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En relâchant 24 écureuils gris dans leurs bois victoriens, les Britanniques ont littéralement déclenché une contagion invisible

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Un geste d’apparence anodine, une décision qui semblait presque romantique tant elle relevait de l’enrichissement d’un parc anglais, et pourtant : c’est bien cette insouciance qui a scellé le destin de millions d’animaux. 

D’un côté, l’image bucolique de gentlemans victoriens lâchant quelques rongeurs exotiques dans leurs domaines boisés pour épater leurs invités. De l’autre, la réalité brutale d’une catastrophe écologique qui allait s’étendre sur près d’un siècle et demi. En 1876, dans le Cheshire, personne n’imaginait qu’introduire vingt-quatre écureuils gris allait déclencher l’une des plus longues hécatombes silencieuses de la faune britannique. 

Ces rongeurs venus d’Amérique du Nord n’étaient pas de simples concurrents pour la nourriture : ils portaient en eux un virus dont ils ne souffraient absolument pas, mais qui allait décimer leurs cousins roux, symboles vivants de la campagne anglaise. Aujourd’hui, l’écureuil roux a disparu de 95 % de son territoire d’origine

Comment un geste aussi discret a-t-il pu provoquer un tel désastre ? Plongeons dans cette histoire où la biologie et l’Histoire se percutent de façon spectaculaire.

À retenir

  • En 1876, l’introduction de 24 écureuils gris nord-américains dans le Cheshire a marqué le début du déclin de l’écureuil roux britannique, aujourd’hui disparu de 95 % de son territoire d’origine.
  • Les écureuils gris sont porteurs du squirrelpox, un virus qu’ils tolèrent parfaitement mais qui est mortel pour les écureuils roux, accélérant jusqu’à vingt fois leur disparition dans les zones infectées.
  • Pour protéger les derniers écureuils roux, la Grande-Bretagne mise sur l’isolement géographique de certaines îles, la régulation des populations grises et des recherches sur la contraception ciblée.

Un cadeau victorien qui s’est transformé en bombe biologique

À l’époque victorienne, importer des espèces exotiques pour agrémenter les parcs et les jardins était presque une mode. Les grandes demeures rivalisaient d’originalité, et posséder une faune inhabituelle relevait autant du prestige social que de la curiosité scientifique. C’est dans ce contexte qu’un propriétaire terrien du Cheshire décida de relâcher vingt-quatre écureuils gris, capturés en Amérique du Nord, dans ses bois privés. Le geste, répété par la suite dans d’autres domaines britanniques, semblait n’avoir aucune conséquence immédiate. Les écureuils gris, plus imposants et plus robustes que les roux indigènes, s’installèrent paisiblement dans leur nouvel environnement.

Ce que personne ne pouvait anticiper à l’époque, c’est que cette poignée d’animaux allait devenir le point de départ d’une invasion silencieuse. Sans prédateur naturel pour les réguler et bénéficiant d’une capacité d’adaptation remarquable, les écureuils gris se sont multipliés à une vitesse impressionnante, colonisant progressivement l’ensemble du territoire britannique. En quelques décennies, ce qui n’était qu’une fantaisie ornementale s’est transformé en un bouleversement écologique majeur, dont les effets se font encore sentir aujourd’hui.

Le squirrelpox, ce virus qui épargne les uns et exécute les autres

Longtemps, on a cru que la simple compétition alimentaire suffisait à expliquer le déclin spectaculaire de l’écureuil roux. La réalité s’est révélée bien plus sombre. Les écureuils gris sont en effet porteurs d’un virus appelé squirrelpox, contre lequel ils ont développé une résistance quasi totale au fil de leur évolution en Amérique du Nord. Pour eux, ce pathogène n’est qu’un passager discret, sans conséquence notable sur leur santé.

Pour l’écureuil roux britannique, en revanche, ce même virus se révèle être une sentence de mort. N’ayant jamais été exposé à ce pathogène auparavant, il ne possède aucune immunité pour s’en défendre. Les symptômes apparaissent rapidement : léthargie, lésions cutanées, ulcérations autour des yeux et de la bouche. En quelques jours seulement, l’animal succombe. Ce déséquilibre immunitaire, invisible à l’œil nu lors des premiers contacts entre les deux espèces, explique aujourd’hui pourquoi la présence de l’écureuil gris est systématiquement associée à l’effondrement des populations rousses dans les zones qu’il colonise.

Pourquoi la compétition alimentaire n’explique pas tout

Pendant longtemps, l’explication privilégiée reposait sur un simple rapport de force écologique. Plus gros, plus lourd et capable de digérer des ressources que l’écureuil roux ne peut pas exploiter, comme certains fruits à coque encore verts, l’écureuil gris semblait tout simplement mieux armé pour survivre. Cette théorie, bien que partiellement vraie, ne suffisait pas à expliquer la rapidité et la brutalité du déclin observé dans certaines régions où les deux espèces coexistaient pourtant sans réelle pénurie alimentaire.

C’est justement cette incohérence qui a poussé les biologistes à s’intéresser de plus près à la santé des populations rousses en déclin. Dans les zones où le squirrelpox est présent chez les écureuils gris, la disparition des roux s’avère jusqu’à vingt fois plus rapide que dans les régions où les gris sont indemnes du virus. Cette donnée a permis de comprendre que la véritable menace n’était pas tant la concurrence pour les ressources, mais bien cette contagion invisible, capable de vider un bois entier de ses roux en quelques saisons seulement, sans qu’aucun affrontement direct entre les deux espèces ne soit nécessaire.

Ce que la Grande-Bretagne tente encore pour sauver ses derniers roux

Face à ce constat, plusieurs initiatives ont été mises en place à travers le pays pour tenter de préserver les dernières poches de résistance de l’écureuil roux. Certaines îles, comme celle de Wight ou encore Anglesey, ont bénéficié d’une isolation géographique naturelle qui a permis de maintenir des populations locales relativement préservées, à l’abri de toute introduction de gris. Sur le continent britannique, des programmes de régulation des écureuils gris sont menés dans certaines régions stratégiques, en particulier là où subsistent encore des populations rousses viables.

Des recherches sont également en cours pour développer des solutions de contraception ciblée, qui permettraient de limiter la reproduction des écureuils gris sans recourir à l’abattage systématique. L’idée séduit autant qu’elle divise, tant les débats sur la gestion des espèces invasives suscitent des positions passionnées au Royaume-Uni. Quoi qu’il en soit, l’objectif reste le même : offrir un avenir à cet animal devenu, au fil des décennies, un véritable symbole de la biodiversité britannique menacée.

Cette histoire, aussi vieille soit-elle, résonne aujourd’hui avec une actualité troublante. À l’heure où les échanges internationaux d’espèces, volontaires ou accidentels, n’ont jamais été aussi fréquents, le sort de l’écureuil roux britannique rappelle à quel point un geste apparemment inoffensif peut bouleverser durablement un écosystème entier. Vingt-quatre individus ont suffi à changer le visage de la faune d’un pays tout entier. La question demeure : combien d’autres invasions silencieuses sont-elles déjà en cours, sans que nous en ayons encore pris conscience ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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