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Interpellés sans motif et fichés sans accusation, marqués pour des années : à l’occasion du Mois de l’histoire des Noirs, avocats et experts dénoncent les séquelles sociales et psychologiques durables du fichage, chez les hommes et les femmes noirs.
La première fois que je conduisais la voiture de mes parents […] un policier nous a arrêtés : “à qui est cette voiture ?”, se souvient Knia Singh.
L'avocat ajoute que les contrôles ne se sont pas arrêtés là.
[Le policier] m’a dit : “ permis et immatriculation! J’ai dit : “vous m’arrêtez toujours, j’en ai assez. Il a dit : “eh bien, vous avez un possible mandat d’immigration”.
J’ai répondu : “comment pourrais-je avoir un mandat d’immigration alors que je suis né au Canada ?” Il a dit : “voulez-vous que je vous mette les menottes à l’arrière du véhicule et qu’on appelle l’immigration pour vérifier ?”, raconte-t-il.
Des séquelles professionnelles indélébiles
Demar Kemar Hewitt, directeur exécutif et conseiller juridique principal au Black Legal Action Centre (BLAC), explique le mécanisme.

Demar Kemar Hewitt s’exprime sur le recours collectif contre le fichage policier en Ontario.
Photo : Offerte par Demar Kemar Hewitt
La police vous arrête et pose des questions aléatoires, comme : “comment ça va ? Où allez-vous ? Puis-je voir votre pièce d’identité ?” et documente l’information obtenue […] quelque chose qui semble innocent en apparence, dit-il.
[ Alors que vous êtes] une personne respectant la loi, votre nom se retrouve dans la base de données de la police, même sans aucune accusation criminelle, poursuit-il.

Irvin Waller estime que le fichage est une procédure systémique aux effets sociaux durables chez les jeunes noirs.
Photo : Avec l’autorisation d’Irvin Waller
Irvin Waller, professeur émérite de criminologie à l’Université d’Ottawa, souligne que ces procédures sont systémiques. […] C'est toujours racialisé. Ce sont surtout les jeunes noirs qui sont interpellés sans raison.
Ces traces numériques nuisent aux carrières. Beaucoup se voient refuser des postes au gouvernement ou avec des jeunes à cause de ces interceptions répétées, précise Knia Singh. Lui-même s'est vu refuser une activité à la faculté de droit, car son nom figurait dans un fichier.
C'était très humiliant […] Ça m’a montré que, peu importe le bien que je fais, je suis toujours rejeté. On me considèrera toujours comme un noir criminel.
Une méfiance institutionnelle profonde
Selon le criminologue Irvin Waller, les impacts sociaux et psychologiques sur les jeunes noirs sont énormes.
Cela accroît leur manque de confiance envers la police et renforce la perception que le racisme ne se limite pas aux forces de l’ordre, mais touche d’autres secteurs, observe-t-il.
Pour sa part, Jordan Babando, professeur de criminologie à l’Université Laurentienne, nuance l'effet médiatique du fichage.
Quand ces histoires de fichage surgissent et sont médiatisées […] non seulement cela fait que les minorités visibles se sentent en insécurité, mais les autres peuvent se méprendre et se dire : “eh bien, si la police accorde autant d'attention à ces individus, peut-être qu'il n'est pas sûr de les côtoyer”, indique-t-il.
Il ajoute que cela alimente les préjugés du public et participe à la stigmatisation.

Jordan Babando commente les impacts sociaux du fichage.
Photo : Offerte par Jordan Babando.
L’inefficacité du fichage racial selon les experts
Le fichage n'a jamais résolu un seul crime, toutes les statistiques le montrent, martèle l’avocat Knia Singh.
Le criminologue Irvin Waller rappelle d'ailleurs que les noirs restent surreprésentés en milieu carcéral, à un niveau comparable aux Autochtones.
Bien que la pratique soit officiellement interdite depuis 2017, la police continue d’interpeller les gens, complète Anas Karzai, professeur à l'École des sciences sociales de l’Université Laurentienne. Le public ignore souvent qu’il a le droit de ne pas répondre et de partir.

Selon Statistique Canada, en 2023-2024, la population noire était incarcérée trois fois plus que la population blanche dans les quatre provinces disposant de données sur les groupes racisés. La Nouvelle-Écosse avec le taux le plus élevé (3,5), suivie de l’Ontario (3,2), de la Colombie-Britannique (2,1) et de l’Alberta (1,6).
Photo : iStock
Vers une justice collective
En janvier 2026, la Cour supérieure de justice de l’Ontario a autorisé un recours collectif porté par le BLAC contre les contrôles d’identité par la police de Toronto.
Le BLAC souligne, selon les données de la décision de la cour qu’entre 2008 et 2013, environ 410 000 personnes noires ont été fichées à Toronto, principalement des jeunes de 15 à 24 ans.
[...] C'est un pas important vers une forme de justice. Le tribunal examine de près ce que nous savions être une pratique regrettable.

Selon Statistique Canada, les femmes noires étaient 1,2 fois plus nombreuses que les femmes blanches à être détenues en 2023-2024.
Photo : CBC / Erik White
Pour Knia Singh, l'avantage de ce recours collectif est de regrouper les victimes ayant une expérience similaire et de poursuivre la police ensemble, évitant des milliers de procès individuels.
Je dirais que, symboliquement, cela a un impact. Les petites forces de police, comme Sudbury et d’autres dans le Nord de l’Ontario, sont informées de ces poursuites, souligne le professeur Anas Karzai.
C’est une crise institutionnelle
Selon M. Karzai, le problème dépasse les frontières de la Ville reine. Au fichage s'ajoute le profilage racial.
Historiquement, les forces de police ont toujours prétendu qu'il ne s'agissait que de “quelques pommes pourries”. Mais la recherche montre que ce n'est pas le cas, souligne-t-il.
C’est une crise institutionnelle qui dépasse la police de Toronto. C'est partout au Canada : le profilage racial est une épidémie dans les forces de police, surtout dans les grandes villes.

Anas Karzai affirme que le profilage racial relève d’une culture organisationnelle ancrée dans plusieurs services policiers au Canada.
Photo : Avec l'autorisation d'Anas Karzaï
Bien que ces poursuites, comme celle portée par le BLAC soient intéressantes, elles ne suffisent pas à empêcher les forces de police, les chefs et les commissions de cibler les personnes vulnérables, les minorités, les pauvres, les sans-abri, les Autochtones, les noirs, dit-il.
C’est ce que la criminologie appelle la culture organisationnelle qui doit changer, conclut l’expert.


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