Plus de 800 000 Libanais ont fui les régions bombardées depuis une dizaine de jours par l’armée israélienne, laissant craindre un désastre humanitaire d’ampleur. Sur place, réfugiés et habitants tentent de s’organiser tant bien que mal.

Étienne Ouvrier - Hier à 20:00 | mis à jour hier à 20:05 - Temps de lecture :

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Le martyr du Liban continue. Ce jeudi, Israël a ordonné à son armée de se préparer à « étendre » ses opérations au pays du cèdre et appelé les Libanais à évacuer la zone sud du territoire, laissant craindre une occupation militaire qui accentuerait l’exode des populations - déjà massif - vers le Nord. Le petit pays, à la superficie de la Gironde, est sous le feu des frappes israéliennes qui ont causé, en 10 jours, la mort de 687 personnes et plus 800 000 réfugiés. Si l’État hébreu n’avait jamais cessé de bombarder le Liban, malgré un accord de cessez-le-feu signé en novembre 2024, il a intensifié ses frappes le 2 mars, après que le Hezbollah a tiré des roquettes en sa direction. Ce jeudi, une frappe israélienne a visé le front de mer à Beyrouth, où des déplacés dorment dans des tentes, faisant huit morts et une trentaine de blessés.

« Les conditions de vie des réfugiés sont désastreuses, ils vivent à même la rue », déplore Michelle, habitante de Beyrouth. La femme de 27 ans héberge des déplacés et leurs animaux de compagnie dans son appartement situé à Furn el Chebbak, au sud de la capitale, duquel elle entend les bombardements israéliens « surtout la nuit, ce qui ajoute de la peur à la peur ». Du sud du Liban, en passant par la plaine de la Békaa à l’Est, jusqu’à la capitale Beyrouth (au centre du pays)… l’armée israélienne assure cibler des représentants du mouvement chiite libanais Hezbollah au sein duquel seraient infiltrés des responsables iraniens des Gardiens de la Révolution. Tsahal affirme avoir neutralisé plusieurs hauts gradés. Mais les bombes ne trient pas les morts. Parmi les victimes, au moins 45 femmes, 86 enfants et… plus de 10 % de la population qui fuit les frappes.

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« Ils n’ont vraiment rien à voir avec le Hezbollah »

« J’ai beaucoup d’amis qui ont dû fuir leur maison, alors qu’ils n’ont vraiment rien à voir avec le Hezbollah », témoigne Layaly. « Ceux qui le peuvent s’installent chez leurs proches dans les quartiers chrétiens qui ne sont pas encore ciblés par les bombardements. D’autres tentent de louer des appartements en urgence mais se heurtent aux réticences des propriétaires, qui ont peur que leur bien soit occupé par des proches du mouvement chiite et finisse par devenir une cible des frappes israéliennes », explique la Beyrouthine, ajoutant que « d’autres acceptent de louer mais profitent de la situation pour pratiquer des prix extrêmement hauts. Si bien que ceux qui n’ont ni proches, ni argent, finissent dans leur voiture ou à la rue ».

Une femme et des enfants réfugiés se sont installés sous une tente, à Beyrouth, tout proche de là où un bombardement israélien a fait huit morts ce jeudi. Photo Sipa/Marwan Naamani

Une femme et des enfants réfugiés se sont installés sous une tente, à Beyrouth, tout proche de là où un bombardement israélien a fait huit morts ce jeudi. Photo Sipa/Marwan Naamani

Exsangue depuis de nombreuses années, l’État libanais dispose de 150 000 capacités d’accueil. Bien insuffisant pour faire face au flot de malheureux, qui pourrait augmenter. Alors la solidarité s’organise tant bien que mal. Dans l’immense Cité sportive à Beyrouth, un camp de toile a été installé pour accueillir les déplacés fuyant les bombes. Dans les rues, ONG et anonymes s’activent.

« On sent la faim, la peur et la tristesse »

« Beaucoup de familles dorment à la rue ou dans des écoles. C’est impressionnant et triste. On sent la faim - les bébés manquent de lait infantile -, la peur de l’insécurité, de l’inconnu et la tristesse des pertes humaines et matérielles », décrit Nour, qui habite elle aussi la capitale de ce pays autrefois connu pour sa prospérité et sa qualité de vie. « Kits sanitaires, des kits d’hygiène, des matelas, des lampes, mais aussi un poste sanitaire mobile », le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a annoncé que la France dépêcherait ce jeudi 60 tonnes d’aides humanitaires. Un petit pansement bienvenu mais insuffisant sur une plaie qui ne cesse de s’élargir.

Jean-François Corty, président de Médecins du Monde. Photo DR

« Déplacer et tuer massivement des civils pourrait constituer un crime de guerre »

Jean-François Corty, président de Médecins du Monde, livre son expertise sur la situation humanitaire au Liban.

Quelle est la situation humanitaire au Liban ?

« Le Liban vit une crise humanitaire d’ampleur. Avant même cette nouvelle agression israélienne, le pays connaissait une très forte tension sociale, économique et sanitaire. Déjà parce que les récents combats avec Israël avaient entraîné un exode massif des populations mais aussi parce qu’un quart des gens qui vivent au Liban sont des réfugiés syriens et palestiniens. »

Avec 800 000 nouveaux réfugiés…

« C’est monstrueux ! Proportionnellement, c’est comme si 10 millions de Français étaient réfugiés. Le fait de déplacer dans l’urgence un tel nombre de personnes du jour au lendemain, de tuer massivement des civils par des bombardements quasiment aveugles sur des zones urbaines denses pourrait constituer un crime de guerre. »

« La stratégie militaire d’Israël ne distingue pas les civils des combattants »

Y a-t-il une typologie de population particulière parmi les réfugiés ?

« Israël dit cibler le Hezbollah. Or, ce ne sont pas ses partisans qui fuient, mais bien tous les Libanais qui vivent dans les zones prises pour cible. Les enfants et familles qui dorment dans la rue n’ont pas de kalachnikovs… comme on a pu le voir dans le génocide à Gaza, la stratégie militaire d’Israël ne distingue pas les civils des combattants. »

Ces populations ont besoin de prises en charge ?

« C’est là tout le rôle des acteurs humanitaires, dont Médecins du Monde : assister les autorités libanaises à prodiguer les soins et mettre en place des hébergements d’urgence. Outre la prise en charge des milliers de blessés, il faut assurer une continuité de soins aux déplacés dans leurs problèmes de santé type diabète, hypertension, leur santé mentale, le suivi des grossesses… »

Y a-t-il des risques d’épidémie ou de malnutrition ? De troubles psychologiques ?

« Les conditions d’hygiène, d’accès à la nourriture et à l’eau sont dégradées mais, à ce stade, nous ne constatons pas d’épidémie ni de malnutrition sévère. Pour l’aspect psychologique, il est trop tôt pour dresser un constat, mais la violence des bombardements, du déplacement massif et brutal, entraînera très probablement des dépressions et des syndromes post-traumatiques. »

« Les Libanais ont surtout besoin de mesures politiques qui dissuadent l’extrême droite israélienne »

De nouveaux réfugiés vont continuer à affluer ?

« Si Israël décide d’occuper le sud du Liban, ce qui est possible, et continue de frapper le territoire libanais… Oui, il faut s’attendre à ce que les déplacements de population continuent. Le ministre israélien Smotrich [ministre des Finances d'extrême droite, NDLR] a promis de raser le sud de Beyrouth comme il a rasé Gaza. »

La communauté internationale en fait-elle assez ?

« Emmanuel Macron a annoncé une enveloppe de 20 millions d’euros d’aides humanitaires, c’est très bien, mais ce qu’on attend d’abord des Européens et des Occidentaux, c’est qu’ils adoptent une posture permettant d’arrêter ce massacre plutôt que leurs gesticulations communicationnelles. Les Libanais ont surtout besoin de mesures politiques qui dissuadent l’extrême droite israélienne au pouvoir de continuer de tuer des civils en masse. L’aide humanitaire ne peut pas être la seule solution à cette catastrophe qui s’annonce sous nos yeux. »

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