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La guerre illégale déclenchée par Trump contre l’Iran peut-elle cacher une volonté de faire imploser le groupe des BRICS, dont fait partie l’Iran, et d’empêcher la Chine et la Russie de faire advenir un monde multipolaire ? C’est l’opinion de Régis Le Sommier.
Régis Le Sommier est un journaliste français né en 1968 à Toulon mais qui a grandi en Bretagne à Cherbourg : son père, capitaine de vaisseau, a dirigé l’École des applications militaires de l’énergie atomique (EAMEA). Il est connu pour ses reportages dans Paris Match, dont il a été directeur adjoint. Passionné par l’armée, il devient reporter de guerre et couvre plusieurs conflits (Irak, Syrie, Afghanistan, Haut-Karabagh, Ukraine) ; il a réalisé deux entretiens remarqués avec le président syrien Bachar-el-Assad en 2014 et 2019. Il travaille un temps pour RT France comme éditorialiste jusqu’à la censure de la chaîne en 2022. Wikipedia le considère suspect à cause de ses positions soi-disant pro-Poutine…
En novembre 2022, il lance son média en ligne Omerta et le double d’une chaîne Youtube ; il est le directeur de la rédaction et il est secondé par une ancienne journaliste de BFM TV et LCI, Aïcha Hmissi.
Le 30 mars 2026, il a fait un édito à Radio Courtoisie sur l’évolution et les causes de l’agression USA-Israël contre l’Iran du 28 février dernier : son hypothèse que cette guerre illégale pourrait avoir pour but caché de faire exploser les BRICS est intéressante. Je l’avais déjà entendue il y a quelques jours, le 27 mars 2026, dans la bouche d’un journaliste mexicain qui a travaillé pendant des années en Iran pour la chaîne HISPAN TV, Roberto de la Madrid.
Profession Gendarme vous livre donc la transcription de l’édito de Régis Le Sommier sur Radio Courtoisie : c’est moi qui ai réorganisé ses propos et qui ai choisi les illustrations ; quelques phrases entre crochets et en italiques ont été ajoutées par moi en guise de liant.
JAC pour PG
I. Une riposte de l’Iran forte et déstabilisante
L’Iran est peut-être la première guerre des BRICS. En déclarant la guerre à l’Iran, Donald Trump est-il en train d’offrir à l’entité géopolitique qui conteste le plus l’hégémonie américaine une raison d’être ? Ne sommes-nous pas entrés justement dans un conflit mondial avec la Russie et la Chine apparemment beaucoup plus impliquées qu’il n’y paraît en Iran ?
La riposte iranienne à l’attaque conjointe américano-israélienne du 28 février 2026 n’a cessé de surprendre les observateurs, quelle que soit leur sensibilité ou leur nationalité. Aucun de ces derniers n’attendait l’Iran à ce niveau de capacité militaire ni d’audace stratégique. Alors qu’on vient de passer le premier mois de guerre, l’Iran défie toujours l’Amérique. Trump a beau répéter que son adversaire est anéanti, que les Iraniens le supplient de trouver une issue, chaque jour passé démontre le contraire ; et même davantage car l’Iran ne ressemble à aucun des adversaires que les États-Unis et Israël ont eu à combattre jusqu’à présent, que ce soient les Talibans, Al-Qaïda ou Daesh pour Washington, le Hamas ou le Hezbollah pour Tel Aviv.
Les guerres asymétriques procédaient chaque fois. de tactique d’usure du fort par le faible. Pourtant, au cours de ces années de guerre en Irak, en Afghanistan ou d’offensive au Liban Sud ou en Palestine, le fort agissait doté d’une puissance technologique infiniment supérieure. Le faible dès lors devait se contenter d’actions de guérilla classique (embuscades, mine sous les routes), s’inspirant du vieux principe maoïste du combattant agissant au sein d’une population comme un poisson dans l’eau.

Ce que l’Occident a mis un certain temps déjà à comprendre, c’est qu’à force de mourir sous des déluges de feu ou aux mains d’opérateurs de forces spéciales dotées des équipement dernier cri, le faible avait fini par des moyens détournés à s’en procurer lui aussi. J’en veux pour preuve le Taliban 2.0 qui aujourd’hui contrôle l’Afghanistan et dont les éléments d’élite ressemblent à s’y méprendre aux Navys et aux Delta Force américains. Pourtant, même si l’ennemi s’est adapté, il lui aura toujours manqué une aviation, des satellites, des moyens de détection cyber, du renseignement. Et ce qu’on voit là, c’est que ce n’est pas le cas avec l’Iran.
Les frappes et les missiles iraniens semblent de plus en plus soutenus, voire conçus à la base peut-être avec la technologie chinoise et le renseignement russe dans des proportions que l’Occident n’avait sans doute pas imaginées. J’en veux pour preuve que, ce dimanche 29 mars 2026, un avion AWACS a été détruit sur une base en Arabie Saoudite. Cet avion est comme une tour de contrôle du ciel quand des avions de chasse évoluent dans un espace aérien : c’est lui qui va dire à tel ou tel chasseur de descendre et de larguer sa bombe à tel endroit et qui va observer les effets. Cet avion est bourré de technologies de surveillance et il vaut 700 millions de dollars. Les Iraniens ont riposté aussi sur des usines chimiques israéliennes ; le 22 mars, ils avaient attaqué la ville de Dimona, où se trouve la centrale de recherche nucléaire israélienne.

[Une arme que les USA n’avaient pas prévue], c’est le drone Shahed qui donne aux Iraniens un avantage tactique car il ne coûte pratiquement rien mais nécessite des systèmes d’interception très onéreux. Ce drone est arrivé sur le champ de bataille ukrainien en novembre 2022. Comment n’avoir pas imaginé que l’Iran l’utiliserait à son tour en 2026 s’il était attaqué ? Comment ne pas avoir prévu non plus que l’Iran s’attaquerait aux bases américaines dans la région et par extension aux économies des pays qui les accueillent ? Trump a avoué avoir été surpris : mais l’Iran n’a jamais cessé de le dire ! Comment ensuite s’est-il imaginé que la Chine, qui aspire 80 % du pétrole iranien, resterait les bras croisés ? Quant à la Russie, pourquoi s’offusquer qu’elle fournisse à l’Iran le renseignement nécessaire quand les États-Unis eux-mêmes fournissent la même chose aux Ukrainiens depuis 4 ans ?
Il semble qu’à Washington, cette opération militaire nommée par Trump Epic Fury (Fureur épique) soit renommée Epic Failure (Fiasco épique). Je fais quatre constats. Avant l’opération, le détroit d’Ormuz était ouvert ; il est maintenant fermé aux USA et leurs alliés. Avant l’opération, le pétrole iranien était sous sanctions : il ne l’est plus. Avant l’opération, les bases américaines tout autour de l’Iran étaient plutôt des avantages : aujourd’hui, elles sont des inconvénients. Avant l’opération, l’Iran s’apprêtait à abandonner la perspective du développement d’un nucléaire militaire. Aujourd’hui, si les choses restent en l’état, l’Iran va tout faire pour obtenir la bombe atomique. Alors oui, on est plus près du fiasco que de la fureur…

Ce qui pourrait expliquer les difficultés qu’ont à la fois les Israéliens et les Américains avec l’Iran aujourd’hui, c’est un problème de culture et de connaissance de l’adversaire. Il y a aux États-Unis une quantité de professeurs qui étudient l’Iran sous toutes les coutures depuis longtemps, mais il semblerait qu’au moment de prendre une décision, d’aller en guerre, on les oublie complètement. Et au lieu de chercher comment pénétrer dans cet édifice complexe qu’est l’Iran, on s’en remet à chaque fois à l’utilisation écrasante de la force. Et l’utilisation écrasante de la force [contre des cibles civiles], ça se retourne finalement contre l’agresseur.
[Pendant la Seconde guerre mondiale], les bombardements américains et britanniques sur l’Allemagne nazie n’ont jamais provoqué de séisme dans le régime national socialiste. Au contraire, ils ont unifié la population face à un malheur collectif et lui rappelaient ses origines et la volonté d’anéantissement de la part de l’adversaire. C’est le même argument largement utilisé par la propagande de Vichy au moment de la bataille de Normandie : la destruction des villes normandes causant des dizaines de milliers de morts a été utilisée par Vichy pour dire : « Regardez, regardez ce que font vos libérateurs. » Et là, vous avez un secrétaire à la guerre comme Pete Hegseth qui affirme : « On négocie avec des bombes. » Mais quand vous en êtes à dire ça, c’est sûr que si les déluges de bombes ne marchent pas, vous n’avez pas trouvé d’autres solutions.
II. Une possible attaque indirecte de Trump contre la Chine et les BRICS
Par ailleurs, cette guerre contre l’Iran est peut-être la première guerre contre les BRICS. En déclarant la guerre à l’Iran, Donald Trump est-il en train d’offrir une raison d’être à l’entité géopolitique qui conteste le plus l’hégémonie américaine ? Si l’attaque [conjointe d’Israël et des USA] avait conduit au bout de quelques jours à l’effondrement du régime iranien, Trump et à sa suite Netanyahu auraient conforté la place des USA comme gendarme numéro 1 des affaires du monde, Israël faisant figure de tête de pont de l’Occident face à un monde arabo-musulman éternellement instable.

La guerre étant rentrée dans sa 4ème semaine, le blocus du détroit d’Ormuz est venu refroidir les marchés, provoquant des crises en cascade sans qu’on puisse encore en imaginer la fin. Parmi elles, le simple fait que les Gardiens de la révolution islamique imposent une taxe de 2 millions de dollars au passage des tankers détroit, payable en yuans, est en soi un affront inédit à la Pax americana dans le monde. Toucher au dollar, c’est s’attaquer à la base de la puissance américaine : Trump en est parfaitement conscient. Détruire les pétromarchies ou simplement menacer leur devenir comme l’a fait l’Iran va dans le même sens. Washington n’est-il pas censé les protéger ? Doha, Abu Dhabi, Dubaï, Manama, Mascat ne payent-il pas assez pour cela ?
Donald Trump agissant souvent en shérif, ce qui cadre très bien avec la culture de ses électeurs, un peu moins avec celle du reste du monde, il n’est pas inconsidéré d’emprunter à l’histoire du Far West la métaphore de la cavalerie : lorsque l’Indien se révolte, tue et pille le pionnier et sa famille, la cavalerie arrive en général à la fin pour mettre l’Indien en fuite et rétablir l’ordre et la morale. Mais avec l’Iran, la cavalerie – disons les Marines et la 92e division aéroportée dont on annonce en fanfare le déploiement pour un coup final qui ne saurait tarder – [ne sera peut-être pas victorieuse] : il existe des doutes quant à l’efficacité de l’usage de la force massive et des soldats au sol. Et c’est là que l’asymétrie de ce conflit joue en faveur de l’Iran. Le temps, en effet, est devenu une variable avantageuse pour le plus faible. Plus le conflit durera, plus le chaos sera grand : Poutine et Xi regardent l’affaire se dérouler en vieux briscards du temps long. Ils savent que Trump est un impatient et que face à un adversaire comme l’Iran, il faut savoir réfléchir avant d’agir.
[Cette guerre d’Israël et des USA contre l’Iran vient renforcer ce que la guerre des Etats-Unis et de l’OTAN contre la Russie en Ukraine avait commencé.] Il faut se rappeler que l’intervention militaire de la Russie en Ukraine en février 2022 a suscité peu de condamnations de la part de l’Afrique, de l’Asie, de la part de plein d’acteurs dans le monde, alors que [l’Occident] imaginait à l’époque asphyxier la Russie et la mettre à genoux, comme l’affirmait le ministre Bruno Le Maire : et ça ne s’est pas du tout produit. Et là, on a un des acteurs des BRICS qui mène une guerre contre l’Amérique et contre cette vision mondiale de l’Amérique, avec Israël comme tête de pont occidentale au Moyen-Orient. Ces deux guerres en Ukraine et en Iran sont liées et on est peut-être dans la concrétisation d’un changement du monde, avec un avènement militaire des BRICS, l’Iran étant désormais lié à la Chine et à la Russie.

III. Le risque d’un couac aux conséquences nucléaires
En tout cas, pour ces deux puissances comme pour les autres acteurs du monde des BRICS, la guerre de l’Iran risque d’affaiblir durablement la position américaine, en premier lieu auprès des puissances du Golfe persique. Comment pourraient-elles aujourd’hui par exemple investir 3 000 milliards de dollars dans l’économie américaine comme elles l’avaient promis à Donald Trump, quand Washington aura laissé l’Iran ravager les bases US sur leur sol ? Le caractère protecteur des alliances avec l’Amérique en aura pris un sacré coup. Cessez-le-feu ou pas, guerre ou paix, la place de l’Amérique ne sera plus jamais la même. L’Europe, humiliée régulièrement par Trump, aura peut-être enfin compris qu’elle doit cesser de considérer absolument l’oncle Sam comme son grand frère et vivre sa vie d’adulte en cherchant ses intérêts et ceux des pays qui la composent. Le mot de la fin sur ce sujet revient sans doute au vieux crocodile de la diplomatie américaine, Henry Kissinger : il disait autrefois qu’être un ennemi des États-Unis est dangereux, mais être leur ami est fatal.
Pour conclure, je trouve assez inquiétant qu’un conflit démarré par Trump sous la pression de Netanyahu pour mettre un terme aux ambitions nucléaires iraniennes débouche sur une guerre dans 11 pays qui pèse sur l’économie mondiale et provoque potentiellement la clôture de deux voies maritimes d’importance que sont les détroits d’Ormuz et de Bab-el-Mandeb en mer Rouge.
L’ingérence manifeste des Chinois et des Russes s’avère plus poussée que prévue et donne à la scène des allures de 3e guerre mondiale. Certes, Trump et Poutine n’en sont pas venus aux mains et le partage de renseignements semble accepté des deux côtés comme étant de bonne guerre. En plus, Poutine bénéficie largement des conséquences du conflit iranien sur les cours du pétrole et la Chine peut tester ses nouveaux jouets directement. pas comme en Ukraine où Pékin ne fournissait que des pièces détachées.

Tout cela ne laisse pourtant personne à l’abri d’un couac, d’un grain de sable dans la machine, d’une mauvaise interprétation ou d’une poussée d’émotion chez Trump, ou chez le secrétaire à la guerre Pete Hegseth, pour qu’on se retrouve comme en 1962, à Cuba, au bord d’un conflit nucléaire.
Il ne nous reste qu’à prier pour qu’on n’en arrive pas là. Mais même cela devient compliqué. Puisque ce dimanche 29 mars, pour la première fois depuis des siècles, le patriarche de Jérusalem n’a pas pu entrer dans dans l’église du Saint Sépulcre à Jérusalem pour célébrer la messe des Rameaux. [C’est le bureau du Premier ministre Netanyahou qui a ordonné la fermeture de tous les édifices religieux, au prétexte mensonger que l’Iran avait plusieurs fois envoyé des missiles sur les lieux sacrés des 3 religions monothéistes à Jérusalem. Devant les protestations internationales, Netanyahou a dû faire machine arrière ; mais le cardinal Pizzaballa a quand même été obligé de célébrer la messe en dehors de la basilique du Saint Sépulcre.]
Auteur : Régis Le Sommier (sauf les phrases entre crochets).


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