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En se penchant pour inspecter un équipement défaillant, Anatoli Bougorski a littéralement mis sa tête dans un accélérateur de particules en marche : ce qu’il a perdu ce jour-là n’est ni la vue ni la raison

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En 1978, ce physicien soviétique alors âgé de 36 ans travaillait sur l’un des accélérateurs de particules les plus puissants au monde, dans la petite ville scientifique de Protvino, à une centaine de kilomètres au sud de Moscou. Ce qui aurait dû être une simple inspection technique sur le synchrotron U-70 a viré à l’un des accidents de laboratoire les plus stupéfiants jamais documentés sur un être humain. Frappé de plein fouet par un faisceau de protons d’une puissance colossale, Bougorski aurait dû mourir en quelques jours selon les médecins qui l’ont pris en charge. Il est pourtant toujours vivant aujourd’hui, et son cas continue d’intriguer, tant il bouscule ce que l’on pensait savoir sur la capacité du cerveau humain à encaisser une irradiation extrême.

À retenir

  • En 1978, Anatoli Bougorski a reçu un faisceau de protons de 76 GeV en pleine tête lors d’un accident sur le synchrotron U-70 à Protvino, en URSS.
  • Malgré une dose localisée estimée à 200 000-300 000 rads, il a survécu mais a gardé des séquelles définitives : surdité de l’oreille gauche, paralysie partielle du visage et épilepsie.
  • Il a repris sa carrière scientifique après l’accident, sa survie s’expliquant par une exposition extrêmement localisée qui a épargné ses organes vitaux.

Le jour où un accident de laboratoire a failli lui coûter la vie

À la fin des années 1970, l’Institut de physique des hautes énergies de Protvino abritait le synchrotron U-70, un anneau accélérateur circulaire qui représentait alors ce que la physique soviétique faisait de plus puissant. Ce jour-là, Anatoli Bougorski vérifiait un appareil qui semblait défaillant, une tâche qu’il avait probablement effectuée des dizaines de fois auparavant sans le moindre incident. Sauf que ce jour précis, les mécanismes de sécurité censés couper le faisceau ont cédé au pire moment possible. Penché au-dessus du dispositif pour mieux observer le problème, le physicien s’est retrouvé, sans le savoir, exactement sur la trajectoire d’un faisceau de protons de 76 GeV, une énergie environ 200 000 fois supérieure à celle d’une simple radiographie dentaire.

Personne dans la salle n’a eu le temps de réagir. En une fraction de seconde, ce faisceau invisible à l’œil nu a traversé l’arrière de son crâne. Ce genre d’incident n’avait, à l’époque, aucun précédent connu dans l’histoire de la physique des particules : jamais un être humain n’avait reçu un faisceau aussi énergétique et aussi précisément concentré sur une zone aussi réduite du corps.

Un faisceau invisible, une lumière sans douleur : la traversée du synchrotron U-70

Ce que Bougorski a ressenti à cet instant précis reste l’un des détails les plus troublants de cette histoire. Il a décrit avoir aperçu un éclair plus brillant que mille soleils, sans pour autant ressentir la moindre douleur. Le faisceau est entré par l’arrière de son crâne, a traversé les lobes occipital et temporal ainsi que l’oreille moyenne gauche, avant de ressortir près de sa narine gauche. La dose reçue localement est estimée entre 200 000 et 300 000 rads, soit l’équivalent de 2 000 à 3 000 grays, des niveaux qui représentent plusieurs centaines de fois la dose habituellement considérée comme mortelle pour un corps entier.

Convaincu qu’il allait mourir dans les heures ou les jours suivants, Bougorski a pourtant fait quelque chose d’assez sidérant : il a terminé sa journée de travail avant de se rendre à l’hôpital. Ce détail, presque anecdotique, illustre à quel point l’absence de douleur immédiate a pu masquer, sur le moment, la gravité réelle de ce qui venait de se produire dans son cerveau.

La moitié d’un visage figée, l’autre intacte : les séquelles inattendues d’une irradiation extrême

Dans les jours qui ont suivi l’accident, la moitié gauche du visage de Bougorski a considérablement enflé, et la peau s’est mise à se décoller le long du trajet exact suivi par le faisceau. Les médecins moscovites qui l’ont examiné s’attendaient à une issue fatale rapide, un pronostic renforcé par les cheveux qui sont progressivement tombés à l’endroit précis où les protons avaient traversé son crâne. Contre toute attente, Bougorski a survécu.

Il en a néanmoins gardé des séquelles définitives : une surdité totale de l’oreille gauche, une paralysie partielle du visage et des crises d’épilepsie qui l’ont accompagné toute sa vie. En raison de la politique de secret propre à l’URSS de l’époque, cette affaire n’a été rendue publique que bien plus tard, après la chute du régime soviétique, plus d’une décennie après les faits. Bougorski a repris le travail environ dix-huit mois après l’accident, a soutenu sa thèse de doctorat, puis poursuivi sa carrière au sein de l’Institut de physique des hautes énergies, comme si son cerveau avait trouvé le moyen de composer avec des dégâts que la médecine jugeait pourtant incompatibles avec une vie normale.

Ce que son cas a révélé sur la résistance du cerveau humain face à l’irradiation

Si Bougorski a survécu là où d’autres victimes d’irradiations massives, comme à Tchernobyl ou à Hiroshima, ont succombé, c’est en grande partie parce que son exposition était extrêmement localisée. Contrairement à une irradiation qui touche l’ensemble du corps, celle qu’il a reçue s’est concentrée sur un couloir très étroit traversant son crâne, épargnant ainsi ses organes vitaux et la majeure partie de son système nerveux. Ce concours de circonstances, presque impossible à reproduire, explique en partie pourquoi son cas demeure unique dans l’histoire de la médecine et de la physique.

Un détail mérite également d’être corrigé, tant il circule encore aujourd’hui : contrairement à ce que l’on peut lire ici ou là, le synchrotron U-70 n’a jamais été abandonné après cet accident. Il est toujours en activité et reste, à ce jour, l’accélérateur de particules le plus puissant de Russie. Quant aux lésions cérébrales de Bougorski, elles ont continué de se détériorer lentement au fil des années suivant l’accident, sans pour autant l’empêcher de mener une carrière scientifique complète.

L’histoire d’Anatoli Bougorski dépasse largement le simple fait divers scientifique. Elle interroge sur la manière dont un organe aussi complexe que le cerveau peut, dans certaines circonstances extrêmes, continuer à fonctionner malgré des dommages que l’on croirait pourtant irréversibles. Reste une question qui n’a toujours pas trouvé de réponse définitive : jusqu’où le corps humain peut-il encaisser l’inimaginable sans céder ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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