il.
« Au Québec, il y a des secteurs dans lesquels on influence le monde entier : intelligence artificielle, sciences de la vie, aéronautique, mais [aussi] toute la dimension énergie, électrification, sciences de l’environnement, compréhension de l’Arctique, dit le nouveau scientifique en chef. Mon défi, ça va être de faire en sorte que cette science-là, elle percole dans les systèmes politiques. »
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