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Lundi 9 Février 2026. Sur France Inter, dans un vibrant plaidoyer, Patrick Cohen retrace l’œuvre culturelle de Jack Lang et en fait l’éloge. Si l’exhibition des démarches culturelles mérite des louanges, la réalité est bien différente. Tout commence à Nancy. En 1963, a lieu la première édition du Festival international de théâtre de Nancy. Jack Lang, son créateur, professeur de droit, patron du Festival mondial du théâtre, enflamme le Tout-Paris culturel, et fréquente ses premières stars à Nancy.
Les spectateurs se mêlent aux artistes pendant les représentations. Ils découvrent qu’on peut jouer du Shakespeare en jeans. On chante. On boit. On crie. On se bat parfois en fin de soirée.
Un soir, à l’entracte, dans le foyer du Grand Théâtre, des comédiens suisses se déshabillent complètement et se flagellent à grands coups de ceinture. Il s’agit d’interpeller les spectateurs sur la guerre et les souffrances qu’elle engendre. En 1973, les comédiens anglais de la troupe « Rat » sont torturés jusqu’au sang à l’aide de béquilles et d’un fouet devant deux cents spectateurs. Les cris de douleur sont réels.
Jack Lang courtise les journalistes. Il est aussi présent sur la scène médiatique que discret aux côtés des bénévoles qui montent les chapiteaux et tiennent la billetterie. Il fait venir les troupes les plus avant-gardistes. Le festival est plus qu’un lieu de spectacles. C’est le symbole de la contestation, le temple de la subversion. La cuvée 1968 est bouleversée. Le festival est présenté comme « une école de luxure et d’anarchie ». Certains disent que Lang est « le délégué de Cohn Bendit à Nancy ». En 1973, à l’apogée de l’aventure, 200 000 spectateurs et 800 journalistes convergent vers « La Mecque » du théâtre moderne.
Puis, de conférences de presse en cocktails dans son appartement du 109 rue de Metz, Jack Lang se coupe des bénévoles de son festival. L’utopie des débuts se dissout dans la chasse aux peoples. En 1972, Jack Lang est nommé directeur du Théâtre national populaire de Chaillot à Paris. Il partage son temps entre la capitale et Nancy. Le conflit éclate au grand jour. En 1977, Jean Grémion, acteur et metteur en scène, attaché de presse du festival, né en 1942, monte au créneau : « On découvre que les troupes sont logées et accueillies dans des bouis-bouis, des hôtels bon marché, parfois sans douche. Ce sont des artistes engagés, qui ont fui une dictature, qui ont payé leur voyage, qui ont fait des sacrifices. Et tout à coup, on s’aperçoit que, pendant ce temps, arrivent de Paris des charters entiers d’invités pour des colloques, le ban et l’arrière-ban du parti socialiste. Tous sont là, reçus dans les grands salons du Grand Hôtel de la place Stanislas, buvant du champagne sur les balcons. » Une partie des bénévoles décide d’arrêter le travail. Le festival est en grève le 1er Mai 1977. Lang contesté multiplie les interviews. Il crie au complot et dénonce des règlements de comptes entre clans. Il est sauvé par les solides relais qu’il a noués dans les médias. Les journalistes font partie de la famille, profitent du système, sont invités. Les pontes de la critique ont adoubé Jack Lang. Désormais, pour lui, l’essentiel est ailleurs. Le couple Lang est saisi par la fièvre parisienne.
Le Théâtre national populaire de Chaillot, le TNP, est une institution vieillissante. Jacques Rigaud, directeur du cabinet de Jacques Duhamel, ministre des Affaires culturelles, appelle Lang : « On veut tout changer, tu es notre homme ». Christian Dupavillon, ami architecte de Lang, conçoit une forme théâtrale nouvelle. Un lieu où l’on écrirait et produirait des œuvres originales. Pour cela, il faut tout repenser, à commencer par la salle, vouée à la destruction.
Lang et Dupavillon veulent un espace avant-gardiste, entièrement transformable au gré des mises en scène. Il faut tout refaire. Et qu’importe le budget puisqu’il s’agit d’art.
Les travaux, initiés par Christian Dupavillon vont durer deux ans, et très vite, se révéler catastrophiques. Pendant ces deux années, aucune représentation ne voit le jour à Chaillot.
Le projet architectural est désastreux. L’idée de concevoir un plateau scénique modulable est une hérésie. Christian Dupavillon s’entête, Jack Lang réclame toujours plus de crédits. Les travaux se heurtent à des contraintes techniques insolubles.
En 1974, après vingt-quatre mois de chantier, Michel Guy, nouveau secrétaire d’Etat à la Culture, décide de ne pas reconduire le contrat de Jack Lang à Chaillot. Le théâtre n’est plus qu’un immense no man’s land encombré de sacs de ciment et de cloisons à moitié démolies. C’est un désastre. Les travaux ont coûté horriblement cher et les innovations annoncées sont toujours attendues. Mais Jack Lang n’est plus là pour affronter les lazzis de la critique.
Mardi 17 Novembre 1981, dans l’hémicycle du Palais Bourbon, Jack Lang, nouveau ministre de la Culture, en costume Thierry Mugler, prononce sa première grande allocution. La discussion du premier budget de la Culture de l’ère Mitterrand s’engage sous les yeux des plus fervents soutiens du nouveau ministre. Une phrase résume l’utopie généreuse et les ambitions démesurées du premier gouvernement Mauroy : « Le 10 Mai, les Français ont franchi la frontière qui sépare la nuit de la lumière … Tout est culturel. Culturelle, l’abolition de la peine de mort que vous avez décidée ! Culturelle, la réduction du temps de travail ! Culturel, le respect des pays du tiers-monde ! … »
La lumière qui remplace la nuit. Cette métaphore lumineuse vient du Nouveau Testament. Saint Matthieu 4 : 16 : « Ce peuple, assis dans les ténèbres, A vu une grande lumière ; Et sur ceux qui étaient assis dans la région et l’ombre de la mort, La lumière s’est levée ».
Epître de Saint Pierre : « Vous, au contraire, vous êtes un peuple choisi, des prêtres royaux, une nation sainte, un peuple racheté afin de proclamer les louanges de celui qui vous a appelés des ténèbres à sa merveilleuse lumière ».
La nuit du 10 Mai 1981 est la première des réalisations de Jack Lang, côté lumière … et s’achève sous les trombes d’un mémorable orage. La lumière des éclairs, c’est-à-dire la lumière de Lucifer, n’est-elle pas la véritable lumière déclenchée par la gauche ?
Patrick Cohen affirme que Jack Lang n’a jamais prononcé cette phrase : « La gauche est passée de l’ombre à la lumière ». « La formule figurait dans son texte, et il a sauté le passage. Nous n’en trouverons aucune trace dans les archives images et son ». Toutefois, la phrase citée ici est différente de la phrase retenue par Patrick Cohen. « Le 10 Mai, les Français ont franchi la frontière qui sépare la nuit de la lumière. »
21 Juin 1982. La première édition de la Fête de la musique a lieu à Paris et dans toutes les villes de France. 100 000 affiches ont été placardées sur les murs, bardées du slogan : « Faites de la musique ». Les Directions régionales des Affaires culturelles ont été mobilisées. Les flashes radio, les journaux télévisés, appellent à descendre dans la rue, instrument de musique sous le bras, pour célébrer l’arrivée de l’été. Gros succès.
En fait, trois protagonistes du dossier, trois géniteurs ont réalisé une co-production de la Fête de la musique : Christian Dupavillon, l’imaginatif de la bande, Maurice Fleuret, critique musical du Nouvel Observateur, le déclic, et Jack Lang, le décideur. Comme à Nancy, lors du Festival de théâtre, partout, dans toutes les villes, cette fête donne souvent lieu à des bagarres, à des échauffourées. La musique véritable est souvent galvaudée, dégradée. Les mélomanes authentiques n’y trouvent pas leur compte. La prétendue culture de Jack Lang génère de la vulgarité.
Jack Lang instaure le prix unique du livre, en opposition aux réseaux de la grande distribution. La loi Lang n’autorise que des rabais de 5% maximum sur les ouvrages. Les libraires sont sauvés et lui seront reconnaissants. Très bien. Mais quels livres trouve-t-on sur les étals des grandes surfaces et des librairies ? Des romans de bas étage, des essais politiques favorables au pouvoir et au système. L’absence et la censure d’ouvrages qui contestent l’ordre établi, laisse entendre que nous n’avons pas le droit de penser autrement. La culture Lang est-elle une culture partielle et partiale ?
Jack Lang libère les ondes accaparées par la droite et multiplie les chaînes de télévision et de radio. Très bien. On peut croire à une information pluraliste et objective. Mais très vite, des représentants socialistes proches du pouvoir confisquent et monopolisent les actualités et la communication. Nous disposons d’une multitude de stations de télévision et de radio, mais toutes soumises au pouvoir. Ce qu’on appelle aujourd’hui les médias mainstream. La libération des ondes par Jack Lang se traduit par un enfermement et un emprisonnement culturel. Dans notre société « libérée » par Jack Lang, le seul débat toléré prend place entre personnes globalement d’accord sur tout. Indice supplémentaire de la dérive totalitaire. L’information est monolithique, sans contradiction. Jack Lang n’a pas libéré les ondes, mais les a enchaînées. Patrick Cohen symbolise et Immortalise cette emprise culturelle et politique par la gauche de pouvoir.
François Mitterrand entend marquer de son empreinte le paysage urbain. Les « Grands Travaux », impulsés par l’Elysée sont suivis par le ministère de la Culture. En moins d’une décennie, le Grand Louvre et sa pyramide, la Grande Arche de la Défense, et l’Institut du monde arabe façonnent la capitale. Jack Lang met en musique l’inspiration élyséenne, inspiration d’ordre ésotérique et spiritualiste.
En 1985, le ministère de la Culture passe commande d’une œuvre monumentale au sculpteur Daniel Buren, œuvre qui doit prendre place dans la cour d’honneur du Palais Royal cantonnée au rôle de parking. Une œuvre contemporaine d’un goût douteux au cœur d’un site historique. La Commission supérieure des monuments historiques s’oppose à ce projet « trop moderne ». Jack Lang passe outre l’avis des sages et défie l’ordre établi.
Au printemps 1986, la gauche perd les élections législatives. François Léotard, ministre de la Culture, entérine le choix de son prédécesseur socialiste. Les colonnes de Buren incarnent la rupture culturelle gauchiste.
Erik Orsenna, écrivain et académicien, glorifie l’action de Jack Lang : « Il faut se souvenir de l’état de la France en 1981. L’élan de Lang était nécessaire, il faut se rappeler le verrou qu’il a fait sauter … Il fallait que mille fleurs s’épanouissent, et il a fait tout cela dans la joie et la fièvre ». Et en 2026, après 45 ans de gauchisme, quel est l’état de la France, Monsieur Orsenna ?
De Février à Juin 1957, Mao a organisé une campagne des cent fleurs. Il voulait rendre la liberté d’expression à la population, mais surtout affaiblir ses adversaires. Peu de temps après le lancement de la campagne, la contestation explose. Une répression féroce fera plusieurs centaines de milliers de victimes, emprisonnées, déportées, parfois exécutées. Les mille fleurs de Monsieur Orsenna éclosent aujourd’hui, dans le désenchantement, la consternation, le dégoût, la lassitude.
Et Jack Lang n’est pas étranger à cette déconvenue et à cette détresse. Les cent fleurs de Mao. Les mille fleurs d’Erik Orsenna. Au final, dans les deux cas, un fiasco. Le verrou n’a pas sauté, il a simplement changé de nature et s’est même consolidé.
Toutefois, Jack Lang comprend qu’il s’épanouira dans ses propres friches culturelles plutôt que sur les grands chantiers présidentiels. Les années Lang consacrent la conception généreuse et volontairement élargie de la culture. Il s’agit d’une « dilution » de la culture dans un tout culturel, nivelant les vraies valeurs de la sensibilité. En effet, à côté de la musique, du théâtre ou du cinéma, Jack Lang élève la publicité, la cuisine, la mode au rang d’art.
Peu à peu, Jack Lang et ses équipes grignotent d’autres domaines exclus jusqu’alors de la Culture. Début 1982, le musée de la Publicité ouvre ses portes au public. Le discours de Jack Lang est flamboyant : « La publicité n’est pas une anti culture créatrice de faux besoins, aux mains de marchands d’angoisse. Oui, la publicité est une culture parce qu’elle épouse les formes du progrès et s’empare des nouvelles techniques. Oui, la publicité est une culture parce qu’elle fait appel à l’internationalisme du langage universel, à l’homme et à l’intelligence. » En clair, les publicitaires font de la culture sans le savoir, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir.
17 Octobre 1984. Pierre Bergé est reçu pour la première fois à l’Elysée en sa qualité de président de la chambre syndicale du prêt-à-porter, des couturiers et créateurs de mode. Pierre Cardin déclare que Jack Lang « a anobli la couture ». La couture est désormais une discipline culturelle à part entière.
Jack Lang parcourt la France des inaugurations et fait l’éloge du tout culturel. Il décore beaucoup aussi. Il utilise les médailles pour récompenser des artistes « méritants » entre guillemets, les artistes contemporains essentiellement, et s’assurer la bienveillante neutralité des autres. Cette « boulimie décoratrice » fixe le soutien des milieux culturels. Ce système quasi clientéliste et la communion des idées expliquent la formidable popularité de Jack Lang dans les milieux culturels.
Mais le bilan des années Lang est aussi budgétaire. En 1981, il a doublé les crédits du ministère. Il a déployé une formidable énergie pour obtenir toujours plus et défendre son budget. Ainsi, la Culture échappe aux cures d’austérité qui émaillent les deux septennats socialistes. Mais combien de millions gaspillés dans le tout culturel, dans l’art contemporain, et dans l’apparat, le faste, le cérémonial, le décorum … les petits fours et le champagne !
Pierre Bergé, PDG d’Yves Saint Laurent, pourtant proche de Lang, critique : « Avoir 750 compagnies théâtrales subventionnées en France, c’est beaucoup trop. Or, retirer une subvention, c’est plus délicat et difficile que de l’accorder … On ne peut pas faire passer des dentellières, des rappeurs, des conducteurs de métro pour des artistes à n’importe quel prix ».
Pierre Boulez, musicien, également proche du pouvoir socialiste, ajoute : « Le problème avec Jack Lang, c’est qu’il considère que tout le monde est un créatif dans l’âme. Or, je pense que l’on ne peut pas mettre sur un même plan un cuisinier et Beethoven … La culture demande un effort, on ne la brandit pas comme cela. Jack Lang a un peu disséminé. On ne peut pas placer côte à côte Star Academy et un concert de musique contemporaine. »
Philippe de Villiers, ancien secrétaire d’Etat du gouvernement Chirac se souvient : « Pendant que l’on célébrait le rap et le tag, le Muséum d’histoire naturelle mourait, le château de Versailles périclitait comme tous les grands témoins culturels. »
Le 29 Mars 1993, Jack Lang quitte le ministère de la Culture. Ce jour-là, le journal espagnol El Pais dresse un long bilan des années Lang : « La multiplication des musées d’art contemporain augmente le gâchis et convertit l’Etat en un grand magasin d’œuvres sans valeur, mais inaliénables … le cinéma français est le seul qui résiste en Europe à l’invasion nord-américaine, mais des films comme l’Amant se tournent en anglais pendant que le ministre décore Stallone. »
En effet, Jack Lang défend le cinéma français. Très bien. Mais la qualité des films français s’enfonce dans la médiocrité et l’indigence, atteint rarement l’excellence et la perfection.
Jack Lang regarde devant lui, heureux. Il a contribué à la destruction de la culture, mais il est ministre de la Culture pour l’éternité.
Jean Saunier





























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