Ranger ses affaires, séparer les déchets de l’espace de vie, organiser un coin nuit différent du coin salon : ces réflexes domestiques paraissent typiques de notre époque. Pourtant, des archéologues viennent de démontrer que des Néandertaliens installés près de l’actuelle Barcelone appliquaient déjà ces principes il y a des dizaines de milliers d’années. Leur abri sous roche révèle une organisation spatiale qui ressemble, par bien des aspects, à celle de nos intérieurs contemporains.
À retenir
- À Abric Romaní, près de Barcelone, l'analyse des charbons de bois révèle que les Néandertaliens nettoyaient régulièrement leurs foyers en repoussant les résidus vers une zone dédiée, à l'écart des espaces de vie
- Les foyers adossés au mur du fond, plus petits et entourés de moins de vestiges, correspondaient probablement à des coins couchage, tandis que les foyers centraux, plus grands, servaient aux activités communautaires
- Cette organisation spatiale structurée autour du feu rapproche les Néandertaliens des humains modernes et des chasseurs-cueilleurs actuels, qui séparent aussi zones de couchage et zones communes
Un abri vieux de 60 000 ans qui ressemble étrangement à un salon
Les Néandertaliens utilisaient des feux de camp pour organiser leurs habitations.Crédit : © Merino-Pelaz et al., Journal of Paleolithic Archaeology (2026)
L’abri sous roche d’Abric Romaní, situé non loin de Barcelone, a livré aux chercheurs un témoignage rare sur le quotidien néandertalien. Ce site a été occupé il y a entre 110 000 et 40 000 ans, une fourchette temporelle qui couvre une bonne partie de l’existence de cette espèce humaine aujourd’hui disparue.
Deux études récentes se sont penchées sur la façon dont ces occupants anciens utilisaient l’espace disponible. Plutôt que d’examiner seulement les outils ou les ossements retrouvés, les scientifiques ont analysé la répartition des restes de charbon de bois dans l’abri.
Cette approche, appelée anthracologie, combine l’identification des essences de bois brûlées avec l’étude des altérations subies par ces charbons au fil du temps. Les chercheurs ont également utilisé des outils statistiques pour cartographier précisément les fragments retrouvés dans le niveau Ra de l’abri.
Résultat : la répartition spatiale des traces de combustion dessine une organisation qui n’a rien d’aléatoire. Les Néandertaliens vivant près de l’actuelle Barcelone aménageaient leurs habitations de façon similaire aux humains modernes, selon cette nouvelle étude.
Le grand ménage préhistorique : quand les Néandertaliens trient leurs déchets
La première étude s’est concentrée sur un détail qui pourrait sembler anodin : la localisation des amas de charbon par rapport à celle des foyers eux-mêmes. Dans la partie sud de l’abri, les archéologues ont repéré de petites concentrations de charbon qui ne correspondent à aucun emplacement de foyer connu.
Cette absence de lien avec une structure de combustion suggère que ces résidus n’ont pas brûlé sur place. Ils auraient plutôt été déposés là intentionnellement, comme si cette zone jouait le rôle d’un coin débarras.
À l’inverse, le secteur nord présente une image radicalement différente. On y trouve davantage de charbon, mais celui-ci reste majoritairement concentré à l’intérieur même des foyers, là où le feu a réellement été allumé.
Les chercheurs interprètent cette différence comme la trace d’opérations ponctuelles de nettoyage des foyers. Autrement dit, les Néandertaliens d’Abric Romaní auraient régulièrement balayé les cendres et charbons accumulés pour les repousser vers une zone dédiée, à l’écart des espaces de vie.
Ce geste simple, qui consiste à dégager une structure de combustion pour la garder fonctionnelle, n’est pas si éloigné de ce que l’on fait aujourd’hui en vidant une cheminée ou un poêle. Il traduit une forme d’entretien volontaire de l’habitat.
Dormir ici, vivre là : la carte secrète d’un campement néandertalien dévoilée par le feu
La seconde étude s’intéresse à un autre aspect de l’organisation du site : la taille et la position des foyers eux-mêmes. Les chercheurs ont observé que les foyers situés près du mur du fond de l’abri sont généralement plus petits que ceux installés au centre.
Ces foyers adossés au mur sont également entourés de concentrations plus faibles de vestiges de pierres et d’ossements. Pour les auteurs, cette discrétion archéologique correspond probablement à des espaces de couchage, des coins plus calmes, moins fréquentés par l’activité quotidienne.
Les foyers plus imposants, situés plus loin du mur et au cœur de l’abri, racontent une tout autre histoire. Entourés d’une densité plus importante de restes, ils semblent avoir servi à un éventail plus large d’activités communautaires, comme la préparation de nourriture ou le travail d’outils.
Cette répartition suggère que le feu ne se limitait pas à une fonction de survie chez les Néandertaliens. Il structurait littéralement l’espace social, un peu comme une cheminée centrale organise encore aujourd’hui la disposition d’une pièce à vivre.
Les chercheurs établissent d’ailleurs un parallèle explicite avec les campements modernes de chasseurs-cueilleurs, où la séparation entre zones de couchage et zones communes reste une pratique courante.
Cette découverte s’ajoute à une liste déjà longue de similitudes comportementales entre Néandertaliens et Homo sapiens. Elle rappelle que l’organisation spatiale pourrait constituer un domaine supplémentaire où les différences entre les deux populations étaient moins marquées qu’on ne l’imaginait autrefois.
Au fond, ce que révèle Abric Romaní, c’est l’image d’un groupe humain capable d’anticiper, de planifier et d’adapter son environnement immédiat à ses besoins. Repousser ses déchets, entretenir son foyer, délimiter un coin pour dormir : autant de gestes qui semblent étonnamment familiers, et qui rapprochent un peu plus les Néandertaliens de nous.
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