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En finançant des pigeons pour piloter ses bombes pendant 14 ans, l’armée américaine a abandonné le projet en 1953 alors qu’il fonctionnait

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Le 12 septembre 2024, lors de la 34e cérémonie des Ig Nobel au MIT, une chercheuse est montée sur scène pour recevoir un prix décerné à titre posthume à son père. B.F. Skinner, mort depuis 1990, venait enfin d’être « récompensé » pour son projet le plus délirant : avoir tenté d’entraîner des pigeons à piloter des missiles de guerre. Sa fille Julie Vargas a conclu son discours par un mot resté dans les annales : « Je veux vous remercier de reconnaître enfin sa contribution la plus importante. » Ironie mordante pour une idée qui, pendant quatorze ans, a tenu en haleine le complexe militaro-industriel américain.

À retenir

  • Pourquoi l’armée américaine pensait-elle vraiment qu’un pigeon était plus fiable qu’un circuit électronique ?
  • Comment transformer un oiseau en système de guidage : la mécanique troublante du projet
  • Un prix Ig Nobel décerné 34 ans après la mort du scientifique : qu’y a-t-il de drôle à ce qui était sérieux ?

Sommaire

  1. Un problème de précision, une solution inattendue
  2. Comment on transforme un pigeon en système de guidage
  3. Deux fois financé, deux fois abandonné
  4. L’ironie d’un Ig Nobel décerné à titre posthume

Un problème de précision, une solution inattendue

Au début de la Seconde Guerre mondiale, la « précision bombing » tenait de l’oxymore : même avec le viseur Norden ultra-secret, la plupart des munitions rataient leur cible de plusieurs centaines de mètres. Les radars en étaient à leurs balbutiements, et les systèmes de guidage électronique se révélaient encombrants, fragiles et facilement brouillés par l’ennemi. l’armée américaine tirait dans le vide, très cher et très souvent.

C’est dans ce contexte qu’émergea l’expérience top-secrète du psychologue behavioriste américain Burrhus F. Skinner sur le guidage de missiles par des pigeons. Le choix de l’animal n’était pas anodin : selon Skinner, les pigeons sont facilement conditionnables et gardent leur sang-froid même dans les situations les plus désespérées. Les pigeons étaient entraînés par conditionnement opérant à reconnaître leur cible. Skinner voyait dans chaque volatile un petit ordinateur biologique, compact, fiable, impossible à brouiller électroniquement. Aucun signal radio à intercepter. Aucune batterie à recharger. Juste un oiseau et sa faim.

S’appuyant sur ses expériences menées dans les années 1930, Skinner développa un prototype de charge explosive comportant trois écrans montrant l’extérieur. Grâce à un système de renforcement positif, le pigeon enfermé dans l’engin picorait l’écran dès qu’un objectif apparaissait, dirigeant ainsi la trajectoire de la bombe vers sa cible.

Le mécanisme physique était d’une élégance troublante. Un objectif optique à l’avant du missile projetait l’image de la cible sur un écran intérieur, pendant qu’un pigeon conditionné à reconnaître cette cible picorait dessus. Tant que les coups de bec restaient au centre de l’écran, le missile volait droit ; s’ils déviaient, l’écran s’inclinait et le missile corrigeait sa trajectoire en conséquence. Une feuille d’or conductrice sur l’écran traduisait ces coups de bec en signaux électriques qui actionnaient les ailerons du missile, ajustant le vol en temps réel.

Skinner ne misait pas sur un seul oiseau. Il comptait incorporer trois de ces pigeons dans un missile. Système redondant, vote majoritaire intégré : dans le cas où deux cibles potentielles apparaissaient simultanément à l’écran, au moins deux oiseaux se trouvaient en accord, et le troisième était « puni pour son opinion minoritaire » afin de le pousser vers la cible choisie par la majorité. Une forme de démocratie aviaire appliquée à l’art de la guerre. En laboratoire, un pigeon a picorté plus de 10 000 fois en 45 minutes.

Deux fois financé, deux fois abandonné

Le National Defense Research Committee jugea l’idée excentrique et peu pratique, mais contribua tout de même 25 000 dollars à la recherche. Skinner, qui avait obtenu quelques succès avec l’entraînement, se plaignit : « notre problème, c’est que personne ne nous prenait au sérieux. » Une frustration compréhensible quand on sait que les résultats en laboratoire étaient concluants.

Le programme fut annulé le 8 octobre 1944, parce que l’armée estimait que « la poursuite de ce projet retarderait sérieusement d’autres travaux qui, aux yeux de la Division, ont une promesse d’application au combat plus immédiate. » Traduction sans filtre : les généraux préféraient parier sur l’électronique plutôt que sur les plumes. Erreur de timing, en l’occurrence.

L’histoire aurait pu s’arrêter là. Après la guerre, en 1948, l’idée d’entraîner des pigeons pour guider des missiles fut reprise par une équipe de psychologues du Naval Research Laboratory américain, sous le nom d’ORCON, acronyme d' »Organic Control ». ORCON fut arrêté en 1953. Cette fois, la raison était différente : le projet fut abandonné malgré son succès, car en 1953 la fiabilité des systèmes de guidage électronique avait été prouvée. Les pigeons n’avaient pas failli. La technologie les avait simplement rattrapés.

Une nuance s’impose ici. Les systèmes de guidage pour missiles à tête chercheuse étaient facilement neutralisés par des contre-mesures, et la Marine pensait que les animaux pourraient constituer un élément de contrôle anti-brouillage. L’intuition de Skinner n’était pas si farfelue : un cerveau biologique, un pigeon entraîné, reste par définition imperméable aux interférences radioélectriques. La guerre électronique n’a toujours pas de réponse à un oiseau qui fixe une proie.

L’ironie d’un Ig Nobel décerné à titre posthume

Le prix Ig Nobel de la paix 2024 fut remis à titre posthume au professeur B.F. Skinner pour ses expériences sur des pigeons vivants, dans un article intitulé « Pigeons in a Pelican », où il testait la faisabilité de loger les oiseaux à l’intérieur de missiles pour guider leur trajectoire. Les prix Ig Nobel sont décernés chaque année à dix recherches scientifiques qui font d’abord rire les gens, puis les font réfléchir. Deuxième partie de la formule oblige : cette histoire dit quelque chose de sérieux sur la façon dont l’armée américaine a répété deux fois la même erreur, finançant un projet fonctionnel puis le tuant par manque de confiance envers ce qu’elle ne comprenait pas instinctivement.

Skinner poursuivit une brillante carrière de psychologue et d’universitaire, son missile guidé par des pigeons n’ayant jamais vraiment décollé. Il garda tout de même les pigeons, et rapporta que six ans après l’entraînement, ils reconnaissaient encore leurs cibles. Six ans de mémoire chez des animaux censés être interchangeables avec un circuit imprimé. Le projet mourut. Les pigeons, eux, se souvenaient.

Sources : geekattitu.de | archive.org

L'équipe Sciencepost

Rédigé par L'équipe Sciencepost

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