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Il existe désormais une doctrine Carney

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Petit à petit, fusain à la main, Mark Carney dessine méthodiquement, sur la grande carte du monde, les nouveaux contours de la politique étrangère canadienne. Ceux-ci prennent forme depuis son arrivée au pouvoir il y a près d’un an et contrastent nettement avec le cadre imposé par Chrystia Freeland lorsqu’elle dirigeait la diplomatie canadienne.

Mme Freeland avait adopté le discours en vogue à Washington concernant les puissances dites autoritaires, non pas l’Arabie saoudite ou Israël, trop utiles à nos intérêts, mais bien la Russie et la Chine, désormais perçues comme des régimes à isoler. L’objectif était de construire autour d’eux une coalition de démocraties, un mur étanche destiné à éviter toute « contamination ». Au sein du gouvernement Trudeau, on parlait même de réduire considérablement nos liens avec la Chine, voire avec l’Inde.

À Washington, les républicains applaudissaient à tout rompre cette « gauchiste » dont le discours leur convenait pourtant parfaitement. Pendant que le Canada prônait l’érection de murs, plusieurs pays occidentaux et asiatiques, eux, renforçaient leurs relations avec la Chine, adoptant clairement une politique de refus de choisir entre Pékin et Washington, tout en demeurant lucides face aux agissements chinois en Asie.

Justin Trudeau a rapidement compris qu’un changement de cap s’imposait et qu’il fallait rétablir les liens avec la Chine et l’Inde. La nomination de Mélanie Joly pour remplacer Chrystia Freeland marquait cette nouvelle ouverture. Mais Freeland, que l’on surnommait à Ottawa la « ministre de tout », n’avait pas dit son dernier mot. Éclipsant Mme Joly, elle se rendit à Washington pour tracer les contours de la politique étrangère canadienne sans même consulter le bureau du premier ministre ni celui de la ministre des Affaires étrangères. Elle y répéta son message : il fallait prendre radicalement ses distances avec les puissances autoritaires comme la Russie et la Chine et ériger une alliance des démocraties.

Ce fut un échec, d’autant plus que le président Biden avait déjà décidé d’abandonner cette alliance, dont certains membres n’avaient de démocratique que le nom.

La politique étrangère de Justin Trudeau comportait pourtant des aspects positifs, notamment lorsqu’elle misait sur l’approfondissement des relations économiques et commerciales avec un plus grand nombre de pays ou sur la défense de la démocratie et des droits de la personne. Toutefois, le premier ministre n’a jamais su maintenir un équilibre entre ces deux dimensions. Il a rapidement dérivé vers la seconde, promouvant des notions aussi creuses qu’une « politique étrangère féministe » ou cherchant à imposer la reconnaissance des droits LGBTQ+ à des pays profondément conservateurs. Ces prêches moralisateurs n’étaient plus écoutés ni même tolérés.

Un programme résolument pragmatique

Mark Carney est fait d’un tout autre bois. Cet « homme du monde » a rapidement compris que le monde avait changé et de manière considérable. Au cours de ses visites sur quatre continents et de ses centaines d’interactions avec des dirigeants internationaux, il a réussi là où Trudeau avait échoué : réinstaller le Canada sur la scène internationale. Un retour fondé sur le réalisme, et non sur la promotion d’un monde fantasmé.

Les discours de Trudeau et de Freeland ont été relégués aux oubliettes, et l’ancienne ministre a été éloignée du Canada dans un poste subalterne. Carney a déployé un programme résolument pragmatique visant à faire du Canada une véritable nation, soucieuse de son identité et de ses intérêts propres, plutôt qu’un État postnational ouvert à tous les vents et dépourvu de consistance.

Le vocabulaire a également changé. La Chine n’est plus présentée comme un « ennemi », ainsi qu’elle l’avait été dans un document d’orientation politique de l’ancien chef d’état-major des Forces armées, et ce, sans l’aval du gouvernement, mais comme un « partenaire stratégique », ce qui représente une véritable révolution. L’Inde est redevenue un partenaire central, malgré l’assassinat d’un militant sikh canadien par des agents indiens. L’Europe est devenue une source d’inspiration et le lieu de nouvelles alliances politiques et militaires. Le premier ministre a même adopté certaines positions audacieuses, comme la reconnaissance de la Palestine, en dépit de la colère du lobby pro-israélien.

L’objectif ultime de cette réorientation de la diplomatie canadienne est d’assurer une plus grande indépendance face aux États-Unis, en s’émancipant économiquement et militairement grâce à la diversification des partenariats internationaux. La visite du premier ministre en Chine, prévue du 13 au 17 janvier, s’inscrit pleinement dans cette stratégie et en constituera un véritable test.

La doctrine Carney repose sur un volontarisme louable, mais dont on peine encore à voir comment elle permettra de desserrer, progressivement, l’étau américain. Acheter des équipements militaires américains, construire ou utiliser des pipelines vers le golfe du Mexique, signer un nouvel accord de libre-échange, adhérer au bouclier antimissile, ou encore laisser les États-Unis exploiter l’Arctique sans encadrement clair : tout cela contribue à une intégration toujours plus poussée dans la forteresse nord-américaine, bientôt celle des Amériques.

La doctrine Carney devra impérativement en tenir compte, tant sur le fond que sur la forme.

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