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Inde: réprimés, les jeunes manifestants du Parti des cafards rétorquent à coup de mèmes et de vidéos humoristiques

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Lundi 20 juillet, Chhavi, 20 ans, s'est arrêtée devant une station de métro de New Delhi alors qu'elle se rendait à ce qui est devenu l'une des plus grandes manifestations contre le gouvernement de Narendra Modi organisées ces dernières années dans la capitale indienne. Son téléphone calé contre une rambarde, elle a filmé un rapide fit check, une de ces vidéos où l'on montre sa tenue du jour. «Je vais me faire tabasser par les flics, les gars», annonce-t-elle, tout sourire, face à la caméra.

Quelques heures plus tard, la police a tiré des gaz lacrymogènes et frappé les manifestants à coups de matraque alors que les partisans du «Parti des cafards» marchaient vers le Parlement. Ce mouvement, créé en ligne au mois de mai et porté par la jeunesse, tire son nom des propos du chef de la Cour suprême indienne, qui a comparé les jeunes chômeurs à des cafards. À l'origine satirique, la mouvance s'est muée en une contestation bien réelle. Les manifestants appellent à la démission du ministre de l'Éducation, Dharmendra Pradhan, sur fond d'accusations de fraude aux examens universitaires.

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Dès le 20 juin, le mouvement du Parti des cafards a pris ses quartiers à Janta Mantar, lieu où se déroule la majorité des manifestations de la capitale. La mobilisation s'est progressivement amplifiée, jusqu'à rassembler plusieurs dizaines de milliers de personnes cette semaine, rapporte la BBC. Aux alentours de Janta Mantar, les autorités ont suspendu l'accès à internet à plusieurs reprises. Lundi, en fin de journée, des dizaines de jeunes rapportaient avoir été passés à tabac par la police. Les forces de l'ordre, elles, ont indiqué que plusieurs agents avaient été blessés.

Lorsque Chhavi a mis ses vidéos en ligne, une fois la connexion retrouvée, un détail a retenu son attention: lors de la marche, elle posait aux côtés de policiers anti-émeutes, faisait des signes de victoire et interviewait même un manifestant blessé. Le tout, avec humour.

Reels, mèmes et témoignages, les nouvelles armes

Ces extraits font partie des milliers de reels, de mèmes et de témoignages qui ont inondé Instagram et consorts, à peine la connexion internet rétablie. Un élément détonne toutefois: alors que la colère, la peur et la rébellion s'expriment, les contenus mettent en avant l'humour, souvent sur un mode sarcastique.

Les exemples essaiment: une vidéo montre une jeune femme qui se remet calmement du rouge à lèvres devant un cordon de policiers. Sur une autre, une militante convaincue de faire «sensation à la manifestation parce que le gouvernement est incapable de rendre justice» filme d'abord sa tenue avant de passer brusquement à des plans de personnes fuyant les gaz lacrymogènes. Une troisième vidéo propose une critique pince-sans-rire de ces gaz, avec une note attribuée à l'odeur et au picotement, comme on le ferait pour évaluer un nouveau restaurant.

Quand la violence se traduit en humour décalé

Pour la génération Z, il n'existe pas de décalage entre la violence des événements et cet humour grotesque. Le ton est presque toujours autodérisoire: on plaisante sur les kilomètres parcourus pour échapper aux matraques ou sur l'absurdité de commenter son habillement avant d'être aspergé de gaz lacrymogène.

Selon les experts, cette tendance laisse entrevoir un changement dans la manière dont la jeunesse, qui a grandi avec les réseaux sociaux, manifeste et documente son engagement politique. «Les générations plus âgées séparaient la vie politique de la vie quotidienne, souligne Joyojeet Pal, professeur en sciences de l'information à l'université du Michigan, aux États-Unis. Les jeunes générations grandissent avec la politique au même titre que leurs mèmes, leurs photos de famille et leurs trajets quotidiens.»

Quand on demande à Chhavi pourquoi elle a continué à filmer après le début de la répression, sa réponse est sans équivoque: «J'étais sous l'effet de l'adrénaline, j'avais peur, j'étais pétrifiée, se souvient-elle. C'était soit rire face à la peur, soit pleurer.»

Davantage de vidéos illustrant les bouleversements politiques

Cet instinct qui pousse à filmer alors même que la situation tourne mal est documenté par la science. Payal Arora, anthropologue à l'université d'Utrecht aux Pays-Bas, note un essor du phénomène à travers le monde. Les smartphones ont transformé certaines personnes en véritables chroniqueurs des bouleversements politiques, immortalisant des moments qui, autrement, risqueraient de disparaître.

L'humour suit également un schéma précis. Aucun manifestant n'a qualifié la journée de drôle. Les blagues concernent des éléments particuliers –les gaz lacrymogènes, les tenues, les kilomètres parcourus– et sont davantage un moyen de reprendre le contrôle sur l'expérience qu'une façon de la minimiser.

«Même lorsque la cause est brutale et le combat acharné, il y a de la joie, des rires, des chants et de l'espoir, rappelle Nishant Shah, professeur à l'École de journalisme et de communication de l'Université chinoise de Hong Kong. Sans ces éléments, les manifestations ne peuvent perdurer.» Selon lui, l'humour ne doit pas être confondu avec du détachement. Au contraire, il remplit l'objectif inverse: attirer l'attention et donner envie de s'intéresser à la cause défendue.

Un mème peut ainsi acquérir du sens à mesure que les gens le transmettent, le parodient ou le réinterprètent. Le partage viral devient une nouvelle façon de prendre part à un mouvement. À New Delhi, Manit en a fait l'expérience. Cet étudiant en ingénierie de 18 ans a participé pour la première fois à une manifestation, avec la peur au ventre à l'idée de partager des images.

Il a finalement franchi le pas et publié une vidéo qui ressemblait à celles de ses entraînements de course. Ce n'est qu'au dernier plan qu'il a révélé que la distance enregistrée depuis son application de fitness avait été parcourue en fuyant les forces de l'ordre. «J'ai échappé à la police, précise-t-il en riant. J'ai couru, couru, et j'ai fini par faire ma séance de sport aussi.» Une façon, en somme, de rendre accessible des combats importants, avec une note d'humour.

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