Devant la cathédrale Sainte-Sophie, à Kyiv, des carcasses de chars et de camions militaires russes carbonisés, tous détruits par l’artillerie ukrainienne, sont exposées en plein air, tels des trophées. Un rappel, explique Yanina Korniienko, «de ce que seraient nos vies si l’armée russe était arrivée jusque dans la capitale en 2022».
Cette journaliste d’investigation d’une trentaine d’années couvre pour Slidstvo.info les crimes de guerre et les affaires de corruption qui secouent l’Ukraine pendant que le pays se bat pour sa survie. En 2026, alors que la guerre entre dans sa cinquième année, l’Ukraine traverse aussi une vague de scandales retentissants dans l'entourage de Volodymyr Zelensky.
L'affaire Midas a révélé un système de détournements dans le secteur de l'énergie, pendant que des millions d'Ukrainiens étaient privés de chauffage l'hiver dernier.
L'affaire Dynasty, elle, a mis en lumière le blanchiment de 9 millions de dollars via la construction de résidences de luxe près de Kyiv pour Andriy Yermak, alors chef de cabinet du président, financées par des fonds provenant en partie de systèmes de corruption.
En parallèle, la crise politique déclenchée par le limogeage de l’ex-ministre de la Défense Mykhaïlo Fedorov, devenu depuis une figure d’opposition réclamant des élections en pleine loi martiale, a ravivé un débat plus large sur l’unité nationale en temps de guerre.
Dans ce contexte, les journalistes ukrainiens peuvent-ils continuer à révéler les défaillances de leur propre gouvernement sans fragiliser un pays qui se bat pour son existence? Entre devoir d’informer et pressions en vue de préserver la cohésion nationale, comment arbitrent-ils?
Solidarité journalistique
Un tribunal de Kyiv a répondu à cette question à la place des journalistes. En juillet dernier, il a interdit à Slidstvo.info de publier une enquête avant même sa parution. Elle portait sur Oleksandr Soukhatchov, frère d’Oleksiy Soukhatchov, à la tête du Bureau d’État des enquêtes (DBR), l’un des organes ukrainiens chargés du contrôle des fonctionnaires. Le frère du directeur a acquis 143 appartements et bureaux auprès d’un promoteur immobilier ayant par la suite fait l’objet d’une enquête du DBR. Les journalistes de Slidstvo.info y voient un probable conflit d'intérêts.
Ce reportage a été rendu possible par le média et ONG allemande Correctiv, qui a organisé et financé le déplacement d’un groupe de journalistes.
«Il s’agit du premier cas auquel nous avons été confrontés. Cela ne s’était jamais produit auparavant que la personne incriminée par notre enquête nous poursuive en justice avant la publication. Le tribunal nous a menacés de fermer les comptes de toutes nos organisations et d'engager des poursuites pénales», raconte Yanina Korniienko, qui dénonce une procédure-bâillon – une action en justice destinée à intimider ou faire taire une voix critique.
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L’interdiction de publication ne visant que les auteurs directement nommés dans la procédure, huit médias ukrainiens ont alors publié simultanément le texte intégral de l’enquête, sous la bannière «Initiative 143». Parmi les signataires, le journal Ukrainska Pravda, l’entreprise audiovisuelle publique Suspilne, Radio Svoboda, la chaîne TV internet Hromadske, ou encore le pure player Bihus.info. Un geste de solidarité destiné à répondre à ce que les rédactions en question considèrent comme «une manifestation flagrante de censure».
Du kompromat à l’ancienne
Les pressions ne viennent pas seulement des tribunaux. Alisa Yurchenko dirigeait en 2024 la rédaction de Bihus.info lorsque son équipe a publié plusieurs articles sur les activités, jugées illicites, de proches du puissant Andriy Yermak, alors chef de cabinet de Zelensky et numéro 2 de l’exécutif ukrainien (il a démissionné en novembre 2025, à la suite d’accusations de corruption, ndlr.). La riposte des services de sécurité n'a pas tardé.
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«Nous avons découvert que les services de sécurité ukrainiens avaient installé des caméras dans les chambres d’un hôtel où nous avions passé une nuit avec toute l’équipe, après une session de formation et une fête du Nouvel An, relate la journaliste. Ils nous ont filmés à notre insu, puis, quelques semaines plus tard, ont diffusé des vidéos dévoilant l’identité de plusieurs membres de notre rédaction.»
Sur la base de ces vidéos, des agents des services de sécurité ukrainiens (SBU) ont accusé les journalistes d'avoir consommé de la drogue — ce que le journal a en partie reconnu, s’agissant des cameramans. Tout en soulignant que la surveillance était absolument illégale.
En recoupant les enregistrements des caméras de surveillance (légales) installées sur place, la rédaction de Bihus a pu identifier plusieurs des agents impliqués dans cette opération de barbouzerie et renvoyer la balle aux services.
«J’ai appelé le chef du département en charge de cette opération. Il m’a confirmé que c’était bien le SBU derrière cette affaire. Il m’a aussi dit que l’objectif était de faire chanter notre équipe avec ces enregistrements», explique la journaliste, qui travaille désormais pour le Kyiv Independent. La manœuvre s’est retournée contre ses auteurs. «Tout le monde en Ukraine a soutenu notre équipe et non les services de sécurité», conclut Alisa Yurchenko.
Avec cette affaire, la rédaction de Bihus.info a également découvert que les services pouvaient employer le système de vidéosurveillance urbaine, nommé «Safe City», pour suivre les déplacements de leurs véhicules. Le reportage qui en a été tiré est un bijou d’humour ravageur et acide, qui n’est pas sans évoquer les vidéos de feu Alexeï Navalny.
La chasse aux ombres
En exposant la corruption de certaines institutions ukrainiennes au grand jour, les journalistes n’affaiblissent-ils pas l’image du pays, qui plus est, en donnant du grain à moudre à la Russie? Yanina Korniienko balaie l’argument d’un revers de phrase.
- Ce n’est pas nous qui nuisons à l’image de l’Ukraine, ce sont les personnes qui détiennent le pouvoir qui y nuisent en agissant ainsi. Pour gagner cette guerre, il nous faut des institutions solides. Pour avoir des institutions solides, nous ne devons pas laisser cette corruption s’installer. C’est le signe d’une société démocratique qui se purifie, en mettant au jour la corruption, alors que tout, ailleurs, est plongé dans le silence.
Elle conclut en citant l’expression de son illustre confrère américain Bob Woodward, devenue un mantra dans la profession et le slogan du Washington Post: «C’est dans l’ombre que meurt la démocratie».
Le journaliste d’investigation Kyrylo Ovsianyi, de la cellule d'enquête Schemes de Radio Svoboda, s’emploie lui aussi à retourner l’argument de l’intérêt national.
- Nous devons être reconnaissants envers notre société, qui s’efforce de protéger nos médias et nos autorités indépendantes pour créer un espace permettant de révéler cette corruption. Si tout le système fonctionnait de manière corrompue, vous n’entendriez pas parler de ces affaires, souligne-t-il. Avez-vous déjà eu vent d’un seul cas de corruption en Russie?
Reste que les journalistes s’imposent des limites sur certaines informations sensibles. Sur la ligne de front, par exemple, les images ne sont jamais publiées sans avoir été validées en amont par l’armée. «Ce sont eux qui sont à même de nous dire quels éléments il ne faut pas divulguer, pour assurer leur protection et leur position, explique Yanina Korniienko. Dans ces cas-là, nous écoutons leurs recommandations: nous floutons ou supprimons les éléments sensibles.»
De journaliste à soldat
C’est au détour d’une visite de Boutcha – de ses charniers et de ses lieux de commémoration du massacre commis par l’armée russe en mars 2022 – que Yevhen Spirin m’expose son point de vue sur la neutralité journalistique. Il y a trois ans, ce journaliste expérimenté, aujourd’hui âgé de 38 ans, a rejoint une unité médicale de la Garde nationale ukrainienne, après avoir été rédacteur en chef du média indépendant Babel. Il était présent à Boutcha lors de la mise au jour des charniers, et avait aidé à identifier la centaine de corps déterrés.
«Avant la guerre, on avait tout un tas de règles pour garantir l’équilibre. Pour être un journaliste de haut niveau, il fallait écouter les deux camps, faire intervenir des experts, ne pas prendre parti», se souvient-il. Mais l’invasion à grande échelle a rebattu les cartes, en rendant cette distance impossible. «Aujourd’hui, j’ai la même position qu’un soldat, qu’un civil et qu’un journaliste. Le plus important, c’est de montrer ce qui s’est passé, tel que ça s’est passé.»
Cette obsession du témoignage ne se limite pas aux crimes de guerre russes. Yevhen Spirin reste un défenseur convaincu du travail d’enquête sur la corruption en Ukraine mené par ses anciens collègues, y compris quand il dérange en haut lieu. En souvenir de son ancien média Babel, dont le logo est un pied-de-mouche, il s’est fait tatouer le symbole «¶» dans le cou.
«Il y a eu beaucoup de manifestations ces derniers mois, car, même en temps de guerre, on ne peut pas faire tout ce qu’on veut quand on est président ou au gouvernement», indique-t-il. Selon lui, la guerre rend encore plus critique le rôle de chien de garde de la presse. «Quand les gens demandent où sont passés ces cinq milliards de dollars, on nous répond: on est en guerre, on en reparlera plus tard. Mais ce n’est pas si simple.»
Et les crimes de guerre ukrainiens?
Radio Svoboda est l’antenne ukrainienne de la célèbre Radio Free Europe/Radio Liberty (RFE/RL), financée par les Etats-Unis pour faire contrepoids au communisme et restée après la guerre froide une institution dans les pays post-soviétiques. Elle tient ses quartiers dans un immeuble ultra moderne du district de Pechersk, au centre-ville de Kyiv. Pour faire face aux incessantes attaques de drones, un studio a été aménagé dans le parking souterrain du bâtiment. Il doit permettre de tenir l’antenne même en cas d’attaque venue du ciel.
Chez Schemes, la cellule d’enquête de Radio Svoboda, active depuis 12 ans, la ligne éditoriale ne se limite pas à couvrir le conflit armé. «Nous avons décidé que nous devions continuer à veiller à ce que le gouvernement ukrainien ne s’écarte pas de la voie pro-européenne, et à ce que nous ne devenions pas une seconde Russie sans même avoir à la combattre», résume Natalie Sedletska, responsable de l’unité. Cette ligne s'appuie sur les institutions nées de la Révolution de la dignité de 2014: le Bureau national de lutte contre la corruption (NABU) et le tribunal anticorruption spécialisé, enjeu central des négociations d'adhésion à l'Union européenne.
Au Kyiv Independent, l’unité d’enquête sur les crimes de guerre, fondée en 2023, applique un critère simple pour sélectionner ses sujets: il faut que l’affaire revête un aspect systémique. «On nous demande souvent pourquoi nous n’enquêtons pas sur les crimes de guerre commis par les forces armées ukrainiennes, car elles en commettent aussi, explique le journaliste d’investigation Danylo Mokryk. Le problème, c’est que ces faits ne relèvent pas d’un système. Il ne s’agit pas d’une méthode de combat attestée et déployée dans cette guerre.»
Danylo Mokryk a récemment sorti un documentaire intitulé Torture Culture, dans lequel il démontre que les Russes emploient systématiquement la torture dans tous leurs conflits armés, et ce depuis toujours. Ce qui se passe en Ukraine n’est pas une exception, c’est la règle.
- Nous pourrions découvrir un crime de guerre ukrainien et enquêter dessus, mais cela ne permettrait pas de brosser un tableau plus large de ce qu’il se passe. Pour nous, il ne suffit donc pas de trouver une histoire intéressante. Il faut que ce soit une histoire qui en raconte beaucoup d’autres.
Mourir d’informer
Chez tous les journalistes ukrainiens interrogés, un nom revient sans cesse: celui de Viktoriia Roshchina. À l'été 2023, cette jeune journaliste indépendante décide de retourner dans sa région natale de Zaporijia, pour y documenter les tortures menées par l’occupant russe. Elle disparaît dans la foulée, et l’on apprend des mois plus tard qu’elle a été arrêtée. Elle passe par plusieurs centres de détention et de torture, ceux-là mêmes sur lesquels elle voulait enquêter.
Pressentie pour un échange collectif de prisonniers, elle meurt brutalement quatre jours plus tôt, le 19 septembre 2024, à l’âge de 27 ans. Après plus d’un an passé dans les centres russes, elle ne pesait plus que 30 kilos. Le corps restitué à la famille porte des signes de mauvais traitements et de torture probable, les yeux et une partie du cerveau ayant été retirés. La cause finale du décès reste inconnue, mais pourrait être liée à une grève de la faim qu’elle menait en détention.
Que pense le grand public du travail des journalistes, mené sous la menace des drones et parfois des autorités ukrainiennes qu’ils mettent en cause? Pour Alisa Yurchenko, du Kyiv Independent, la rue a fourni la réponse. C’est la mobilisation citoyenne, dit-elle, qui a permis aux dernières affaires révélées par le NABU d’être discutées librement.
- Notre société est prise en étau entre les attaques russes et nos responsables corrompus. Et elle lutte contre les deux. Mais je pense qu’elle se bat efficacement, car nous disposons encore d’agences anticorruption indépendantes capables de mettre au jour de telles affaires.
Même l’armée
Pour ces journalistes, la transparence est devenue une condition même de la résistance. Continuer à révéler ce que le pouvoir voudrait taire, ce n’est pas fragiliser l’Ukraine en guerre, mais lui donner les armes pour se hisser à la hauteur de ses ambitions. Y compris, parfois, en l’empêchant de se dévorer elle-même.
En juin dernier, une vaste enquête de Babel a secoué le pays. Elle démontre que le régiment ukrainien «Skelya» (anciennement «Skala», mot russe désignant un roc), l’un des régiments d’assaut employés dans les batailles les plus sanglantes, comme à Bakhmout, n’avait pas seulement perdu des soldats au front. Plusieurs recrues sont mortes à l’entraînement, du fait de passages à tabac et de tortures, menés par leurs propres supérieurs.
Cette enquête, qui vient d’être récompensée par le prestigieux National Investigative Journalism Contest, a sans doute joué un rôle dans la décision de Zelensky de limoger en juillet le général Oleksandr Syrsky, alors commandant en chef des armées. Celui-ci avait placé le régiment Skelya, à l’origine constitué uniquement de volontaires, au cœur de sa stratégie militaire peu regardante sur les vies humaines. En Ukraine, le quatrième pouvoir n’a pas usurpé son surnom.


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