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Des chaises et des tables renversées partout dans la classe. Des boîtes de jeux déchirées et leur contenu dispersé un peu partout. Un bac de récupération a été lancé sur le plancher. Il y a de la peinture fraîche sur le coussin d’un divan. Un élève vient de se désorganiser en pleine classe, sous le regard attentif de ses camarades qui n’ont eu d’autres choix que d’évacuer les lieux pour leur propre sécurité.
Cette scène est extrême, certes, mais pourtant bien réelle. De façon régulière, des enfants doivent quitter leur local d’apprentissage le temps qu’un autre élève retrouve ses esprits. Comment a-t-il pu atteindre ce niveau de colère sans que personne ne le désamorce au préalable? Pourquoi personne n’a pas complètement freiné son élan de destruction? Ces questions semblent simples, mais les réponses sont complexes.
Radio-Canada s’est entretenue avec plusieurs techniciens en éducation spécialisée. Des gens qui subissent trop fréquemment morsures et griffures et qui sonnent aujourd’hui l’alarme pour le bien de nos enfants.

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Après une crise d'un enfant dans une classe.
Photo : Gracieuseté
Les différentes photos et la vidéo présentées dans ce reportage ne proviennent pas de la Mauricie ni du Centre-du-Québec. Chacune des classes présente des différences, de l’affichage ou une simple décoration qui permet à ceux qui gravitent autour de la reconnaître. Il aurait été facile d’identifier la provenance des images. À la demande de la centrale syndicale, nous avons accepté de protéger ces travailleurs, qui n’ont pas la permission de leur employeur pour collaborer avec les médias. Pour leur éviter des représailles professionnelles, nous avons aussi accepté de ne pas publier le nom de deux membres du personnel qui expliqueront ici leur réalité.
Ces illustrations reflètent tout de même une réalité qui est vécue chez nous comme partout en province.
Une même classe [de notre région] a déjà été évacuée six fois dans la même journée face à des comportements agressifs d'un élève, nous confirme Jonathan Marcotte, vice-président au Syndicat du soutien scolaire Chemin-du-Roy.
Il est lui-même éducateur spécialisé et travaille à l’école spécialisée Marie-Leneuf, à Trois-Rivières. Il a l’habitude de travailler avec des enfants aux besoins particuliers pour qui les mots ne sont pas toujours la façon première de communiquer.
Fuir pour se protéger
Une cicatrice sur la peau de sa collègue, qui travaille dans un autre établissement du grand Trois-Rivières, témoigne de son expérience.
J’ai déjà reçu un soulier, des roches et des blocs de bois. Se faire grafigner, ça arrive souvent. Je me suis aussi fait mordre. Il y a beaucoup de matériel dans une classe! Des chaises ou des meubles qui revolent, c’est dangereux.
Un enfant en crise est irrationnel. C’est aussi pourquoi la consigne est souvent d’évacuer.
Il ne choisit pas ce qu’il va lancer. Il prend la première chose qui lui vient sous la main. Ça peut être des ciseaux. Donc, le mot d’ordre, c’est qu’on quitte la classe.

De la peinture a été déversée sur le coussin de ce divan dans une classe d’école primaire.
Photo : Gracieuseté
Un technicien en éducation spécialisée entre alors dans le local et tente la désescalade.
Parfois, le mieux, c’est de lui laisser le temps de faire sa crise et ensuite de faire une approche. Notre travail, c’est d’intervenir et effectivement, parfois on se fait malmener, dit une autre.
Différents équipements de protection ont été achetés par le centre de services scolaire. Du simple bandeau pour cacher les cheveux à un manchon complet qui résiste aux coupures et qui protège par le fait même des morsures, nous explique Annie Laflamme, présidente du Syndicat du soutien scolaire Chemin-du-Roy.

Des manchons de Kevlar, comme celui-ci, permettent de se protéger des morsures et des coupures.
Photo : ULINE CANADA
Deux des travailleurs rencontrés estiment que les enfants ont de plus en plus de difficulté à collaborer avec un adulte ou une figure d’autorité. Ça ne fait qu’empirer la suite des choses.
En ce moment, beaucoup d’enfants ont peur des autres élèves. Il y a des parents mécontents et des enseignants qui ne peuvent plus enseigner, résume une éducatrice spécialisée qui demeure malgré tout profondément attachée à son métier.
La crainte des parents
Chaque fois, il faut tout remettre en place. Dans certains cas, du matériel a été endommagé et nécessite l’intervention d’un employé de maintenance, qui doit réparer des chaises ou raccrocher un tableau au mur. Pourquoi ne pas, sans utiliser une force excessive, être intervenu directement auprès de l’élève pour mettre fin au saccage en exerçant une contention physique?
Si c’est fait dans la bienveillance, parce qu’il y a un danger pour soi-même ou pour l’élève, c’est possible de le faire. Mais je ne vous cacherai pas que les éducateurs et éducatrices ont quand même toujours en tête les familles, leur patron et les possibles impacts sur leur vie professionnelle.
Donc oui, je pense que les éducateurs sont plus frileux à intervenir physiquement.
Son syndicat a eu à intervenir à plusieurs reprises ces dernières années. Des travailleurs ont fait l’objet de mesures disciplinaires de la part de leur employeur. Certains ont été suspendus durant de longues périodes après être intervenus physiquement auprès d’un élève en crise.
C’est facile de juger en lisant un rapport. Mais quand on est là et qu’on subit de la violence, des menaces de mort et qu’il faut protéger cet enfant, tous les autres et soi-même en même temps, ça peut peut-être devenir un peu plus physique pour protéger tout le monde. Donc oui, on a eu des employés à défendre, confirme Annie Laflamme.

La présidente du Syndicat du soutien scolaire Chemin-du-Roy, Annie Laflamme, confirme que des employés ont été suspendus après être intervenus physiquement auprès d’élèves en crise.
Photo : Radio-Canada / Abigaëlle Gladu
Jonathan Marcotte rappelle pour sa part qu’un protocole régit le tout.
Il y a des dizaines et des dizaines de décisions qui doivent être prises en quelques secondes qui vont avoir des conséquences sur notre sécurité et celle des autres élèves.
Un enjeu électoral?
Les quatre intervenants rencontrés ont utilisé la même expression : éteindre des feux. Ils déplorent l’absence de travail préventif. Même une fois la crise résorbée, il est difficile d’en faire le bilan avec l’élève.
Il y a une accumulation. Une surcharge. Les enfants arrivent le matin et parfois, dès la récréation, il y a des conflits. Il y a des gestes antisociaux. Je te frappe, je te pousse, je lance des roches, je te crache au visage. D’autres fois, ça éclate en pleine classe. Pour comprendre d’où ça part, il faut se donner du temps. Il faut prendre du temps avec l’enfant, comprendre son milieu, son histoire, ses particularités, mais on n’a pas le temps de faire ça.
Dès que la crise est maîtrisée, bien souvent, il faut partir pour le prochain cas.
J'ai envie de vous dire que ça use. Et ça explique peut-être l’absence de rétention dans le personnel de soutien. Entre autres avec les techniciens en éducation spécialisée, renchérit Annie Laflamme.

Des chaises ont été renversées par un enfant en crise.
Photo : Gracieuseté
Selon ces travailleurs, les besoins augmentent, mais les ressources ne sont pas plus nombreuses, faute de financement. Ils lancent un appel aux différents partis politiques.
J’espère vraiment qu’on va devenir une société où on va mettre notre coeur et nos ambitions sur nos enfants. Ce sont les adultes de demain, ils sont notre richesse. Il faut les soigner, les aimer et les éduquer. On veut qu’ils soient capables d’apprendre, d’être bien dans leur peau et dans leur tête, souligne une technicienne d’expérience.
Malgré les embûches, Jonathan Marcotte ne changerait de métier pour rien au monde.
Nous sommes passionnés par notre métier. On aime nos élèves. On a la langue par terre en fin de journée, oui. Le portrait n’est pas rose, mais je veux aussi qu’on garde en tête qu’il se passe aussi des petits miracles au quotidien. Mais oui, ça va prendre une volonté politique.


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