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Hors des ondes avec Alexandre : le « bon » français parlé

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Tenir l’antenne, à Radio-Canada, exige d’avoir à coeur la qualité de la langue française. Une syntaxe irréprochable, un vocabulaire riche et précis, une diction claire : je me fais un devoir de cocher ces quelques cases chaque jour, même si je dois admettre que des erreurs surgissent parfois.

D’ailleurs, notre auditoire a des attentes assez élevées au sujet de la langue parlée en ondes. C’est légitime. Il y a une forme d’exemplarité qui vient avec le privilège d’avoir un micro sur les ondes du diffuseur public.

Certains d’entre vous prennent le temps de m’écrire lorsque je trébuche durant l’émission Première heure. J’ai parfois appris des choses que j’ignorais grâce à ces messages. Le français est une langue à la fois riche et complexe qu’on ne maîtrise sans doute jamais à la perfection.

Je suis néanmoins d’avis qu’il est possible de parler un excellent français sans que l’expression orale ne prenne une forme littéraire. Je dirais même que c’est souhaitable.

Au-delà de la notion d’exemplarité, Radio-Canada a pour mission d’être le reflet de la population qu’elle dessert. Je vous confie que je n’éprouve pas de nostalgie lorsque je repense à l’époque où les accents qui s’éloignaient trop du français international étaient peu présents sur les ondes.

Prononciation agressante

Cette conception plutôt uniforme de ce que devrait être le bon français sur les ondes du diffuseur public est néanmoins encore présente de nos jours. Cela entraîne parfois une confusion entre l’expression culturelle et la qualité de la langue.

En voici un exemple concret. Au cours des derniers mois, notre collègue Juliette Lefebvre a été interpellée au sujet de certains mots qui terminent avec les suffixes ent ou ant, comme évidemment, et qu’elle prononce davantage in, comme vin.

Une femme qui sourit dans un studio radio avec un pot de biscuits à la main.

La journaliste Juliette Lefebvre.

Photo : Radio-Canada

Certains commentaires n’étaient pas tendres. On nous disait que cette prononciation était agressante. On allait même parfois jusqu’à dire qu’elle était si désagréable qu’il fallait fermer la radio, rien de moins !

Je fais une parenthèse ici pour souligner que Juliette m’a donné son accord pour aborder ce sujet délicat. C’est vous dire à quel point elle est bonne joueuse.

Toujours est-il qu’elle recevait ces messages avec étonnement : jamais elle ne s’était aperçue qu’elle prononçait certains mots de cette manière!

Même Bernard Derome...

Pensons-y un instant. Si Juliette prononce ses ent et ses ant d’une certaine façon, cela doit être dû en bonne partie à la socialisation depuis l’enfance, car je ne les prononce pas de la même manière qu’elle et je suis pourtant tout aussi Québécois.

De plus, notre collègue Tifa Bourjouane, d’origine marocaine, prononce elle aussi les ent et les ant d’une autre façon. Qui donc, de nous trois, maîtrise le bon français parlé?

Sur le plan du vocabulaire et de la syntaxe, Juliette commet rarement des erreurs. Peut-on parler un excellent français et prononcer certains mots différemment? Poser la question, c’est y répondre.

D’ailleurs, une étude a récemment été faite au sujet de l’accent de Bernard Derome (nouvelle fenêtre). Les résultats démontrent que la prononciation de l’ancien chef d’antenne, reconnu pour la qualité de son français, a évolué au fil du temps pour se rapprocher de plus en plus du parler québécois courant.

Dans un studio de télévision, l'animateur et journaliste Bernard Derome, assis à un pupitre, prépare son bulletin de nouvelles. À l'arrière-plan, un écran affiche le titre de l'émission à répétition et à la verticale.

Bernard Derome prépare son bulletin de nouvelles au «Téléjournal» en 1970. (Photo d'archives)

Photo : Radio-Canada / Jean-Pierre Karsenty

Expressions et familiarités

C’est pourquoi je me permets à l’occasion d’utiliser un français plus familier, sur nos ondes. Bien qu’il ne faille pas en abuser, je crois que colorer son langage, c’est aussi reconnaître la légitimité d’une certaine expression culturelle.

Dans les moments plus détendus de l’émission comme nos discussions d’équipe sur des sujets légers, il arrive donc que j’emploie des expressions ou des constructions de phrases typiquement québécoises.

Prendre son gaz égal. Tout le monde saisit très vite ce que signifie cette expression que je trouve plutôt rigolote.

On fait tu assez de la bonne radio! Tout le monde comprend le sarcasme qui vient avec cette construction fautive, certes, mais d’usage courant dans la vie de tous les jours. Je l’emploie généralement lorsque nous vivons des malaises ou des fous rires en direct.

J’évite à tout prix les anglicismes. La langue française est à mon avis beaucoup trop riche pour devoir emprunter à l’anglais.

J’aime néanmoins marcher sur cette fine ligne entre la quête d’un français irréprochable et l’inclusion de certaines familiarités qui nous permettent de nous reconnaître, en tant que groupe culturel.

Être fier

L’unicité du français tel que parlé au Québec ne tient pas seulement à son accent. Ce qui le caractérise, c’est aussi l’originalité de certaines expressions et de certaines constructions.

Cela nous distingue des autres francophones dans le monde et je ne crois pas qu’il faille en rougir. Je crois au contraire que cette couleur — et ses multiples déclinaisons régionales — sont à célébrer. Il en va de même pour les francophones ailleurs au pays, qui ont aussi droit à leur place sous le grand parapluie radio-canadien.

C’est pour être fidèle à moi-même, à mes origines et à mon parcours de vie que je crois à l’importance de ne pas jouer un personnage en ondes. Je suis convaincu qu’ajouter quelques formulations typiquement québécoises peut se conjuguer avec une maîtrise exemplaire de la langue française.

Comme le veut l’expression consacrée, on peut marcher et mâcher de la gomme en même temps.

Je vais simplement m’assurer que les bottines suivent les babines.

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