Imaginez partir en mission pour cinq mois et revenir onze mois plus tard dans un pays qui n’existe plus. Pas de visa périmé, pas de petit souci administratif : carrément plus de patrie du tout. C’est exactement ce qui est arrivé à Sergueï Krikalev, cosmonaute soviétique envoyé vers la station Mir le 18 mai 1991 depuis le cosmodrome de Baïkonour. À son décollage, l’URSS existe encore, bien que fragilisée. À son atterrissage, 311 jours plus tard, elle a disparu, éclatée en quinze nations indépendantes. Entre les deux, Krikalev a traversé à 400 kilomètres d’altitude l’un des plus grands bouleversements géopolitiques du vingtième siècle, sans pouvoir y faire autrement que regarder la Terre tourner sous lui. Une histoire aussi vertigineuse qu’un film de science-fiction, sauf qu’elle est entièrement vraie.
À retenir
- Sergueï Krikalev a décollé le 18 mai 1991 depuis l’URSS et a cumulé 311,83 jours en orbite, faute de vol de relève stable pour le rapatrier.
- Pendant son séjour sur Mir, l’URSS s’est désintégrée en quinze nations indépendantes, lui valant le surnom de « dernier citoyen soviétique ».
- Il a atterri le 25 mars 1992 au Kazakhstan, un pays nouvellement indépendant, et a découvert que sa ville natale Leningrad s’appelait désormais Saint-Pétersbourg.
Un cosmonaute oublié par l’histoire qui s’écrit en bas
Au moment de son départ, Sergueï Krikalev n’est pas un débutant. Deux ans plus tôt, il avait déjà passé 152 jours à bord de Mir, une expérience qui faisait de lui l’un des cosmonautes les plus aguerris du programme spatial soviétique. Pour cette nouvelle mission, baptisée Mir EO-9, il embarque aux côtés d’Anatoli Artsebarski et de la Britannique Helen Sharman, dont la présence symbolise déjà l’ouverture progressive du programme soviétique à des partenaires étrangers. L’objectif est clair : une mission de cinq mois, un retour prévu pour l’automne.
Mais dès l’approche de la station, les ennuis commencent. Le système de ciblage automatique du vaisseau tombe en panne, et Krikalev doit réaliser un amarrage manuel pour permettre à l’équipage de rejoindre Mir. Un épisode qui, sur le moment, ressemble à un simple incident technique parmi tant d’autres dans l’histoire spatiale soviétique. Personne, à bord comme au sol, ne se doute encore que cet amarrage compliqué n’est qu’un avant-goût des complications bien plus vastes qui attendent le cosmonaute.
Quand le vol de relève devient politiquement impossible
Pendant que Krikalev travaille en orbite, l’URSS vit ses derniers mois d’existence. En août 1991, une tentative de coup d’État contre Mikhaïl Gorbatchev échoue, mais elle accélère de manière spectaculaire la désintégration du pouvoir soviétique. Les républiques réclament leur indépendance les unes après les autres, et le centre de gravité politique qui organisait les missions spatiales depuis des décennies commence littéralement à s’effriter sous les pieds, ou plutôt sous les orbites, des cosmonautes.
Le vol de relève, initialement prévu pour octobre 1991, finit par décoller, mais dans une configuration qui en dit long sur le chaos ambiant. Il emmène un cosmonaute kazakh et un spationaute autrichien, deux nationalités qui, quelques mois plus tôt, n’auraient eu aucune raison particulière de figurer ensemble sur une liste d’équipage soviétique. Ce détail, presque anecdotique à l’époque, illustre à quel point les équilibres politiques se redessinent en temps réel, jusque dans le choix des occupants d’un vaisseau Soyouz. Pour Krikalev, cela signifie une chose très concrète : son propre retour devient soudain beaucoup moins prioritaire que la survie du programme spatial lui-même.
311 jours en orbite pendant que l’URSS disparaît
Faute de budget clair, de chaîne de commandement stable et de certitude sur qui, exactement, dirige désormais le pays censé organiser son rapatriement, Krikalev se retrouve transféré de la mission Mir EO-9 vers la mission Mir EO-10. Un simple changement administratif sur le papier, mais qui a pour conséquence très directe de prolonger son séjour bien au-delà de ce qui était prévu. Au total, il cumulera 311,83 jours en orbite selon les données officielles des expéditions Mir, soit plus du double de la durée initialement annoncée.
Ce surnom qu’on lui attribuera plus tard, celui de dernier citoyen soviétique, prend alors tout son sens. Techniquement, il est l’un des rares individus à avoir quitté l’URSS sans jamais y être retourné, puisque le pays a cessé d’exister pendant qu’il flottait en apesanteur. Difficile d’imaginer situation plus singulière : on peut changer de nationalité sans avoir bougé d’un mètre, simplement parce que la Terre, en bas, a continué de tourner politiquement sans vous attendre.
Atterrissage au Kazakhstan, retour dans un monde inconnu
Le 25 mars 1992, la capsule Soyouz ramenant Krikalev se pose enfin sur le sol. Mais ce sol n’appartient plus à l’URSS : c’est celui du Kazakhstan, devenu entre-temps une nation indépendante. Le symbole est presque trop parfait pour être inventé, et pourtant c’est bien la réalité historique. L’homme qui avait décollé sous les couleurs d’une superpuissance communiste touche terre dans un État tout juste né, au milieu d’un paysage politique méconnaissable.
Le choc ne s’arrête pas là. Sa ville natale elle-même a changé de nom pendant son absence : Leningrad est redevenue Saint-Pétersbourg, comme pour effacer symboliquement des décennies de régime soviétique. Krikalev doit alors réapprendre les contours d’un pays qui n’existe plus sur aucune carte officielle, composé désormais de quinze nations distinctes là où il n’y en avait qu’une seule à son départ. Un retour sur Terre au sens le plus littéral du terme, puisqu’il lui faut littéralement redécouvrir sa géographie nationale.
Loin de mettre un terme à sa carrière, cette expérience hors norme semble même avoir renforcé sa vocation. Krikalev continuera de voler dans l’espace pendant encore plus d’une décennie, jusqu’à sa retraite de cosmonaute en 2007, cumulant alors plus de 800 jours passés en orbite au total, un total qui le place parmi les références en matière de temps cumulé dans l’espace. De quoi relativiser bien des petits tracas du quotidien terrestre : après tout, quand on a vu son propre pays disparaître depuis l’espace, le reste paraît sans doute un peu plus facile à encaisser.


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