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Il veut sauver Bornéo sans donner de leçons : la méthode Kalaweit bouscule l’écologie classique

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La forêt de Bornéo est l'une des plus grandes du monde : près de 75 millions d'hectares ! Un tiers a disparu au cours de ces 30 dernières années. Alors une cicatrice de trois hectares de plus ou de moins dans la canopée, ça semble presque rien. Mais pour Kalaweit, c'est un signal d'alarme de plus. Des patrouilles aériennes, des équipes au sol. Il n'y a plus de place pour le doute. Les tronçonneuses sont en train de préparer le terrain à une nouvelle plantation de palmiers à huile. La course contre la montre est enclenchée. Une transaction est négociée en catastrophe avec le propriétaire de la parcelle. L'argent est versé. Les machines se taisent. La forêt reprend son souffle.

En visite en France en ce début de mois de juin 2026, Chanee, le fondateur de l’association Kalaweit, nous raconte son combat pour sauver la forêt indonésienne, parcelle par parcelle. © Kalaweit (2022)

Le cadastre comme arme de protection

Cette guerre du millimètre, menée au cas par cas, à l'échelle des villages, résume toute la méthode de Chanee. Aux promesses des grandes ONG qui prétendent sauver des millions d'hectares d'un coup de baguette magique - « du vent », tranche-t-il -, il oppose sans rougir un chiffre précis : 3 328 hectares. La surface exacte que Kalaweit a soustraite aux multinationales de l'huile de palme et du charbon - celles qu'il appelle « les compagnies ».

Le saviez-vous ?

Chanee – qui signifie « gibbon » en thaïlandais – avait tout juste 20 ans et il venait de quitter sa France natale quand il a fondé l’association Kalaweit pour préserver les gibbons et leurs forêts. C’était en 1998.

Ses armes secrètes ? Le pragmatisme et... le mimétisme. Utiliser exactement les mêmes outils, juridiques et financiers, que les géants de la déforestation : le foncier, le cadastre et l'argent - « le nerf de la guerre », nous confie Chanee.

Kalaweit face aux compagnies et aux bucherons. © Chanee Kalawet France, YouTube

Briser le mythe de l’écologie « de salon »

Première étape, « se détacher de l'image qui circule en Occident d'une forêt avec un grand point d'interrogation ». À Bornéo comme en France, il existe un plan d'occupation des sols, un cadastre. Ignorer cet état de fait complique infiniment les projets de conservation. « Dans toutes les réserves et les parcs, il y a des conflits avec les populations parce que leur droit à la terre a été bafoué. »

Les images Landsat montrent les routes successives (en rose) construites entre 1990 et 2009 dans une région boisée du « Cœur de Bornéo », à Sarawak. © Jane Bryan et al., Plos One, 2013

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Tout simplement parce qu'elles se sont senties spoliées. Pas parce qu'elles se moquent du devenir de leur forêt. « L'écologie "de salon" croit que les populations locales ont besoin d'être éduquées et qu'alors, elles comprendront. C'est d'une condescendance exceptionnelle », estime Chanee.

Quand les grands programmes font pschitt

Il l'affirme avec d'autant plus d'aisance que lui aussi est arrivé dans la région avec ses « gros sabots d'Occidental ». Puis il a appris la langue pour commencer à tisser du lien. Il a épousé une Indonésienne. Il a obtenu la nationalité. Mais au fil des années, il a continué à « prendre des claques ».

Les dangers de l'huile de palme. © sarangib, Pixabay

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Autour de lui, les grands programmes se multipliaient. Ce projet développé par l'Union européenne à encourager la culture du rotin. La liane a besoin d'un couvert arboré pour pousser. Alors l'idée semble belle : aider les Dayak à produire du rotin pour ensuite l'acheter à un bon prix. « Derrière, il y avait juste un peu plus de condescendance. » Jeter un os à ronger, ça va. Mais surtout, ne demandez pas le poulet qui va avec. Résultat, dans toutes ces régions aujourd'hui, on cultive... des palmiers à huile !

L’alternative de l’usufruit : protéger sans spolier

« Ils promettent de sauver des centaines de milliers d'hectares. Nous, nous nous attaquons à des parcelles beaucoup plus modestes, mais avec des résultats concrets, immédiats, durables », nous assure Chanee. Ce sont 3 328 hectares sur lesquels Kalaweit a obtenu toute la légitimité d'agir.

« Nous arrivons avant les compagnies et nous offrons la même somme d'argent qu'elles aux propriétaires privés ou aux communautés pour acquérir leur droit à la terre. La différence, c'est qu'avec nous, ils ne perdent pas leur parcelle. Ils en gardent l'usufruit et peuvent ainsi continuer d'exploiter les hévéas ou le rotin qui y poussent, par exemple. À une seule condition : ne pas chasser et ne pas couper. » Voilà pour la philosophie développée par Kalaweit depuis 2012.

Le pragmatisme validé par Jakarta

Au début, la méthode a intrigué, suscité des moqueries, même. Mais sur le terrain, ça a fait taire les tronçonneuses. « Les Dayak partagent une histoire avec la forêt. Ne croyez pas qu'elle ne leur importe pas. Quand ils vendent une parcelle, c'est seulement parce qu'ils ont aussi envie d'améliorer leurs conditions de vie, d'envoyer leurs enfants à l'université ou tout simplement à l'école. Alors ils sont ravis de nous voir arriver avec une alternative à la déforestation. » Pour meilleure preuve : la pile de certificats de propriété en attente d'acquisition dans les bureaux de Kalaweit.

« Le foncier, c'est simplement pour obtenir la légitimité de protéger, la première pierre. Ensuite, il faut faire des patrouilles », reconnaît Chanee. Son association dispose pour cela d'hydravions capables de survoler les zones concernées. Rappelez-vous, les trois hectares du début de cette histoire. Le presque rien...

© Garnar, Adobe Stock

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Désormais, même le gouvernement indonésien soutient l'action de Kalaweit. « Jakarta veut nous attribuer une concession de 6 646 hectares dont nous aurions la gestion pour 90 ans. » Jusque-là, c'est ce que la capitale faisait pour des industriels : délivrer des autorisations d'exploiter pour l'huile de palme ou le charbon des milliers d'hectares découpés sur une carte. La concession en main, « les compagnies » tentaient alors de trouver des accords avec les propriétaires privés installés dans ces zones.

Des ONG s'y sont essayées aussi par le passé. « Elles ont obtenu des concessions, mais leurs projets se sont soldés par des échecs. Parce que vous ne pouvez pas arriver chez les gens et exiger qu'ils arrêtent de vivre leur vie comme ils l'entendent. Ça n'a aucun sens. » Pour éviter les conflits qui découlent forcément de cette manière de faire, Chanee procède à l'inverse. Par lots de 5, ou 10 hectares, « surtout selon la générosité des donateurs » - pour en faire partie, c'est par ici -, il acquiert des droits sur les terres. La concession, une fois accordée par Jakarta, lui assure, par exemple, qu'en cas d'incendie, les hélicoptères bombardiers d'eau de l'État interviendront.

3 328 hectares de vie sauve

Dans cette concession convoitée par Kalaweit vivent aujourd'hui plus de 450 gibbons et 150 orangs-outans sauvages. « À la vitesse à laquelle la forêt était décimée, sans nous, on en parlerait au passé. Et si vous présentez ce genre de chiffres parlant d'un sanctuaire, les gens vont vous acclamer. Pourtant, on continue à me dire : "Oui, mais, 3 328 hectares, ce n'est rien" », remarque Chanee, perplexe.

Les gibbons à mains blanches, Hylobates lar, ou tout simplement gibbons, sont des singes de la jungle du sud-est asiatique. Ils se déplacent de toutes sortes de manières, y compris par la marche bipède, par la course ou par le saut. Mais ils se caractérisent par leurs aptitudes acrobatiques particulières. Ils n’ont pas de queue et ont des bras longs et forts qui leur permettent de se déplacer entre les arbres. Ils font parfois des bons de 15 mètres.Ils forment des couples monogames. Et ils communiquent par des cris caractéristiques. Pour défendre leur territoire, les mâles chantent à l’unisson. © Pedro Jarque Krebs, reproduction interdite.

À la découverte de la planète des singes

Orangs-outans, gibbons, macaques, chimpanzés. Dans le monde, il existe plus de 500 espèces de primates. Une richesse extraordinaire. Mais, selon les scientifiques, 60 % de ces espèces sont aujourd’hui en danger d’extinction. En cause : les activités humaines. La pression de l’agriculture, l’exploitation des forêts et l’élevage, notamment.C’est cette fragilité que le photographe animalier, Pedro Jarque Krebs, tente de mettre en lumière. Pour nous encourager à réagir avant que tant de beauté et de diversité ne soient perdues pour de bon. Par des portraits d’animaux sauvages — réalisés dans des parcs, des réserves, des sanctuaires ou des centres de sauvetage — en général, et de primates, en particulier. Nos plus proches cousins.... Lire la suite

Lui le sait, pour les 450 gibbons qui poursuivent leur vie en liberté, pour toute la biodiversité qui s'épanouit autour, pour les Dayak qui, malgré des revenus perçus de la vente de leurs terres, bénéficient encore de la forêt et font perdurer leurs traditions, ce n'est pas rien du tout !

Ni bêtes ni parfaits : la réalité du terrain

Le modèle Kalaweit est-il réplicable à plus grande échelle ? « Obtenir un morceau de papier de Jakarta, c'est presque le plus simple. Le souci, c'est que si vous n'avez pas d'abord travaillé le foncier, sur le terrain, vous allez dans le mur. La déforestation continuera d'avancer. Aujourd'hui, le crédit carbone ouvre des portes, il nous permet d'apporter aux Indonésiens ce qu'ils espèrent. C'est encore loin d'être parfait, mais c'est pragmatique et c'est sans doute ça qu'il faut retenir. »

« Pour que ça fonctionne, nous devons, d'une part, arrêter de penser que les gens sont bêtes, qu'il suffirait qu'ils soient éduqués pour comprendre qu'il faut préserver les forêts, que nous pouvons leur enseigner les bonnes manières de faire. Ils vivent là depuis toujours. Ils savent. D'autre part, il ne faut pas non plus idéaliser ces populations locales, les imaginer encore en cache-sexe dans leur hutte, et penser que si on leur rend leur forêt, tout ira bien. Eux aussi vont sur les réseaux sociaux et rêvent d'une vie plus douce. »

En un mot comme en cent, on y revient immanquablement, pour sauver la forêt, il faudra avant tout se montrer... pragmatique !

Le travail du colibri contre le syndrome « Nutella »

À l'occasion de son voyage en France en ce début de mois de juin 2026, Chanee a recueilli suffisamment de dons pour financer l'achat de 800 hectares de plus.

C'est un travail de fourmi que mène l'équipe de Kalaweit sur le terrain pour sauver une à une des poches de forêt menacées. Un travail de fourmi ou de... colibri !

« Les solutions existent. Les bonnes nouvelles aussi. Mais pour que les gens mettent la main au porte-monnaie, on a l'impression qu'il faut leur faire peur. Annoncer la disparition imminente de telle ou telle espèce. Les orangs-outans, par exemple. Ceux qui vivent encore dans les forêts sont menacés. L'espèce, elle, est aujourd'hui hors de danger grâce aux populations présentes dans les réserves. Mais cette réalité du terrain est moins bankable. Le risque, à la fin, c'est qu'on en arrive à baisser les bras et que, foutu pour foutu, on s'engloutisse un pot de Nutella ! »

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