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En bâtissant eux-mêmes leurs étages les uns par-dessus les autres, les habitants de cette enclave de Hong Kong ont littéralement supprimé le jour au niveau du sol

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Ici, le soleil ne touche jamais le sol. Entre les façades collées les unes aux autres, blanchies par l’humidité et hérissées de tuyaux, de câbles et de paraboles improvisées, la lumière du jour s’arrête plusieurs étages plus haut. Au fond des ruelles, on avance à la lampe de poche, même en plein midi.

Ce bloc n’a jamais eu de propriétaire, ni de plan.

Vu du ciel, l’ensemble ressemble à un seul immeuble tentaculaire, un bloc gris percé de renfoncements et de courettes minuscules qui ne laissent passer ni air ni clarté. Sous terre et le long des murs courent des kilomètres de tuyauteries posées à la main, raccordées d’étage en étage au fil des besoins, sans le moindre schéma directeur. On devine, en levant les yeux dans ces couloirs à ciel fermé, des générations de bricolages superposés.

À retenir

  • L’enclave s’est développée dans un vide juridique entre la souveraineté chinoise et britannique, sans règles d’urbanisme ni cadastre officiel
  • Les habitants ont empilé étages sur étages sans plan, créant des ruelles si étroites que la lumière du jour n’y atteignait jamais le sol
  • Une densité de 33 000 personnes sur un hectare a engendré des systèmes d’entraide informels et une solidarité de circonstance entre voisins
  • La démolition a commencé en 1993 pour faire place à un parc public dont les chemins suivent encore le tracé des anciennes venelles

Sommaire

  1. Un vide juridique hérité de traités anciens
  2. Une ville dans la ville, organisée à sa façon
  3. La démolition, le relogement et la renaissance en parc

Un vide juridique hérité de traités anciens

L’histoire de cette enclave commence par un accord territorial mal refermé. Lorsque le Royaume-Uni prend le contrôle de Hong Kong et de ses environs, un petit périmètre reste, par la force des anciens traités, sous souveraineté chinoise, une sorte de résidu administratif au cœur même du territoire britannique. Pékin revendique la zone sur le papier, mais n’y maintient aucune présence effective au quotidien. Londres, de son côté, considère l’endroit comme relevant d’une autre autorité et s’abstient d’y faire appliquer ses propres règles d’urbanisme.

Le résultat n’est ni une conquête ni un abandon volontaire, mais un entre-deux dont personne ne veut vraiment endosser la charge. Pendant des décennies, aucun service d’urbanisme, aucune police municipale, aucun cadastre ne vient fixer de limites à ce qui peut se construire, ni comment on peut le construire. Ce vide n’est pas né d’un projet : il s’est simplement installé, année après année, par la lassitude de deux administrations qui se renvoyaient la question.

Faute de règles, les habitants inventent les leurs.

Une ville dans la ville, organisée à sa façon

Chaque famille ajoute son étage sur celui du voisin, épaulée par la structure d’à côté, jusqu’à ce que l’ensemble tienne debout comme un empilement de cabanes de béton. Les rues, à l’origine de simples passages entre maisons basses, se retrouvent comprimées entre des murailles de plusieurs étages, si resserrées qu’un adulte peut parfois toucher les deux façades en écartant les bras. Le jour ne descend plus jusqu’au sol : on y vit à la lumière artificielle, entre néons de boutiques et ampoules nues suspendues à des fils électriques bricolés.

Des médecins et des dentistes sans diplôme reconnu par les autorités officielles y tiennent cabinet, souvent formés sur le tas ou venus exercer un savoir-faire appris ailleurs, faute d’accès aux circuits classiques de qualification. Des ateliers textiles, des fabriques alimentaires artisanales et de petites échoppes cohabitent avec des écoles improvisées, financées et tenues par des habitants eux-mêmes, quand aucune institution ne s’en charge.

Tout, ici, fonctionne selon ses propres règles.

Ce n’est pas le chaos qu’on imagine parfois de l’extérieur. Des réseaux d’entraide se mettent en place entre voisins, des arrangements informels gèrent l’arrivée de l’eau, l’électricité tirée de fortune et l’entretien des parties communes que personne d’officiel ne viendra jamais inspecter. La densité de population y dépasse tout ce que l’on observe ailleurs sur la planète : sur un peu plus d’un hectare s’entassent jusqu’à 33 000 personnes, superposées les unes aux autres comme les étages qu’elles occupent. Cette promiscuité forcée façonne une solidarité de circonstance, faite de compromis quotidiens plus que de règlement écrit, où chacun apprend à composer avec l’espace du voisin.

La démolition, le relogement et la renaissance en parc

Au tournant des années 1990, les autorités locales et le gouvernement chinois finissent par s’entendre sur le sort de l’enclave : elle doit disparaître. Les habitants sont progressivement relogés dans des ensembles construits pour l’occasion, avec des compensations et des attributions de logements sociaux négociées au cas par cas, tant les situations administratives de chacun diffèrent après des décennies sans registre officiel.

La démolition débute en 1993, chantier titanesque qui doit démonter un bloc jamais pensé pour être défait. Les grues arrachent étage après étage ce que des générations avaient empilé à la main, sans plan ni permis. En quelques mois, l’immeuble unique qui semblait indestructible s’efface presque entièrement du paysage urbain, laissant à nu un sol que personne n’avait vu depuis longtemps.

Le terrain reste vacant, entre les tours environnantes.

Un parc est aménagé sur l’emprise exacte de l’ancienne enclave, en respectant à peu près son tracé d’origine. Bassins, pavillons et jardins ont remplacé les ruelles obscures ; on y marche aujourd’hui à l’air libre, sous un ciel que les anciens habitants n’auraient pas reconnu au même endroit. Quelques vestiges, pierres et éléments d’origine, ont été conservés et intégrés au décor comme des repères discrets d’un site disparu.

Le contraste est total : là où l’air et la lumière manquaient à chaque étage, s’étendent désormais des pelouses ouvertes et des allées ombragées, fréquentées par les familles du quartier voisin. Le tracé des chemins suit encore, par endroits, celui des anciennes venelles, dernier écho visible d’un lieu où plus de 33 000 personnes avaient appris à vivre sans jour, sur à peine un hectare de terrain.

Sources : lalibre.be | review.gale.com

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