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Je ne connais pas plus grand bonheur que celui d'arpenter les rayonnages des bouquinistes et d'y trouver un vieux Folio joliment jauni, un roman introuvable qu'on voulait lire depuis si longtemps (et qu'on ne lira finalement pas)… ou une autobiographie pas piquée des hannetons. Cette catégorie me tient particulièrement à cœur. Mes étés littéraires se suivent et se ressemblent: tout en plongeant tête baissée dans les titres de la rentrée littéraire (rendez-vous fin août sur Slate), je m'octroie quelques pauses en dévorant les considérations nombrilistes de stars (ou de «stars») qui auraient sans doute mieux fait de ne jamais publier.
Après avoir lu tout Patrick Sébastien (qui peut s'asseoir à ma table et dire «moi aussi»?), j'ai décidé de m'intéresser à d'autres vedettes, croisées dans les bacs à 2 euros des bouquineries et solderies, et de voir ce qu'elles pouvaient bien avoir à dire sur elles-mêmes, sur le monde en général et sur le show-biz en particulier. Pour cette nouvelle série estivale, tout commence avec Julien Lepers.
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169 caractères
Animateur de «Questions pour un champion» de 1988 à 2016, celui qui se nomme en réalité Ronan Gerval Lepers possède un autre titre de gloire: il a composé «Pour le plaisir» et «Amoureux fous», deux des plus grands tubes d'Herbert Léonard. À ce stade, j'ai bien conscience qu'on a déjà perdu les moins de 30 ans; de toute façon, même lorsqu'il se trouvait au faîte de sa renommée, la jeunesse n'était pas franchement le cœur de cible de Julien Lepers.
Lui, son truc, c'était surtout les résidents des Ehpad et les profs de lettres classiques. Chaque jour vers 18h10, en le voyant débarquer comme une tornade avec ses fiches jaunes, son public se disait alors deux choses: 1) Youpi, c'est l'heure de se cultiver; 2) C'est l'heure de commencer à réchauffer la soupe pour le dîner.
Bref, Juju a fait partie intégrante de la routine de plusieurs millions (jusqu'à 2,8 dans les années 2000) de Françaises et de Français. Et puis un jour, tout s'est arrêté assez brusquement. En janvier 2016, France Télévisions communique sur le fait que «Questions pour un champion» va continuer sans son animateur légendaire, remplacé dès février par un Samuel Étienne. Enfer et damnation. Dans les maisons de retraite, on s'émeut: il avait beau être agaçant, Julien était l'âme de l'émission. Sans sa personnalité, ce jeu de culture générale au principe un peu austère n'allait-il pas perdre tout son sel?
Pour me replonger dans cette sombre période de notre histoire, j'ai dévoré le livre publié en octobre 2016 par Julien Lepers. Son titre: Je suis un homme de télévision, je suis 8.310 jours à l'animation de Questions pour un champion, je suis licencié en 3 minutes après 28 ans de bonheur, je suis… je suis… (oui, c'est le titre: 169 caractères, car pourquoi se priver). En exergue, l'animateur s'adresse à son public: «À vous qui avez aimé l'émission, qui l'avez suivie avec passion pendant ces vingt-huit années. Vous avez le droit de savoir ce qu'il s'est vraiment passé.» C'est parti pour le récit du départ en retraite forcée d'un homme alors âgé de 66 ans.
La complainte de l'homme blanc
Encore un livre d'homme blanc de plus de 50 ans qui vient pleurnicher sur sa placardisation? Oui, mais dès le prologue, Julien tente de désamorcer la situation: «Je n'ai pas le droit de me plaindre car j'ai bien conscience d'être un privilégié dans un pays qui souffre», écrit-il. Ce «Je n'ai pas le droit de me plaindre» fait alors office de point de départ d'une anaphore témoignant de son ouverture au monde et de sa volonté de regarder au-delà de son propre nombril. C'est possiblement sincère, mais c'est en tout cas très futé: en prenant de telles pincettes, il nous donne envie de poursuivre la lecture au lieu de jeter tout de suite le livre dans la poubelle jaune.
Toujours dans le prologue, Julien Lepers revient sur cette phrase qui ne passe décidément pas, prononcée le 23 septembre 2015 par Delphine Ernotte (déjà présidente de France Télévisions) sur Europe 1: «On a une télévision d'hommes, blancs, de plus de 50 ans, et ça, il va falloir que ça change.» Demandez un peu à Patrick Sébastien ce qu'il en pense, lui qui voue une haine tenace à celle qui l'a lui aussi poussé vers la sortie. Il en a même tiré une chanson, infâme et odieuse, qui devrait lui valoir un procès.
Julien a indéniablement le seum, mais il l'exprime avec nettement plus d'élégance que l'auteur du «Petit bonhomme en mousse». C'est vrai que si les choses se sont passées comme il l'explique, l'animateur de «Questions pour un champion» n'a pas été placardisé avec la manière. La présidente de Fremantle France, Monica Galer, aurait attendu la fin d'une semaine intensive d'enregistrements (42 émissions quotidiennes dans la boîte en 7 jours) pour lui expliquer que la société de production et la chaîne ne voulaient plus de lui. La veille, il avait donc enregistré son tout dernier numéro sans le savoir. On peut comprendre que Julien en ait gros sur la patate.
Amertume, nostalgie, repeat
Dans Je suis un homme de télévision, je suis 8.310 jours à l'animation de Questions pour un champion, je suis licencié en 3 minutes après 28 ans de bonheur, je suis… je suis… (hors de question d'abréger ce titre magistral), il y a vraiment deux livres en un. Le titre n'est d'ailleurs pas très représentatif de cette dualité, mais Je suis un homme de télévision, je suis 8.310 jours à l'animation de Questions pour un champion, je suis licencié en 3 minutes après 28 ans de bonheur, mais avant j'ai eu une enfance malheureuse et j'ai composé pour Herbert Léonard, je suis… je suis… aurait été encore plus long.
Chapitres impairs: Julien raconte les heures sombres au cours desquelles on lui a demandé de prendre des cliques et ses claques, l'ingratitude des décideurs et décideuses, la blessure indélébile que constitue ce renvoi. C'est une sorte de fil rouge assez répétitif, certains micro événements qui le composent nous étant même narrés deux fois, quasiment au mot près –c'est le propre des livres mal, voire pas édités: personne ne semble les avoir relus attentivement avant leur arrivée en librairie.
Chapitres pairs: Julien nous sort l'album-souvenir, commençant par narrer en détail une enfance certes difficile (parents négligents, placement dans une famille d'accueil et tutti quanti) mais assez peu en lien avec le cœur du livre. Ces premières années de vie passées dans l'adversité contribuent simplement à expliquer que la suite de sa carrière soit à ce point dirigée par une soif infinie de reconnaissance. À part ça, force est de reconnaître qu'on s'en tamponne. Le livre souffre du même mal que tant de biographies et autobiographies, qu'elles soient écrites ou filmées: pour se raconter, il n'est pas forcément nécessaire de commencer au berceau. L'écrémage est vital.
Heureusement, tout n'est pas lénifiant dans ces séquences autobiographiques. Avant même d'en arriver à sa désignation en tant qu'animateur de «Questions pour un champion», Julien Lepers a côtoyé du beau monde, composant pour Michel Delpech, Sylvie Vartan… et surtout pour Herbert Léonard, dont il dresse un portrait édifiant: celui d'un monstre de talent qui aurait pu devenir une star absolue s'il n'avait pas eu un gigantesque poil dans la main.
«Herbert est quelqu'un qui a beaucoup compté dans ma vie et je l'aime tellement que… je lui en veux», écrit-il avec regret. «Franchement, ce qui lui a manqué pour être le numéro un français, c'est l'envie tout simplement.» Selon d'autres sources, l'interprète de «Pour le plaisir» était surtout bête à manger du foin. Mais revenons à nos moutons: Julien a quelques trucs à nous dire sur Cloclo, sur Johnny, et pour les plus ringards âgés d'entre nous, c'est plutôt sympathique.
Côté mise au placard, un motif revient régulièrement: celui de l'impolitesse avec laquelle il lui fut demandé de faire ses cartons et de rentrer chez lui. Grosse colère de Juju: «Nous sommes confrontés, depuis quelque temps, à des personnes qui découvrent la télévision de manière grossière. Car ce sont là de très mauvaises manières, sujet que je connais pour avoir écrit un livre de sept cents pages là-dessus en 2014: Les Mauvaises manières, ça suffit! On est loin de la bienveillance et du bien vivre ensemble, non?»
Vous croyez à une blague? Détrompez-vous. Ce livre de 718 pages existe réellement. Je ne l'ai jamais trouvé en solderie et c'est une vraie déception.
Michel LafonVerdict
S'il a tendance à sérieusement radoter, Julien Lepers s'en tire longtemps avec les honneurs. Son autoportrait fait avant tout ressortir son amour éternel pour la télévision, pour «Questions pour un champion», mais aussi et surtout pour ce public qui lui fut si fidèle. On peut cependant se demander s'il ne se donne pas un peu trop le beau rôle, lui qui a parfois oublié ses fameuses bonnes manières, comme à l'occasion de ce sketch qu'il évoque brièvement dans le livre. «J'y apparais travesti en Nabilla Lepers! Un sacré clin d'œil à destination de certaines chasseuses d'hommes!»
Attention, les images qui suivent sont extrêmement éprouvantes.
Julien Lepers apparaissant dans son livre comme une âme pure doublée d'un vrai gentil, on pourrait être tenté de faire preuve d'indulgence pour cet écart coupable. Il faut dire que le responsable de la séquence se nomme Patrick Sébastien, dont on connaît l'aptitude à convaincre n'importe qui de faire n'importe quoi, surtout si c'est en dessous de la ceinture ou raciste ou misogyne.
Mais il y a la conclusion du livre, nettement moins mesurée que le reste. En quelques pages, Julien Lepers y utilise son exemple pour expliquer à quel point le monde part en cacahuète. «Plus que jamais, en tout cas depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, j'ai la sensation que la notion du vivre ensemble, à mes yeux le ciment de notre société, est menacée.» Et c'est parti pour une diatribe centrée sur l'éviction des hommes blancs ayant atteint, voire dépassé la date de péremption. Juju serait-il juste un faux gentil simplement désireux de mieux nous faire gober son ouin-ouin? Un indice en bas de votre écran…
Pour cette série d'été, on a lu pour vous des autobiographies de stars plus ou moins oubliées, dénichées au fond des bacs à 2 euros des bouquineries. Une plongée dans le service après-vente des célébrités, où l'ego déborde parfois plus que le talent, mais toujours avec un certain charme.





























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