Créer des milliers d’hectares de bassins pour extraire du sel de l’eau de mer : voilà l’objectif, strictement industriel, des sauniers camarguais depuis le XIXe siècle. Sans le vouloir, ils ont façonné l’un des habitats les plus précieux de France pour les oiseaux d’eau. L’étang du Fangassier, façonné par des générations de sauniers, accueille aujourd’hui une colonie de flamants roses en France, devenue emblématique du delta du Rhône.
À retenir
- Les bassins salins de Camargue accueillent une colonie majeure de flamants roses en France depuis leur création au XIXe siècle.
- La couleur des bassins varie du vert au rouge intense selon la salinité : plus salé, plus rouge grâce à l’algue Dunaliella salina qui produit du bêta-carotène.
- Les flamants roses acquièrent leur plumage rose en se nourrissant des crevettes Artemia salina présentes dans les bassins les plus salés, qui accumulent le pigment rouge.
Sommaire
Un circuit hydraulique pensé pour le sel, pas pour les oiseaux
L’exploitation de Salins-de-Giraud a été créée en 1855, sur la partie occidentale de ce qui deviendra le grand site salicole camarguais. À partir de la fin des années 1950, la compagnie des salins entreprend de grands travaux d’aménagement pour transformer en surfaces évaporatoires les sansouires et les lagunes du Vaisseau, de Beauduc, de Rascaillan et du Fangassier, afin de viser une production annuelle d’un million de tonnes de sel de mer.
Le principe reste simple sur le papier. L’eau de mer pompée entre dans les premiers bassins, appelés partènements, où sa salinité avoisine 38 grammes par litre. L’eau se déplace ensuite de bassin en bassin, sur plusieurs dizaines de kilomètres parfois, et sa concentration en sel augmente au fur et à mesure. Elle finit sa course dans les tables salantes, ou cristallisoirs, où le taux de sel atteint 260 grammes par litre, juste avant que le sel ne cristallise en surface.
Le sel n’est jamais pompé, il est simplement laissé à sécher.
Ce que la couleur des bassins raconte
La palette qui va du vert au rouge n’a rien d’un simple décor de carte postale : c’est un indicateur de salinité. Les bassins dont la salinité est plutôt basse ont une couleur verte, du fait de la prédominance d’algues de cette couleur. Plus loin dans le circuit, la couleur de l’eau varie du vert pâle au rouge intense, à mesure qu’une algue microscopique, la Dunaliella salina, produit un pigment protecteur, le bêta-carotène.
Sous l’effet du stress osmotique lié à la concentration en sel, l’eau contenue dans les cellules de cette algue est littéralement aspirée vers l’extérieur. Pour ne pas se dessécher, elle se met à synthétiser massivement du bêta-carotène, le même pigment qui donne sa couleur aux carottes, ce qui protège son ADN des rayons ultraviolets intenses de l’été camarguais.
C’est de cette algue microscopique que se nourrissent de minuscules crustacés, en majorité des petites crevettes appelées Artemia salina, présentes en nombre dans les bassins les plus salés. Les flamants roses, à leur tour, engloutissent ces crevettes par milliers. Le pigment rouge se concentre alors dans leur plumage, ce qui leur confère leur teinte rosée si spécifique. À l’origine pourtant, les petits flamants naissent blancs.
Sans les salins, pas d’algue ; sans algue, pas de plumage rose.
Le paradoxe : une usine à sel devenue sanctuaire
Entre 2008 et 2012, le Conservatoire du littoral a racheté 65 km² de terres à la Compagnie des salins, l’équivalent de plus de 9 000 terrains de football. Progressivement, en collaboration avec des acteurs locaux et des ONG, cet établissement public a entrepris des actions pour renaturaliser les bassins. Ce basculement a transformé d’anciens outils de production en territoires gérés d’abord pour la faune sauvage.
D’importants travaux hydrauliques ont permis de rétablir les connexions entre les étangs, la mer et les sous-bassins, et des îlots artificiels ont été aménagés pour favoriser la reproduction de plusieurs espèces d’oiseaux. Le site des salins de Camargue se caractérise désormais par une diversité exceptionnelle de milieux naturels et des surfaces remarquables d’habitats côtiers, lagunes, sansouires, prés salés, habitats dunaires.
Les hautes dunes de Beauduc et l’étang du Fangassier restent voués à la nidification des flamants roses.
La charte du Parc naturel régional de Camargue prévoit que les pratiques de la saliculture continuent à préserver la diversité de ces bassins, jugés importants pour l’avifaune, avec le maintien de digues aux formes souples et des radeaux centraux. Ces aménagements servent de reposoirs et de sites de ponte aux oiseaux qui ne trouveraient nulle part ailleurs des conditions comparables. Sans cet entretien volontaire, hérité d’un savoir-faire industriel, les bassins finiraient par s’assécher ou se reconnecter à la mer, et les flamants perdraient leur camp de base.
Sources : objectifgard.com | brut.media


5 day_ago
40



























.jpg)






French (CA)