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Habiter le soupçon

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Il y a des blessures collectives que l’on recouvre de prudence, de nuances et de débats sémantiques, comme si le soin apporté à contourner les mots pouvait atténuer ce qu’ils tentent de désigner. Pourtant, aucune précaution du langage ne suffit à empêcher la réalité de remonter à la surface. Elle revient, obstinée, dans les témoignages, les statistiques, les enquêtes publiques et, parfois, dans une nouvelle qui nous oblige à suspendre un instant le récit rassurant que nous entretenons sur nous-mêmes.

Cette semaine, 16 policiers du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) du poste de quartier 39 ont été sanctionnés à la suite d’allégations de comportements racistes et discriminatoires envers des citoyens de Montréal-Nord. J’ai lu cette nouvelle avec le cœur serré. Non pas parce qu’elle m’a surprise, mais précisément parce qu’elle ne m’a pas surprise. J’aurais voulu éprouver l’étonnement. J’aurais voulu qu’une telle nouvelle soit si étrangère à notre imaginaire collectif qu’elle en devienne presque impensable. Or, pour trop de personnes noires et arabes, elle s’inscrit plutôt dans une mémoire familière.

Je suis arrivée au Québec enfant. J’y ai grandi, j’y ai étudié, j’y travaille aujourd’hui et j’y élève mes enfants. J’aime profondément ce Québec qui m’a appris sa langue, qui m’a offert des rencontres décisives et qui continue, malgré ses contradictions, d’incarner à mes yeux une promesse d’égalité et de solidarité. C’est précisément parce que je me sens liée à cette société par autre chose qu’un simple contrat de citoyenneté que je refuse de détourner le regard lorsque certaines de ses blessures se dévoilent.

Une innocence qui ne suffit pas

Car il existe des savoirs qui ne s’enseignent dans aucun manuel scolaire. Ils circulent discrètement, d’une génération à l’autre, dans les conversations tenues à voix basse. Ils prennent la forme de recommandations que l’on adresse à ses enfants par amour autant que par inquiétude : rester calme, expliquer clairement, ne pas faire de gestes brusques, ne pas répondre avec impatience, tâcher d’être irréprochable. Comme si certains apprenaient très tôt que leur innocence, à elle seule, ne suffirait pas toujours à les protéger du soupçon.

Je suis une femme arabe. Autour de moi, des femmes et des hommes noirs, haïtiens, arabes, musulmans, maghrébins et latino-américains sont devenus des amis, des collègues, des voisins, des mentors. Nous exerçons toutes sortes de métiers. Nous siégeons à des conseils d’administration, animons des émissions de radio, enseignons, soignons, dirigeons des équipes, élevons des enfants, payons nos impôts et rêvons, à notre manière, du bien commun. Nous aimons ce Québec avec ses élans et ses contradictions.

Et pourtant, lorsque nous nous racontons nos histoires, leurs contours se ressemblent souvent de façon troublante.

Revient alors la nécessité d’être exemplaires pour obtenir le bénéfice du doute que d’autres reçoivent spontanément, l’impression que notre parole devra être accompagnée d’une preuve supplémentaire pour être tenue pour crédible, et la conscience aiguë de ce que représente le fait d’entrer dans certains espaces sans jamais avoir tout à fait le luxe d’y être simplement ordinaires.

Ce que nous appelons le racisme systémique désigne précisément cette accumulation d’expériences qui, prises isolément, peuvent sembler anecdotiques, mais qui, mises bout à bout, dessinent une réalité dont les contours deviennent difficiles à nier. Reconnaître cette réalité ne revient pas à condamner indistinctement chaque policier ni à nier l’engagement sincère de celles et ceux qui exercent leur métier avec intégrité. Cela exige plutôt une forme de maturité démocratique : la capacité de tenir ensemble deux vérités qui ne s’annulent pas. Oui, des policiers servent la population avec humanité. Oui, des citoyens issus de certaines communautés vivent des expériences répétées de discrimination qu’il serait indécent de réduire à une série de malentendus.

Une fatigue particulière

Je comprends que le mot dérange. Je comprends même qu’il suscite des résistances chez des personnes qui craignent d’être injustement associées à une accusation morale qu’elles ne reconnaissent pas comme la leur. Mais je crois qu’il existe une douleur plus profonde encore que celle d’entendre ce mot : celle de vivre ce qu’il tente de nommer, puis de voir son expérience constamment contestée, minimisée ou renvoyée au rang d’impression subjective. Il y a une fatigue particulière à devoir convaincre autrui de la réalité de sa propre blessure.

J’aimerais que nous puissions aimer nos institutions sans les sacraliser, et défendre leur légitimité sans renoncer à les transformer. J’aimerais que notre attachement au Québec soit suffisamment solide pour supporter la lucidité. Car aimer un pays ne consiste pas à protéger le récit qu’il entretient sur lui-même. Aimer un pays, c’est espérer davantage de lui. C’est croire qu’il est capable d’affronter ses angles morts sans s’effondrer sous leur poids.

Je continue de croire au Québec. Je continue de croire en sa capacité de se regarder avec honnêteté et d’élargir le cercle du « nous » qu’il prétend incarner. Mais je refuse de léguer à mes enfants, et aux enfants noirs et arabes qui grandissent à leurs côtés, l’idée qu’habiter ce pays exige d’apprendre à vivre sous le soupçon avant même d’avoir appris à habiter pleinement l’innocence.

Je rêve du jour où les enfants noirs, arabes, haïtiens et ceux de toutes les familles que j’aime n’auront plus à hériter de cette pédagogie de la prudence que nous appelons parfois maturité, alors qu’elle n’est souvent que le nom discret que nous donnons à la peur. Je rêve du jour où ils pourront traverser ce pays avec la même insouciance que leur sentiment d’appartenance, sans avoir à mériter sans cesse ce qui devrait leur être accordé d’emblée : la confiance, la dignité et le droit précieux d’habiter pleinement leur innocence.

Je rêve du jour où, avant de leur apprendre à se protéger du monde, nous pourrons simplement leur apprendre à l’aimer.

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