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Faire plus avec sept doigts

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Il y a eu le Cirque du Soleil. Celui qui, dans le monde, a fait rayonner tout d’abord le cirque québécois de formidables flammes. Ensuite ? Des compagnies importantes, plus petites, ont saisi le relais créatif, pour y poser leurs empreintes. Les 7 doigts sont de celles-là. Comment la compagnie réagit-elle, dans ce monde qui provoque une crise pour le cirque ? Discussion avec Nassib El-Husseini, son directeur général.

« On est tous restés longtemps assis sur l’existence de ce marché magnifique pour le cirque, celui de France, mais aussi [celui] qui passait par les festivals et le monde entier », analyse d’entrée de jeu, de sa manière généreuse et franche, Nassib El-Husseini.

« On était parmi les meilleurs au monde à alimenter l’expérience artistique de haut niveau », portés par le système des subventions, et « par des lieux monuments de la culture qui payaient à cachet fixe ». Loft, le tout premier spectacle, en 2002, a laissé sa marque en cirque d’auteurs.

Tout comme Traces (2003), qui a fait le tour du monde pendant 10 ans, avec ses 1800 représentations dans 200 villes.

« On ne prenait aucun risque financier, et on gagnait peu d’argent, pour vivre bien, de notre art, qui est notre mission de base », poursuit M. El-Husseini.

« Ce marché permettait à des compagnies autres que le Cirque du Soleil d’avoir le courage de faire des spectacles signatures, avec comme mission première l’art et la culture, et ce désir de créer basé sur l’authenticité, sur ce qu’on a le goût de faire, et non pas sur le divertissement — qui peut aussi être de qualité —, et non pas de répondre à des commandes », poursuit celui qui est également président de la compagnie.

Un marché qui était déjà en délabrement avancé bien avant la COVID-19, révèle M. El-Husseini.

La lente diminution du plaisir

La crise actuelle du cirque, Les 7 doigts l’ont vue venir. Ils en discutent depuis un bail avec les experts et d’autres compagnies, du monde entier.

Quel a été le premier signe ? Le changement dans le plaisir du public à consommer la culture, qui s’est profilé dans les sondages il y a déjà une dizaine d’années, estime Nassib El-Husseini.

Et qui s’est accentué avec les différentes façons d’expérimenter la culture poussée par les écrans.

Les 7 doigts ont donc misé sur l’agilité de la compagnie pour éviter de se diriger vers le déficit, et se sont diversifiés.

« On a levé des fonds. On s’est serré la ceinture. On a investi [au moment de] la faillite du Cirque du Soleil pour bâtir une compagnie complémentaire, Supply + Demand, à but lucratif, qui fait dans l’expérience, les effets spéciaux et le multimédia. » Un médium additionnel, connexe, différent ; une compagnie sœur jouxtée en 2022.

Cette compagnie a aujourd’hui ses entrées dans les centres de sciences et les musées. Elle propose également des expériences numériques grand public, comme Minecraft Experience: Villagers Rescue, présentée à six endroits dans le monde.

Les 7 doigts ont aussi misé dans un bouquet francophone, qui a donné le très populaire Pub Royal, la comédie musicale des Cowboys Fringants, pensée avec La Tribu. « On a trois ou quatre autres projets comme ça, étalés sur cinq ans », révèle M. El-Husseini.

« L’objectif, c’est une structure où, quand ça va mal avec un doigt, ça va bien avec un ou deux autres. Pour que le groupe de compagnies se tienne, ensemble. » Cette main compte désormais une quarantaine d’employés à temps plein au siège social, plus de 100 artistes participant aux spectacles, une soixantaine d’employés à Supply + Demand et une cinquantaine à San Francisco.

Un peu de paix, svp…

Qu’est-ce qui aiderait le plus Les 7 doigts dans le futur proche ? « Il y a quelques années, j’aurais dit sans hésitation que l’aide publique doit être démultipliée. Je le pense encore. »

« Mais maintenant, pour des raisons profondes, non artistiques, je dirais qu’on a besoin que la laideur du monde baisse d’un cran… »

« … pour avoir la place pour que la beauté perce. C’est rien, notre problème, comparé aux drames qui se jouent, les morts et les blessés, qui vivent ces horreurs de la tragédie des guerres. »

« Nous, on perd des marchés, on a même honte d’en parler ! Il y a des gens qui meurent et qui crèvent au Venezuela, à Gaza, au Liban, d’où je viens, au Soudan, et je ne veux pas que vous parliez de nos petits manques de subventions si vous ne citez pas là-dessus aussi… »

Il y a huit ans, un audit a appris aux 7 doigts qu’ils étaient « plus connus à Berlin, Paris ou New York qu’au Québec », mentionne le président. Ce qui explique les répercussions majeures de l’instabilité géopolitique sur la compagnie.

Exemples ? Le Canada et le Québec lui avaient recommandé de viser le marché chinois. « Avec Moment Factory, on avait un projet majeur qui a décollé à Hong Kong, un autre qui s’en venait à Shanghai. Avec la chicane diplomatique entre les pays, tout s’est effondré. Dix ans de développement… »

La compagnie avait aussi réussi à percer le marché de l’Arabie saoudite. Là aussi, effondrement des possibilités. Elle travaillait depuis 2016 à pénétrer le marché russe, s’est retirée avec la guerre en Ukraine… « On fait quoi, maintenant ? On va où ? » se demande le directeur. « Si on tient encore debout, c’est parce qu’on s’est diversifié… »

Une année de premières

En 2026, Les 7 doigts sortiront trois nouveaux spectacles. Dans le contexte, c’est énorme. En préparation, La petite Charlotte fait son cirque, pour le jeune public francophone, avec la musique d’Henri Dès.

Aussi Assassin’s Creed, avec Ubisoft. Et Le grenier, de Shana Carroll, qui « affronte des sujets délicats d’une façon positive qui va commencer à Chicago et suivre à l’Espace St-Denis, parmi les seuls shows de cirque cette année de qualité monde à but non lucratif, pour le marché encore institutionnel ».

« On est maintenant dans un marché commercial à risque, où on peut perdre notre chemin », réfléchit Nassib El-Husseini. Il assure qu’encore aujourd’hui, seule la qualité guide les choix des 7 doigts.

« On ne se dénature jamais. La bagarre pour ne pas fermer doit se faire pour la beauté du geste. Ça fait longtemps que je dis que si on n’a pas davantage de soutien gouvernemental, ce dont vous avez peur arrivera. »

« Il suffit d’une autre pandémie, ou que les guerres aillent plus loin, ou que l’inflation continue à nous mettre à genoux, ou que le prix du transport continue d’augmenter, et cette peur, que notre qualité artistique diminue, arrivera. »

Les premières des nouveaux spectacles auront lieu en novembre et en décembre prochains.

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