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En 1976, Bruxelles accueillait le premier Tribunal international sur les crimes contre les femmes. Plus de 2 000 femmes venues de plus de 30 pays y ont témoigné de l’oppression systémique dont elles étaient victimes. L'événement reste aujourd’hui largement tombé dans l’oubli, malgré son rôle fondateur dans le militantisme féministe.
Publié le 21/04/2026 15:40 Mis à jour le 21/04/2026 15:48
Temps de lecture : 8min
Des participants brandissent des pancartes lors d'une manifestation marquant la Journée internationale des droits de la femme à Bruxelles, le 8 mars 2025. (SIMON WOHLFAHRT / AFP)
La neige tombe sur Bruxelles. Nous sommes le 4 mars 1976, et quelque chose d’inédit est en train de se produire au Palais des Congrès. Des femmes arrivent de partout — des États-Unis, d’Iran, de Guinée, du Yémen, d’Australie, de dizaines de pays encore. Près de deux mille femmes s’entassent dans la salle, bien au-delà de ce que le comité organisateur avait anticipé.
Une lettre est lue pour ouvrir les travaux, signée Simone de Beauvoir, qui n’a pas pu faire le déplacement :
Il semble que le sort de la femme soit de subir et de se taire. C’est ce sort que refusent avec éclat les femmes qui vont se rassembler à Bruxelles.
Puis elle ajoute, dans une formule qui résonnera longtemps : "Je salue ce Tribunal comme étant le début d’une décolonisation radicale des femmes."
Cinquante ans plus tard, le "Tribunal international des crimes contre les femmes" reste pourtant l’un des événements les moins connus de l’histoire du féminisme.
Pour comprendre ce qui s’est joué à Bruxelles en 1976, il faut remonter à 1974. Cette année-là, l’ONU annonce qu’elle consacrera l’année 1975 à la "condition féminine" : ce sera l’Année internationale de la femme. Dans les mouvements féministes, l’annonce est accueillie avec scepticisme, voire hostilité. Les militantes y voient une récupération politique, une façon d’institutionnaliser leurs luttes sans qu’elles y soient mêlées — et surtout, une opération de façade menée par des gouvernements qui, par ailleurs, maintiennent en vigueur des lois sanctionnant l’oppression des femmes.
C’est dans ce contexte qu’en août 1974, lors d’un camp d’été international sur l’île danoise de Femø (un espace de non-mixité organisé chaque été par les féministes danoises des Red Stockings), un groupe de travail commence à réfléchir à une contre-action. L’idée qui émerge : organiser un tribunal. Pas un tribunal au sens juridique, mais une tribune mondiale où les femmes témoigneraient elles-mêmes, dans leurs propres mots, des violences qu’elles subissent.
La référence est explicite : le Tribunal Russell, ce tribunal d’opinion populaire qui avait dénoncé les crimes de guerre américains au Viêt Nam. La logique est la même : les opprimés ont le droit de définir ce qui constitue un crime contre eux, sans s’en remettre à la définition de leurs oppresseurs.
La cheville ouvrière du projet est Diana E. H. Russell, une militante féministe sud-africaine installée aux États-Unis.
À ses côtés, une Bruxelloise : Nicole Van de Ven, journaliste. Ensemble, elles coordonnent un réseau de contacts nationaux dans une trentaine de pays, organisent des réunions préparatoires à Francfort puis à Paris, et finissent par installer l’événement au Palais des Congrès de la capitale belge.
Du 4 au 8 mars 1976, les femmes parlent. Elles parlent de mutilations génitales, de viol, d’inceste, de violences conjugales, de prostitution forcée, de pornographie. Elles parlent des inégalités économiques et des crimes subis par les prisonnières politiques. Elles parlent des oppressions spécifiques à l’encontre des lesbiennes. Et pour la première fois dans un forum international, un mot est mis sur le meurtre des femmes parce qu’elles sont des femmes : Diana Russell y forge le concept de féminicide.
Une règle structure l’ensemble : hormis la session d’ouverture, aucun homme n’est admis dans l’auditorium ni dans les ateliers. Seules les femmes journalistes peuvent accéder à toutes les sessions. Ce choix de la non-mixité, voté en assemblée plénière, fait polémique et contribue à réduire la couverture médiatique de l’événement — ce qui, selon les historiennes qui s’y sont intéressées depuis, explique en partie son effacement de la mémoire collective.
Parmi les témoignages les plus marquants : celui d’Anne Tonglet et Araceli Castellano, un couple victime d’un viol à Marseille en 1974. Leur affaire est alors en cours d’instruction. Elles choisissent de témoigner à Bruxelles avant même que le procès n’ait lieu. Ce procès d’Aix-en-Provence, défendu par Gisèle Halimi, aboutira en 1978 à des condamnations et, deux ans plus tard, à une modification du droit français : le viol y devient un crime puni de quinze ans de réclusion.
Il y a aussi Pat Parker, poète lesbienne américaine, qui témoigne du meurtre de sa sœur aînée, tuée par son mari. Et des dizaines de femmes anonymes, venues de pays où prendre la parole publiquement représentait un risque réel. Pour les protéger, les organisatrices ont pris une décision radicale : elles ont détruit la liste des participantes qu’elles avaient commencé à établir. La plupart de celles qui ont parlé à Bruxelles sont restées sans nom dans les archives.
Ce qui frappe le plus celles et ceux qui plongent dans les archives du Tribunal, c’est l’absence totale de désuétude des témoignages. La doctorante Milène Le Goff, de l’université de Lille et de l’Université libre de Bruxelles, a consacré depuis 2021 ses recherches à cet événement. Elle le dit sans détour : il lui est "quasiment impossible de discerner si on lit un témoignage des années 70 ou un témoignage d’aujourd’hui".
Violences conjugales, féminicides, harcèlement, oppressions économiques, lesbophobie, traite des femmes : tout ce qui s’est dit au Palais des Congrès en 1976 aurait pu être dit en 2026. Ce n’est pas une victoire. C’est le signe que les structures dénoncées alors n’ont pas disparu.
Le Tribunal avait pourtant une ambition claire, formulée dès ses préparatifs : "montrer que l’oppression des femmes est identique partout, qu’elle ne varie qu’en degrés, et que chaque cas n’est nullement un cas isolé mais typique de ce qui se passe dans ce pays déterminé." Cette systémicité de la violence, que le mouvement MeToo a rendue visible à l’échelle mondiale quarante ans plus tard, les femmes réunies à Bruxelles la nommaient déjà… et en faisaient le principe même de leur rassemblement.
L’événement a pourtant laissé peu de traces. Un seul ouvrage en rend compte de manière exhaustive : Crimes Against Women : Proceedings of the International Tribunal, co-écrit par Diana Russell et Nicole Van de Ven, publié en 1976 et réédité en 1984. Il compile les témoignages de 43 pays. Pendant près de cinquante ans, il n’a existé qu’en anglais.
Ce n’est qu’en 2024 que paraît, sous la direction de Milène Le Goff et aux Éditions Université des Femmes, une édition augmentée avec première traduction française, accompagnée d’annotations critiques et d’une analyse historique. En mars 2023, l’Université des Femmes de Bruxelles avait organisé un colloque international pour en actualiser les thématiques, et en réunissant notamment trois militantes présentes en 1976.
Publié à l'origine par Lucy Dricot le 20 Avril 2026 à 7 heures 50


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