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Je ne sais pas comment vivre

5 month_ago 23

         

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Je me tiens là, à l’orée de cette année qui, déjà, nous effondre, nous surprend, ou ne nous surprend plus malheureusement. Je me tiens là, en vous disant que je ne sais pas comment vivre cette époque, celle qui est la nôtre et qui réclame quelque chose de nous. Et pourtant, on pourrait s’attendre à ce que je sache mieux, parce que je suis psy et parce que je prends la parole, et qu’il paraît que les gens aiment se faire dire « comment faire ».

Pourtant, je vous le dis, je ne sais pas comment vivre pour tenir dans cet espace où l’horizon me semble parfois si bas que ce n’est pas qu’un canal qui s’y perdrait, mais tous les océans du monde. Non, je ne sais pas comment vivre.

Je pense que je ne l’ai jamais su.

Ou alors peut-être au tout début, avant les mots, avant que ne se déploie en moi cet espace que l’on appelle « le sujet ». Peut-être ne savais-je vivre que lorsque d’autres me tenaient en vie ; ma mère, mon père et la sécurité qu’ils savaient déposer autour du petit animal pas-encore-devenu-vraiment-moi que j’étais. Mais il me semble bien que, dès que cet espace, cet assemblage unique au genre humain, d’imaginaire, de langage et de corporalité, est devenu tangible et que je me suis mise à passer le monde au travers de ce tamis unique de moi, je n’ai jamais su ce qu’il fallait faire pour bien vivre. Je n’ai jamais su comment traverser chaque couche de deuil qu’aura constituée la sortie de cette enfance qui, pourtant, est encore à bout de toucher, juste là, sous les couches de protection que les rebords du monde auront infligées à mon cœur. Je ne sais pas comment vivre.

C’est peut-être pour cette raison précise que j’ai tant de mal à habiter l’espace de ma parole, y compris celui-ci, avec vous, du haut d’une forme de certitude morale, qui dicterait le bien, le mal, les bonnes façons de ne pas souffrir dans vos vies à vous. Je n’ai jamais su moi-même comment survivre à la perte, à ce qui nous effraie, collectivement et personnellement, à cette échappée du sens de nos existences qui se renouvelle chaque fois qu’on pense qu’on le tient et que nous sommes enfin arrivés à destination. Il me semble ainsi m’être tenue, le plus longuement, dans ma vie, dans des espaces transformatifs, dans des chemins qui me faisaient tandis que je les marchais, qui me révélaient toujours un peu plus qui j’étais.

Je n’ai pas su parcourir les cours d’école, ces microcosmes si exactement reproductibles de ce que deviendrait le monde adulte, avec leur cruauté, leurs inégalités, leur culture méritocrate, comme je n’ai pas su comment traverser l’adolescence, sans briser le cœur de ma mère, sans embrasser l’intensité des absolus avec une totale absence de protection. Je n’ai pas su rester en contrôle, me maîtriser, me bâtir un avenir. Il me semble que tout m’est simplement arrivé. Par chance, par privilège assurément, par malheur aussi parfois, mais toujours dans cet état d’abandon à une existence qui semblait savoir où elle allait.

Dès que j’ai pensé que je savais, j’ai goûté le sable de la défaite entre mes dents. Presque chaque fois que la vie semblait se déposer tout entière entre mes mains, quelque chose comme une leçon me ramenait doucement, ou brusquement, dans une humilité face au mystère. Je n’étais pas en contrôle, non, mais bien souvent agrandie de l’intérieur seulement par l’expérience traversée, à laquelle j’avais survécu, sans trop savoir comment j’avais fait.

Je n’ai jamais su non plus devenir psy, suivant seulement cet amour du complexe, du profond et du beau qui logeaient dans les humains que je côtoyais.

Il me semblait souvent qu’on ne me parlait pas assez du dessous des choses et qu’il y avait pourtant là toute la poésie nécessaire à l’aventure. Alors, je m’installais dans ma posture de non-savoir et j’apprenais à cartographier un territoire autre, en tentant le moins possible de le coloniser de mes propres référents. Je n’ai jamais su devenir mère, encore moins belle-mère. On me disait : « ah, mais toi, tu es psy, tu sais comment faire », alors que la seule chose que je savais vraiment, c’était à quel point je ne savais rien faire de la manière idéale.

J’ai vécu ainsi en cumulant de nombreux échecs, des regrets, mais aussi d’immenses joies qui, presque toujours, impliquaient plus grand que moi ; au moins une autre personne et, dans les meilleurs moments, toute une foule de gens. Je n’ai jamais su comment être une mère d’adolescent, ce que je suis devenue en un rien de temps, étant maintenant celle à qui on brise un peu le cœur, mais pas de la manière qui avait été la mienne à l’époque.

J’étais pourtant si prête à cette manière.

Mais c’est rarement ce qui nous arrive : ce à quoi on s’attendait. Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais, pour moi, chaque expérience fondatrice de sens a toujours impliqué des larmes, de la confusion, une sorte de mue qui me rendait aveugle, sourde et muette, momentanément. Je n’ai jamais su comment survivre au cancer, comment survivre à l’après-cancer. J’ai eu peur, j’ai eu mal, j’ai pensé que ça ne se terminerait pas bien, puis, après, ce n’était pas encore terminé. Tout m’est arrivé, seulement.

Je ne sais ni être mère, ni être psy, ni être enseignante ou encore chroniqueuse. Et je pense de plus en plus que c’est cette posture de non-savoir qui fait de moi qui je suis. Et ça me donne presque envie de nous la souhaiter, à nous tous, cette posture de curiosité face à ce qui nous échappe, parce qu’elle me semble bien peu présente dans tout ce vacarme mené par des êtres qui carburent aux certitudes, écrasant ceux qui doutent, mais surtout ceux qui n’ont pas les moyens d’avoir des doutes ni des certitudes, suivant ce que le jour réclamera d’eux, en matière de survie.

Or, chaque fois que le monde nous déconstruit, nous avons l’occasion de jeter tout un tas de certitudes à l’incinérateur, sauf certaines, qui pourraient bien constituer ce petit noyau, cet irréductible de soi. Pour moi, ce noyau me parle toujours de l’autre. Pas de ce qu’il est ou devrait être, mais bien du fait que la valeur de sa vie n’est jamais inférieure à la valeur de la mienne. C’est ce petit noyau qu’on nommera, à la surface du monde, comme relevant de « valeurs » et qui me rendront appartenant à un camp. On dira que je suis « de gauche » ou « humaniste », et ça me surprendra toujours, dans mon petit tamis à moi, qu’il soit possible de se tenir ailleurs. Mais je me souviendrai des cours d’école, et alors me reviendra la violente mémoire de cette possibilité.

Je ne sais pas comment vivre, non, mais dans cette année qui s’ouvre déjà sur des inégalités immenses, reproduisant les cours d’école (du primaire et du secondaire), à l’échelle mondiale, je me tiens là, devant vous, avec dans mes mains presque vides cette seule envie de vous souhaiter, à vous aussi, de vous demander davantage « comment vivre », et peut-être alors trouverez-vous aussi en vous cet irréductible noyau qui vous garde humain, ce noyau fait de l’autre.

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