Entre le 25 août et le 4 septembre 1939, à Chartres, une poignée d’équipes accomplit un chantier resté sans équivalent dans l’histoire du patrimoine français : il a fallu moins de deux semaines pour descendre l’intégralité des verrières, les numéroter et les mettre dans des caisses, un travail titanesque qui eut lieu entre le 25 août et le 4 septembre 1939. Au total, les vitraux couvrent une surface totale de 2 600 m2 et présentent une collection unique de 172 baies illustrant la Bible et la vie des saints. Douze jours pour vider une cathédrale de huit siècles de lumière colorée, puis des années pour la lui rendre intacte : voilà le résumé brutal d’une opération de sauvetage aussi rapide que méticuleuse.
À retenir
- Douze jours pour vider une cathédrale de ses 2 600 m² de vitraux : comment était-ce possible ?
- Un système de numérotation révolutionnaire qui a permis de ne perdre aucune pièce du puzzle de verre
- Sept ans sans sa lumière minérale : la cathédrale attendait le retour de ses vitraux cachés à travers la France
Sommaire
- Douze jours pour vider huit siècles d’histoire
- Un puzzle numéroté, pour ne rien perdre
- Sept ans sans lumière minérale
- Le retour de la lumière, panneau par panneau
Douze jours pour vider huit siècles d’histoire
La dépose n’a rien d’improvisé. Elle mobilise l’architecte en chef des Monuments historiques et les grands ateliers verriers de la ville. Jean Trouvelot, assisté de l’architecte départemental Jean Maunoury, dirigea entre le 26 août et le 6 septembre 1939 la dépose intégrale des 3 000 m2 de verrières avec les ateliers Lorin, Gaudin, Tournet, Bourgeot et Delange. Rien n’est laissé au hasard : tout avait déjà été programmé et préparé en amont, les caisses ayant été réalisées avec un isolant et du liège. Résultat, les vitraux de la cathédrale ont nécessité plus de 900 caisses pour être conditionnés, panneau après panneau.
Ce n’était pourtant pas une première. L’ensemble des verrières de Chartres, à l’exception des roses, avait déjà été déposé et mis à l’abri lors de la Première Guerre mondiale, en mai 1918, une dépose générale qui dura cinq mois, la repose s’étalant ensuite sur cinq ans. Les équipes de 1939 ont donc appris de leurs aînées, et c’est bien ce savoir-faire accumulé qui explique la vitesse d’exécution de la seconde opération, presque vingt fois plus rapide que la première pour la seule phase de dépose.
Un puzzle numéroté, pour ne rien perdre
Sans un système de numérotation rigoureux, jamais les milliers de fragments de verre n’auraient retrouvé leur place exacte. Chaque baie porte encore aujourd’hui un numéro logique : les vitraux situés au nord portent des numéros impairs et ceux situés au sud portent les numéros pairs, le numéro zéro se trouvant au milieu du chœur. Ce classement, hérité en partie de cette période de sauvetage, permet de localiser instantanément une scène biblique parmi les 172 baies sans jamais se tromper de mur ni de niveau.
L’ampleur du défi technique donne le vertige quand on regarde les dimensions réelles des pièces manipulées. Sur les verrières occidentales, un simple panneau carré fait plus d’un mètre carré, ce qui donne une idée du tour de force et de l’exploit accompli. Imaginez emballer, étiqueter et transporter des centaines de plaques de verre de cette taille, vieilles de huit cents ans, sans en briser une seule ni en égarer l’ordre : c’est précisément ce que les verriers chartrains ont réussi en quelques jours.
Sept ans sans lumière minérale
Une fois les vitraux partis, il fallait bien combler les baies. La cathédrale, désormais dépourvue de sa lumière minérale, resta durant sept ans avec du vitrex comme protection provisoire, une matière translucide bien loin de l’éclat du bleu de Chartres. Pour les verrières basses, il fut décidé de mettre en place un bardage de bois, solution plus robuste mais tout aussi provisoire.
Le convoyage des vitraux vers des lieux sûrs mobilisa lui aussi l’administration locale. C’est Jean Moulin, alors préfet de Chartres, qui organisa le transport, avec un itinéraire en plusieurs étapes : les vitraux furent transportés à Orléans puis Limoges et Brantôme, avant d’être cachés dans les carrières de Fontgrenon, en Dordogne. Une partie n’a même jamais quitté la ville : le deuxième convoi n’ayant pas pu partir, ces vitraux ont été cachés dans la crypte de la cathédrale elle-même. Les protections de fortune n’ont pas résisté à tout : pendant les hivers 1943 et 1944, les tempêtes eurent raison de ces protections et la neige fit une entrée remarquée dans la cathédrale, vide de ses vitraux mais pas de ses courants d’air.
Le retour de la lumière, panneau par panneau
Il fallut patienter jusqu’à l’automne 1948 pour retrouver la cathédrale telle qu’on la connaît. Il fallut attendre octobre 1948 pour voir de nouveau les vitraux, le dernier morceau remis en place étant l’Annonciation du portail royal, un vitrail du XIIe siècle. Neuf ans séparent donc la dépose précipitée de l’été 1939 du dernier coup de marteau posant la dernière pièce du puzzle, une durée qui inclut la guerre, l’Occupation et les difficultés matérielles de l’immédiat après-guerre.
Chartres n’était qu’un exemple parmi d’autres de cette mobilisation nationale. Le service des Monuments historiques fit déposer préventivement en 1939 la majeure partie des vitraux classés en France, une surface mise à l’abri estimée à plus de 50 000 m2, soit près de vingt fois la seule surface chartraine. Autant dire que l’opération menée à Chartres, aussi spectaculaire soit-elle, s’inscrivait dans un effort de sauvegarde à l’échelle du pays tout entier.
Le puzzle chartrain n’a d’ailleurs jamais vraiment cessé d’être rouvert depuis. Une vaste campagne de restauration des vitraux a débuté en 1986, touchant successivement les bas-côtés de la nef et du transept entre 1986 et 1988, le déambulatoire entre 1990 et 2003, puis le haut chœur entre 2004 et 2010. Chaque décennie ramène ainsi de nouveaux échafaudages contre les baies numérotées en 1939, preuve que la sauvegarde d’un tel trésor de verre ne se termine jamais tout à fait, elle se poursuit simplement à un rythme moins urgent que celui de l’été précédant la guerre.
Sources : bluesy.eklablog.com | ressources-centre-vitrail.org


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