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Exposition «Devant la douleur des autres»: comment et pourquoi montrer la guerre?

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Bien avant leur défaite militaire au Vietnam (1955-1975), les États-Unis avaient perdu la bataille des images. Le travail des reporters avait montré la cruauté de la guerre moderne. Les photographies, particulièrement la célèbre «petite fille au napalm», avaient largement contribué au déclenchement d'une mobilisation massive de l'opinion, d'abord sur les campus universitaires, puis un peu partout dans le reste du pays. Si l'opposition populaire à la guerre du Vietnam n'avait pas à elle seule déterminé l'issue du conflit, elle avait suffisamment pesé pour que le gouvernement américain en tire la leçon pour les opérations suivantes.

Ainsi, au Koweït et en Irak, c'est une «guerre propre», faite de «frappes chirurgicales», sans morts civils ni militaires visibles que Washington et CNN ont proposé à un reste du monde pas vraiment dupe, lors de la première guerre du Golfe, au début des années 1990. La presse fut dûment contrôlée, embedded ou embarquée, disait-on. Il s'agissait de limiter l'impact de l'opération «Tempête du désert» sur les opinions publiques des pays arabes et occidentaux pour espérer agir en toute tranquillité.

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Une décennie plus tard, ce sont les morts du 11-Septembre qui furent soustraits à notre regard. Nous avons tous bien vu deux gratte-ciels en flammes et, avant leur effondrement ce matin de septembre 2001, des corps chuter de plusieurs centaines de mètres de hauteur. Il y eut des bilans chiffrés, des témoignages, un film documentaire des frères Naudet sorti le printemps suivant, –où l'on voit moins que l'on entend, infernal son des corps s'écrasant sur le sol new-yorkais–, mais peu d'images des victimes directes des attentats.

Pour autant, un photojournaliste de l'agence Associated Press a saisi toute l'horreur de l'événement: Richard Drew, auteur de l'image «L'homme qui tombe». Mais «la plupart des éditeurs de journaux ont refusé de l'imprimer. Ceux qui l'ont fait, au lendemain des attentats du World Trade Center, ont reçu des centaines de lettres de plainte. La photographie a été dénoncée comme étant froide, macabre et sadique. Puis elle a disparu», s'est souvenu Richard Drew vingt ans plus tard.

«The Falling Man» est une photographie prise par Richard Drew, un photographe @AP.

Cette photographie tristement célèbre montre un homme tombant en chute libre de la tour nord du World Trade Center, le 11 septembre 2001.

Près de 200 personnes auraient fait un geste similaire. pic.twitter.com/r0Cpm3ae9P

— Plantureux (@Plantureux) September 11, 2018

Deux réflexions sur «le témoignage et la punition qu'il peut déclencher»

La représentation de la douleur des autres, qu'ils soient au bout du monde ou dans la ville d'à côté, la romancière et essayiste américaine Susan Sontag y a réfléchi par deux fois. D'abord en 1977, dans l'essai Sur la photographie (On Photography) puis, vingt-six ans plus tard, dans le court ouvrage Devant la douleur des autres. Partant de la réflexion sur la guerre initiée par l'écrivaine britannique Virginia Woolf dans son essai Trois Guinées (1938), Susan Sontag réfléchit au pouvoir de la photographie dans notre perception de l'actualité et des événements en cours. Comment l'image mobilise-t-elle désormais une opinion inondée de photos et de vidéos, prompte à s'enflammer sur Gaza, à se mobiliser mollement sur l'Ukraine, mais qui semble se désintéresser de tout ce que le reste du monde compte de conflits?

Cette réflexion, l'artiste australien Hamishi Farah, installé outre-Rhin à Berlin, la prolonge dans le cadre de l'exposition «Devant la douleur des autres» au Fonds régional d'art contemporain (FRAC) de Lorraine, à Metz, à l'invitation de sa directrice, Fanny Gonella.

Dans deux immenses salles immaculées, Hamishi Farah propose deux installations d'apparence simple, mais dont les visiteurs devront déplier l'intention à l'aide des notes fournies pour en saisir la profondeur. Dans la première, l'artiste australien dispose deux grands portraits: l'un du philosophe et sociologue allemand Jürgen Habermas, l'autre de l'homme politique berlinois Joe Chialo, un chrétien-démocrate inconnu en France. En regard des deux toiles sont disposées trois pièces sélectionnées par l'artiste dans les galeries du musée messin d'art et d'histoire de La Cour d'Or: un buste du Christ et deux retables représentant le martyre de chrétiens et la crucifixion.

Les portraits de Jürgen Habermas et de Joe Chialo. | © Fred Dott / FRAC Lorraine

Les portraits de Jürgen Habermas et de Joe Chialo. | © Fred Dott / FRAC Lorraine

S'offre ainsi au public une première réflexion sur «le témoignage et la punition qu'il peut déclencher». Rendre compte à l'autre, pour le rendre conscient d'un fait, d'une idée constitue une prise de parole qui, si elle éveille trop, peut être sanctionnée. Face au martyre des chrétiens porteurs de l'Évangile, Hamishi Farah place Jürgen Habermas, qui a fait de la communication «une possibilité universelle dont l'usage permet l'émancipation», tout en étant normée par le consensus, et Joe Chialo.

Chargé de la Culture pour la Ville de Berlin, Joe Chialo fut considéré comme la «caution diversité» du centre-droit allemand (CDU) et a incarné la répression de la culture pour sa politique budgétaire sévère et pour avoir tenté de conditionner l'attribution de subventions à une clause antidiscrimination et antiantisémitisme. Ce qui aurait pu, selon ses détracteurs, empêcher toute critique de l'État d'Israël.

«J'ai voulu ainsi évoquer la réponse collective au génocide en cours dans la bande de Gaza», explique Hamishi Farah, qui a voulu la replacer dans la «relation de l'Allemagne à la Shoah». Ou comment l'histoire d'un pays et ses actes passés influencent sa propre représentation des souffrances d'ailleurs, la normalisent par la sanction et figent –ou tentent de figer– ainsi un imaginaire collectif.

Voir nous laisse «paralysés face à la souffrance de l'autre»

À l'étage supérieur, six toiles sur un des quatre murs blancs de l'immense volume. À l'aide de graphite, d'acrylique et de pierre ponce, Hamishi Farah montre sous différents angles deux piliers de sel situés sur les rives de la mer Morte, un en Jordanie, l'autre en Israël: les piliers «la femme de Loth», nommés ainsi en référence à la légende décrite dans la Genèse, au moment de la destruction de Sodome.

Un des habitants de la cité, Loth, prévenu du drame à venir par un ange envoyé par Dieu, quitte la ville juste avant, avec son épouse. Condition posée à leur survie: partir sans se retourner. Madame désobéit et se retrouve changée instantanément en statue de sel. Comme punie pour avoir voulu voir et témoigner. Comme si voir et puis dire était transgressif par nature. Mais aussi, selon Hamishi Farah, comme si voir nous laissait «paralysés face à la souffrance de l'autre», quand femmes, hommes et enfants tombent pour des territoires disputés, enjeux de fierté et de légitimité. Ici au Moyen-Orient, mais aussi partout, sur chaque continent.

La deuxième partie de l'exposition «Devant la douleur des autres», de Hamishi Farah, au Fonds régional d'art contemporain (FRAC) de Lorraine, à Metz. | © Fred Dott / FRAC Lorraine

La deuxième partie de l'exposition «Devant la douleur des autres», de Hamishi Farah, au Fonds régional d'art contemporain (FRAC) de Lorraine, à Metz. | © Fred Dott / FRAC Lorraine

Deux œuvres pour s'interroger alors que la guerre frappe de nouveau le continent européen. Comment regarder l'horreur sans en être pétrifié? Pourquoi accepter d'observer certaines souffrances tout en en occultant d'autres? Avec ses représentations mêlant politique et mythique, Hamishi Farah rappelle que, toute nécessaire qu'elle soit à l'information et au verbe, l'image mobilise autant qu'elle fige, entre anesthésie du nombre et indignation sélective.

Exposition «Devant la douleur des autres», par Hamishi Farah, au Fonds régional d'art contemporain (FRAC) de Lorraine, à Metz (Moselle). Visible jusqu'au dimanche 1er février 2026.

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