Une heure. C’est le temps qu’il aurait suffi de passer sur la rive du lac Karatchaï, dans le sud de l’Oural, pour recevoir une dose de radiations mortelle. Pas dans un scénario catastrophe, pas dans une fiction post-apocalyptique : dans la réalité, mesurée en 1990 par des scientifiques qui ont examiné les sédiments proches du point de rejet des déchets. L’activité massique du sol à cet endroit atteignait 155 curies par kilogramme, soit 5 735 gigabecquerels par kilogramme, une quantité jugée suffisante pour administrer en une heure une dose létale à un être humain. Un chiffre qui donne le vertige, surtout quand on sait que ce lac existait tout simplement, à ciel ouvert, depuis 1951.
À retenir
- Une rive mortelle en une heure : les chiffres de radioactivité dépassent l’imaginable
- Un lac de 45 hectares accumule plus de radioactivité que Tchernobyl entière
- Le béton a figé la menace, mais le sous-sol continue de se contaminer depuis soixante-dix ans
Sommaire
- Un lac transformé en poubelle nucléaire dès 1951
- Un niveau de contamination qui dépasse Tchernobyl
- Le pari fou du béton, de 1978 à 2015
- Une menace enfouie, mais pas effacée
Un lac transformé en poubelle nucléaire dès 1951
L’histoire commence en pleine guerre froide, au moment où l’URSS naissante cherche à tout prix à rattraper les États-Unis dans la course à l’arme atomique. À partir de 1951, l’Union soviétique utilise le Karatchaï pour stocker des déchets radioactifs de Maïak, l’usine de stockage et de retraitement située près de la ville proche d’Oziorsk, alors appelée Tcheliabinsk-40. Le site n’a rien d’anodin : Maïak produit le plutonium militaire du pays, et il faut bien se débarrasser des résidus liquides quelque part. Le petit lac, à peine 45 hectares, coche toutes les cases pour devenir un dépotoir discret et efficace.
Le choix n’est pas dû au hasard. Avant Karatchaï, un autre plan d’eau, le lac Kyzyltach, servait déjà au refroidissement des réacteurs et se retrouvait rapidement contaminé par le système de circulation ouverte. Karatchaï, lui, présentait l’avantage d’être proche de l’usine sans être capable de fournir suffisamment d’eau de refroidissement, ce qui en faisait un candidat idéal pour recevoir les rejets les plus dangereux. Un accident survenu en 1957, l’explosion de cuves de stockage souterraines connue comme la catastrophe de Kychtym, a d’ailleurs poussé les autorités soviétiques à diversifier les zones de rejet, y compris vers la rivière Techa voisine, mais Karatchaï reste au cœur du dispositif.
Un niveau de contamination qui dépasse Tchernobyl
Les chiffres accumulés au fil des décennies sont proprement hallucinants. Le lac a accumulé 4,44 exabecquerels de radioactivité, soit 4,44 × 10 puissance 18 becquerels ou 1,2 × 10 puissance 8 curies, dont 3,6 exabecquerels de césium 137 et 0,74 exabecquerel de strontium 90. Pour situer l’ampleur du désastre, la catastrophe nucléaire de Tchernobyl a relâché 2 exabecquerels en Europe et 14 exabecquerels au total. Un lac de quelques dizaines d’hectares a donc accumulé, sur place, une radioactivité comparable à l’une des pires catastrophes nucléaires civiles de l’histoire. C’est ce qui a valu à Karatchaï le surnom, décerné par l’institut américain Worldwatch, d’endroit le plus pollué de la planète.
Le lac n’est pas resté stable dans le temps, loin de là. Il a rétréci progressivement à mesure que le climat continental de l’Oural l’asséchait, exposant peu à peu ses sédiments contaminés à l’air libre. Sa surface est passée d’environ 0,5 km² en 1951 à seulement 0,15 km² au début des années 1990, une réduction spectaculaire qui a eu des conséquences directes sur les populations environnantes. En 1968, une sécheresse particulièrement sévère a exposé la vase radioactive du fond, jusqu’alors recouverte d’eau, et le vent s’est chargé du reste : les poussières contaminées se sont dispersées sur des centaines de kilomètres carrés, touchant plusieurs centaines de milliers de personnes selon les estimations. Le tout dans le plus grand secret, puisque la ville de Tcheliabinsk-40 n’apparaissait sur aucune carte officielle et que l’information était classifiée au sommet du régime soviétique. Les habitants vivaient à quelques kilomètres d’un site radioactif à l’air libre sans jamais en être informés.
Le pari fou du béton, de 1978 à 2015
Face à ce danger de dispersion incontrôlable, les autorités soviétiques puis russes ont fini par agir, avec des moyens qui paraissent aujourd’hui presque artisanaux au regard de l’enjeu. Entre 1978 et 1986, des ouvriers ont risqué leur vie pour déverser près de 10 000 blocs de béton creux dans le lac, afin d’empêcher les sédiments radioactifs de se déplacer. L’idée était simple sur le papier : alourdir le fond, stabiliser la vase, éviter que le vent ne reprenne son travail de dispersion comme en 1968. Dans les faits, chaque bloc déversé représentait une exposition supplémentaire pour les équipes chargées de l’opération.
Le comblement complet a pris encore près de trente ans. Avant que le lac ne soit définitivement scellé, environ 650 mètres cubes de béton spécial ont été injectés sous pression dans le fond du lac à travers 38 puits percés dans la couverture supérieure, créant ainsi une véritable installation de stockage en béton armé pour les sédiments hautement radioactifs. L’opération, intégrée à un programme fédéral russe de sûreté nucléaire courant jusqu’en 2015, s’est achevée cette année-là après plus de quarante ans de travaux successifs. Le lac Karatchaï, tel qu’il existait, a purement et simplement disparu du paysage : il agit aujourd’hui comme une installation de stockage de déchets nucléaires permanente, quasi souterraine et sèche, selon la formule officielle retenue par les autorités russes.
Une menace enfouie, mais pas effacée
Le béton a stoppé le risque de dispersion par le vent. Il n’a pas fait disparaître la radioactivité, qui continue son travail invisible sous la croûte artificielle. Le panache de nappe phréatique contaminée s’étend sur environ 4 kilomètres depuis l’ancien lit du lac, avec des vitesses de migration de 80 mètres par an pour le strontium 90 et 40 mètres par an pour le césium 137. le sous-sol de l’Oural continue de transporter, très lentement, une pollution qui mettra encore des décennies, voire des siècles, à perdre son activité. Les experts estiment d’ailleurs que déplacer ces déchets ailleurs serait plus risqué que de les laisser reposer sous leur couche de béton, de roche et de terre.
Aujourd’hui, la zone reste sous surveillance stricte des gardes de l’agence russe Rosatom, et toute activité économique y est interdite, même si le niveau de rayonnement gamma en surface est redevenu proche de la normale par endroits. Le site continue pourtant de rappeler, mieux que n’importe quel manuel d’histoire, ce qu’un programme nucléaire militaire mené sans transparence ni considération pour les populations locales a pu produire en quelques décennies. Un lac entier, effacé de la carte, et un sous-sol qui garde la mémoire radioactive de la course à l’arme atomique pour au moins un siècle encore.
Sources : osti.gov | shango.media


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