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Dans ce pays balte, l'Eglise orthodoxe, rattachée au patriarcat de Moscou, est sous pression. Le gouvernement estonien lui a donné six mois pour rompre tous ses liens avec les autorités ecclésiastiques russes, sous peine de dissolution forcée, comme le détaille cet article du média public estonien ERR.
Publié le 08/07/2026 07:00
Temps de lecture : 5min
La cathédrale Alexandre-Nevski de Tallinn, lieu de culte de l'Eglise orthodoxe estonienne (EKÕK), visible derrière un drapeau estonien. (SIIM LÕVI/ERR)
Le ministère de l'Intérieur a donné à l'Eglise orthodoxe estonienne, affiliée au patriarcat de Moscou, un délai de six mois pour nommer un nouveau métropolite et rompre ses liens avec le patriarche Kirill.
Le 27 juin, les modifications apportées à la loi sur les Eglises et les congrégations sont entrées en vigueur ; elles interdisent aux associations religieuses estoniennes d'être affiliées à un chef religieux basé dans un pays étranger représentant une menace pour la sécurité nationale de l'Estonie.
Tarmo Miilits, secrétaire général du ministère de l'Intérieur estonien, a adressé une lettre à toutes les associations religieuses pour les informer qu'elles disposaient de six mois, jusqu'au 28 décembre 2026, pour mettre leurs activités en conformité avec les nouvelles exigences. À défaut, le ministre de l'Intérieur pourrait engager une procédure visant à dissoudre d'office l'association concernée.
Bien que cette lettre ait été adressée à toutes les associations religieuses, la question principale est de savoir ce qu'il adviendra de l'Eglise orthodoxe estonienne, rattachée au patriarcat de Moscou, anciennement connue sous le nom d'Eglise orthodoxe estonienne du patriarcat de Moscou.
L'évêque Daniel, de l'Eglise orthodoxe estonienne, a répondu brièvement par écrit, indiquant qu'au cours des six prochains mois, l'Eglise entendait clarifier les modalités d'application de la nouvelle loi, avant de décider de la manière d'organiser sa vie interne à l'avenir.
Ilmo Au, conseiller au ministère de l'Intérieur, explique que l'Eglise doit d'abord nommer un nouveau métropolite : aucun ecclésiastique ni aucun membre du conseil d'administration ne peut en effet occuper ces fonctions si son titre de séjour n'a pas été renouvelé pour des raisons de sécurité nationale au cours des dix dernières années.
Le chef de l'Eglise, le métropolite Eugène (de son vrai nom Valeri Reshetnikov), a été contraint de quitter l'Estonie début 2024, après que le Service de sécurité intérieure estonien (Kapo) a conclu que ses activités constituaient une menace pour la sécurité nationale.
"En vertu des dispositions de la loi déjà entrée en vigueur, il ne devrait plus exercer ses fonctions de religieux. Et oui, il doit également être démis de ses fonctions au sein du conseil d'administration dans les six prochains mois."
Ilmo Au, conseiller au ministère de l'Intérieur estonien
à ERR
Toutefois, supprimer toute référence au patriarcat de Moscou de ses textes fondateurs risque d'être encore plus difficile pour l'Eglise orthodoxe estonienne.
Conformément aux règles actuellement en vigueur au sein de l'Eglise, le patriarche Cyrille de Moscou et de toute la Russie doit approuver par sa signature toutes les décisions prises par l'assemblée générale de l'Eglise orthodoxe estonienne, notamment le rapport annuel, le budget et l'élection des membres de son conseil d'administration.
Ilmo Au affirme que rompre ces liens serait difficile sur le plan émotionnel pour l'Eglise, mais pas impossible. "Le clergé orthodoxe d'ici doit se livrer à une sérieuse introspection et déterminer clairement qui il sert : le Dieu trinitaire ou le Kremlin et le patriarche de Moscou ?", s'interroge-t-il.
Priit Rohtmets, maître de conférences en histoire de l'Eglise à l'université de Tartu, estime que l'Eglise orthodoxe estonienne tentera probablement de réduire l'influence du patriarcat de Moscou dans ses statuts, mais qu'il reste à voir si elle y parviendra pleinement.
"Je dirais qu'au cours des six prochains mois, nous verrons si l'Eglise est disposée à s'engager dans ce processus, voire si elle y voit un moyen d'y parvenir, ou si, au contraire, elle en conclura qu'elle n'a pas d'avenir en Estonie parce que toutes les décisions doivent venir de Moscou, comme elle l'a toujours soutenu jusqu'à présent", explique Priit Rohtmets.
La situation est encore compliquée par le fait que, outre ses statuts, l'Eglise orthodoxe estonienne est régie par un "tomos" de 1993 délivré par le patriarche Alexis II.
Un "tomos" est le document fondateur de l'Eglise : il énonce ses droits d'autonomie et définit sa place au sein de la hiérarchie du patriarcat de Moscou.
C'est ce "tomos" qui stipule, par exemple, que les décisions de la plus haute instance dirigeante de l'Eglise (l'assemblée générale) doivent être approuvées par le patriarche. Il précise également que le chef de l'Eglise estonienne, le métropolite, est nommé et confirmé par le patriarche de Moscou.
Priit Rohtmets estime que l'Eglise pourrait peut-être supprimer de ses statuts les références à sa subordination au patriarcat de Moscou, mais qu'il est peu probable qu'elle souhaite supprimer les références au "tomos" en tant que document fondateur.
"Je pense que l'Eglise orthodoxe estonienne va probablement tenter d'apporter certaines modifications à ses statuts, tout en cherchant à préserver le 'tomos' comme fondement de sa gouvernance", affirme Priit Rohtmets.
Rohtmets estime que l'ensemble de ce processus conduira inévitablement à de nouveaux litiges juridiques cet hiver, les tribunaux devant déterminer si l'Eglise orthodoxe estonienne a bel et bien rompu ses liens avec l'Eglise orthodoxe russe, et donc s'il existe des motifs justifiant sa dissolution forcée.
Le maître de conférences souligne aussi qu'en Ukraine, cette même question fait déjà l'objet d'une procédure judiciaire depuis plus d'un an.
"L'Eglise orthodoxe ukrainienne a, elle aussi, changé de nom et apporté à ses statuts le même type de modifications que celles désormais attendues de l'Eglise orthodoxe estonienne. Toutefois, le même 'tomos' est resté en vigueur", affirme Priit Rohtmets.
L'Ukraine se demande désormais si les liens avec Moscou ont véritablement été rompus, alors que ce même document fondateur reste en vigueur.
"L'organisme gouvernemental chargé de cette question a saisi la justice afin de déterminer s'il existe toujours un lien entre l'Eglise orthodoxe russe et l'Eglise orthodoxe ukrainienne locale, subordonnée à Moscou", explique l'universitaire.
Une autre question se pose : si l'Eglise orthodoxe estonienne souhaitait rompre ses liens avec Moscou, cette dernière accepterait-elle ? Selon Priit Rohtmets, cela semble peu probable.
"Il est peu probable que l'Eglise orthodoxe russe soit disposée à laisser partir l'Eglise orthodoxe estonienne. Même si, du point de vue de l'Eglise locale, une telle décision serait justifiée et fondée, Moscou a sans doute toujours intérêt à préserver la structure ecclésiastique existante et, par là même, son influence sur l'Eglise en Estonie", déclare Rohtmets.
En vertu de la loi sur les Eglises et les congrégations, l'Eglise ne se heurte plus à aucun obstacle juridique pour rompre ses liens avec Moscou, puisqu'elle n'est plus tenue de solliciter son accord.
"L'Eglise n'a plus besoin de l'intervention d'une personne ou d'une instance étrangère pour prendre une telle décision ; elle peut donc statuer de manière autonome. Elle n'a plus à demander l'autorisation de Moscou", assure Ilmo Au.
Cet article a été écrit par Johannes Voltri (ERR) et initialement publié le lundi 7 juillet 2026 à 11h43. Traduit et édité pour franceinfo par Alice Kouri.


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