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“Ils me le rendent tellement bien, cela donne envie de continuer”

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Des tentes vertes montées en rond, des décors confectionnés à la main et des structures faites de perches de bois. Pas de doute, nous sommes bien sur un camp de jeunes. Celui-ci n'est pourtant pas comme les autres. Son nom : le "camp de partage". Sa spécificité : il accueille des jeunes placés en institution ou issus de familles très précarisées.

En s'enfonçant de quelques mètres à l'intérieur de la prairie, le "camp rose" nous fait des grands signes et nous invite à les rejoindre. Au milieu des tentes, une douzaine d'enfants se préparent. L'excitation est à son comble, aujourd'hui ils vont passer là journée au domaine provincial de Chevetogne. "Artisto, si tu te frottais un peu la bouche. Tu as encore plein de dentifrice autour", lance une dame vêtue d'un t-shirt rose, d'une voix emplie de bienveillance. L'enfant acquiesce immédiatement. Agnès sait y faire, cela fait 52 ans qu'elle participe à l'organisation du camp de partage. Sur le camp se trouvent 72 enfants allant de 6 à 18 ans moins un jour, pour 70 adultes.

Créer du lien

Cette Bruxelloise a 17 ans, en 1974, lorsque deux couples d'amis plus âgés lui parlent d'un projet presque fou : organiser un camp pour les enfants placés en institution. Pas pour leur offrir des vacances une seule fois, mais pour en faire un rendez-vous, qui s'inscrit sur la durée. "J'ai été happée par ce mouvement", explique aujourd'hui Agnès, 69 ans. Après quelques mois de préparation, le premier camp de partage prend forme. "Bien évidemment, nous offrons le camp aux enfants. Il a donc fallu mener des actions pour trouver de l'argent et récupérer du matériel. L'été 1975, nous sommes partis pour trois semaines de camp, j'avais alors 18 ans". Cette année, c'est la 52e fois que le camp de partage est organisé. Aujourd'hui, fort de ses 14 institutions partenaires, ce camp est devenu un rendez-vous incontournable pour de nombreux jeunes. "Nous avons choisi comme thème la forêt désenchantée", explique Agnès. Au bout de la prairie, une imposante structure en bois ornée de drapeaux colorés attire immédiatement l'œil. "Il s'agit d'un lieu de rassemblement. Chaque soir, les enfants s'y retrouvent et les animateurs jouent des saynètes pour faire avancer l'histoire et réenchanter la forêt."

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Agnès, organisatrice du camp de partage depuis 52 ansAu camp de partage, les enfants logent à deux par tente. ©cameriere ennio

Ici, il y a un mot d'ordre : le lien. Tout est fait pour que les enfants puissent créer un lien avec les animateurs et les "parents cuisine" – qui s'occupent de la préparation des repas et de l'intendance. "Notre rôle n'est pas de remplacer les parents. Mais pour ces enfants, le lien est quelque chose qui se défait perpétuellement. Ils sont perpétuellement changés d'institutions et encadrés par des équipes en mouvement. Ces enfants sont donc très rapidement poussés à l'autonomie et vivent une grande solitude sociale et affective. Nous souhaitons leur montrer qu'il est possible de garder du lien dans la durée pour qu'ils puissent ensuite faire de même dans leur vie", détaille Agnès.

L'ensemble du camp est organisé pour parvenir à cet objectif. "C'est un peu l'inverse d'un camp scout. Les enfants sont à deux par tente, car dans l'institution, ils sont toujours en dortoirs. Ces jeunes, ce sont un peu des champions de la vie en communauté quand on y pense. Alors, ici, on essaie de faire en sorte qu'ils soient plus à l'aise et qu'ils puissent avoir des moments en face-à-face avec des adultes."

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"Des souvenirs, j'en ai à la pelle"

Après autant d'années, Agnès a fait tous les rôles. Après avoir fait ses débuts en tant qu'animatrice, elle devient "maman cuisine". Elle finit même par diriger l'organisation du camp pendant quelques années, avant de raccrocher le tablier. Désormais, Agnès participe au camp chaque année en tant que "maman cuisine" au sein du groupe d'enfants les plus jeunes.

"Des souvenirs, j'en ai à la pelle", lance-t-elle. "Ceux qui m'ont le plus marqué, ce sont parfois ceux qui ont été très difficiles. Sur le camp, il y a un grand dadais de 17 ans, il passe trois fois par jour me faire des câlins. Je lui rappelle que lorsqu'il avait dix ans, il était alors dans mon groupe, j'ai dû le ramener d'une activité tellement il était en colère. Il crachait, il hurlait il mordait, … J'ai essayé de le contenir, de lui dire qu'il avait le droit d'être en colère mais qu'il ne fallait pas que cela atteigne les autres. Il parle encore de cet événement qui a changé beaucoup de choses chez lui. Aujourd'hui, il va bien mieux. Il a un projet, il vit en semi-autonomie mais, surtout, il s'est rendu compte que certains adultes étaient fiables."

J'ai décidé que je venais au camp et que je voulais rester en contact avec eux. Je ne vais pas les lâcher"

Tout n'est pas tout rose pour autant. Il arrive que le camp se termine sur un échec pour certains, déplore Agnès. "Un enfant a entraîné un autre dans une fugue et les deux ont tenté de mettre le feu à une grange. Venir au camp n'était pas un bon projet pour l'enfant, pour lui cela représente un échec de plus. Une fois qu'il est rentré dans son institution avec ses éducateurs, sa chambre et son milieu, il s'est apaisé."

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Agnès, organisatrice du camp de partage depuis 52 ansAu total, 72 enfant participent au camp de partage cette année. ©cameriere ennio

Mais lorsqu'un enfant doit être exclu du camp, cela n'est presque jamais définitif. "Une fois que le camp est terminé, notre job est de retourner à l'institution, discuter des problèmes avec l'équipe éducative, et lui redonner une chance." L'engagement d'Agnès, et des autres adultes qui rendent possible le camp de partage, ne se limite pas à une semaine durant l'été. "J'ai décidé que je venais au camp et que je voulais rester en contact avec eux. Je ne vais pas les lâcher", explique Agnès. Durant l'année, les animateurs organisent des activités avec certains enfants. Deux fois par an, tous partent en week-end pour préserver le lien créé durant l'été.

"Cela donne de la couleur à la vie"

Lorsqu'elle parle du camp de partage, Agnès a des étoiles plein les yeux. "Ça a toujours été comme cela", confie-t-elle. Au fil des années, le camp de partage est devenu une part d'elle. Alors, même après presque cinquante camps – la vie l'a obligée à prendre une pause de quelques années, pour mieux revenir –, une passion immuable transpire toujours dans son discours. "Ils me le rendent tellement bien que cela donne envie de continuer", ponctue Agnès. À tel point qu'il lui est presque impossible de parler d'autre chose que des enfants.

Malgré une grande différence d'âge, on peut être amis

"Je trouve qu'ils sont terriblement attachants. Notre but, ce n'est pas de dire : oh les pauvres chéris, ça ne doit pas être facile. Nous leur faisons comprendre que leur vie elle est comme ça, ils ne sont pas nés avec les meilleurs outils, mais il est toujours possible d'en faire quelque chose de bien. Alors, on fait un petit bout de chemin avec eux et on leur propose un autre modèle de relation, nous ne sommes pas des professionnels qui sont payés pour être avec eux. Malgré une grande différence d'âge, on peut être amis."

Son engagement n'a pas fondamentalement changé sa vie. Elle n'identifie pas un avant et un après. "Cela donne de la couleur, cela module la vie et lui donne du sens", relate Agnès. "On ne va rien changer de leur vie, on est juste un petit jalon, une petite pause de 15 jours, d'un week-end ou l'autre pendant l'année. C'est tout. On n'impose rien."

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