Le 16 décembre 2015, la Bolivie a officiellement enterré un lac. Le Poopó, deuxième plus grande étendue d’eau du pays après le Titicaca, n’existait plus que sur les cartes. Le lac Poopo, qui se situe à 3686 m dans l’Altiplano bolivien, s’est asséché et pourrait bien avoir disparu à jamais, écrivait alors le Guardian, pointant El Niño, le réchauffement climatique et l’irrigation comme responsables. Neuf ans plus tard, l’endroit ressemble à un désert de sel craquelé, balayé par le vent de l’Altiplano. Et derrière cette disparition, il y a une culture devenue star des rayons bio du monde entier : le quinoa.
À retenir
- Un lac de la taille du Luxembourg rayé de la carte en treize ans à peine
- Le quinoa bio que vous achetez au supermarché a un coût caché dévastateur
- Une population millénaire a perdu son mode de vie en quelques années
Sommaire
- Un lac visible depuis l’espace, rayé de la carte en trois ans
- Quinoa, mines et rivières détournées : l’addition fatale
- Le peuple de l’eau, premières victimes collatérales
- Peut-on encore sauver ce qui reste du Poopó ?
Un lac visible depuis l’espace, rayé de la carte en trois ans
Impossible de mesurer l’ampleur du désastre sans quelques chiffres qui donnent le vertige. Le lac Poopo occupait en 2002 quelque 3.000 km², avant de s’évaporer complètement treize ans plus tard, en 2015 — soit à peu près la superficie du Luxembourg. Les satellites d’observation terrestre, qui suivaient encore ses reflets bleutés au début des années 2000, ont fini par ne plus enregistrer qu’une croûte blanchâtre. Il y a quelques décennies à peine, au plus fort de la saison des pluies, il s’étendait sur près de 70 km de bout en bout, une véritable mer intérieure perchée à 3 686 mètres d’altitude.
Le Poopó n’en était pourtant pas à sa première alerte. Tout au long du XXe siècle, le Poopó a subi plusieurs sécheresses, diminuant de manière conséquente la hauteur de son miroir d’eau, entre 1939 et 1944, entre 1969 et 1973 et entre 1994 et 1997. Mais à chaque fois, la saison des pluies suivante rendait au lac ses contours. Cette fois, rien n’est revenu. Comme le rappellent les anciens pêcheurs, la disparition du lac en 2015 n’était pas la première dans l’histoire de cette masse d’eau fragile, mais ils affirment ne l’avoir jamais vu complètement sec auparavant. Une nuance qui change tout : ce n’était plus un cycle naturel, c’était une rupture.
Quinoa, mines et rivières détournées : l’addition fatale
Le gouvernement bolivien a longtemps pointé du doigt le seul climat. Pratique, mais incomplet. Une étude publiée par des chercheurs ayant analysé les données satellitaires du bassin versant sur deux décennies aboutit à une conclusion nettement plus gênante pour les autorités locales : plus d’eau a été gagnée par les précipitations qu’elle n’a été perdue par l’évaporation, ce qui témoigne d’une mauvaise gestion des ressources en eau de la zone, plutôt que la variabilité climatique, comme la principale cause de l’assèchement du lac. : il pleuvait suffisamment. C’est en aval que l’eau a manqué.
Le premier coupable a un nom que l’on retrouve désormais dans tous les rayons de supermarché bio : le quinoa. La prolifération des systèmes de canaux d’irrigation développés par les paysans dans la région représente une des causes majeures de l’assèchement du lac, l’intérêt mondial croissant pour le quinoa ayant fait de la Bolivie l’un des premiers exportateurs. Boom des ventes, boom des surfaces cultivées, boom des canaux creusés autour de la rivière Desaguadero, principal affluent qui alimentait historiquement le lac. Chaque sachet de quinoa vendu en Europe a, indirectement, contribué à assécher un peu plus le bassin.
Le second responsable est plus discret mais tout aussi vorace : l’industrie minière. La région regorge de zinc et d’étain, et leur extraction réclame d’immenses volumes d’eau. La disparition du Poopó est due à plusieurs facteurs, parmi lesquels les exploitations minières de zinc et d’étain très gourmandes en eau, la culture du quinoa et le réchauffement climatique qui réduit les pluies et favorise l’évaporation dans l’Altiplano. Ajoutez à cela une hausse des températures qui n’a rien d’anecdotique : entre 1995 et 2005, la température dans les hauts plateaux andins a augmenté de 0,9 °C et la température minimale de 2,06 °C au cours des cinquante dernières années. Le cocktail était explosif. Le lac, lui, n’a pas eu voix au chapitre.
Le peuple de l’eau, premières victimes collatérales
Derrière les chiffres, il y a des vies bouleversées. Les Uru Murato, surnommés le « peuple de l’eau », vivaient depuis des siècles de la pêche sur ce lac. Leur monde s’est effondré en quelques années à peine. Il ne reste désormais que sept familles à Punaca Tinta Maria, qui en abritait 84 avant que le lac ne s’assèche, et au dernier recensement il n’y avait plus dans les trois villages de la région qu’environ 600 membres du peuple Uru, une tribu pourtant présente en Bolivie et au Pérou depuis des millénaires.
Le témoignage d’un ancien pêcheur résume ce basculement mieux que n’importe quelle statistique. Felix Mauricio, 82 ans, se souvient que les poissons étaient gros, « un petit poisson faisait trois kilos », avant de constater simplement en montrant la terre desséchée que le lac s’est asséché très vite. Beaucoup ont dû se reconvertir dans les mines ou le bâtiment. D’autres ont tenté de se lancer dans la culture du quinoa mais vivant traditionnellement de l’eau, le peuple Uru ne possède quasiment pas de terre. Ironie amère : la culture même qui a asséché leur lac leur est aujourd’hui presque inaccessible.
La faune n’a pas été épargnée non plus. Le Poopó abritait autrefois une biodiversité impressionnante, des flamants roses aux poissons en passant par des dizaines d’espèces de reptiles et de mammifères. Plusieurs des quelque 200 espèces animales du lac ont disparu, y compris des reptiles, des mammifères, des oiseaux et bien sûr des poissons.
Peut-on encore sauver ce qui reste du Poopó ?
Le lac n’est pas totalement mort dans l’imaginaire des riverains. Certains, comme le montre un reportage du World Food Programme sur place, continuent d’espérer son retour et de pratiquer des rites ancestraux en attendant. Mais sur le terrain, les communautés font aujourd’hui face à une autre urgence : l’eau potable elle-même se raréfie, obligeant certains villages à ne compter que sur un seul puits pour tous les habitants.
Des chercheurs restent pourtant prudemment optimistes sur un point : contrairement au réchauffement climatique global, contre lequel la Bolivie ne peut rien seule, la gestion de l’eau, elle, reste entre des mains locales. Les Boliviens ne peuvent pas inverser le changement climatique eux-mêmes, mais ils peuvent mieux gérer leur eau. Encore faudrait-il renoncer à une partie des canaux d’irrigation qui font vivre des milliers de familles de producteurs de quinoa, ou réguler une industrie minière qui pèse lourd dans l’économie bolivienne. Un arbitrage que ni La Paz ni les paysans de l’Altiplano ne semblent, pour l’heure, prêts à trancher.
Sources : rts.ch | reporterre.net


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