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Une fois par mois sous la plume d’écrivains du Québec, Le Devoir de littérature propose de revisiter à la lumière de l’actualité des œuvres du passé ancien et récent de la littérature québécoise. Découvertes ? Relectures ? Regard différent ? Au choix. Une initiative de l’Académie des lettres du Québec en collaboration avec Le Devoir.
À l’heure où le Québec traverse une grave crise de l’itinérance, laquelle est intimement liée aux enjeux de logement et de santé mentale, une lecture me paraît nécessaire. Originaux et détraqués (1892) de Louis Fréchette est un livre pionnier, encore trop mal connu, qui annonce, un siècle avant tout le monde, le parti pris de la littérature québécoise en faveur des pauvres et des déshérités, de tous ces mésadaptés à demi fous qui s’entêtent à vivre malgré tout, en quête d’une voix et d’une place, ceux-là mêmes qu’on rencontrera bientôt dans les romans de Marie-Claire Blais, Jacques Poulin, Anne Hébert, Victor-Lévy Beaulieu et tant d’autres écrivains.
À son époque, rien ne dispose Fréchette à s’intéresser à ces vies minuscules. Occupée à venger l’honneur bafoué du Canada français, la littérature réclame des héros et de grands hommes, des épopées remplies des « plus brillants exploits » (dixit le « Ô Canada » d’Adolphe-Basile Routhier).
Au moment de la parution d’Originaux et détraqués, l’écrivain sent donc le besoin de s’excuser d’avoir commis ce « petit livre », lui, le barde national, digne successeur de Crémazie, qui a reçu un prix de l’Académie française (pour Fleurs boréales, en 1880), a été adoubé par son idole Victor Hugo et vient de publier La légende d’un peuple (1887), poème lyrique dont les interjections ronflantes (« Niagaras grondants ! Blondes Californies ! Amérique ! au contact de ta jeune beauté, On sentit reverdir la vieille humanité ! ») et les rimes un peu trop faciles (« France » avec « souffrance », « Canada » avec « oui-da ») plaisent à un public conquis d’avance.
Il faut dire que le Québec d’alors n’a pas « le goût très délicat en fait de poésie », comme Crémazie l’a confié à l’abbé Casgrain.
La liberté de l’être
La publication d’Originaux et détraqués marque donc une rupture salutaire : un auteur consacré se décide enfin à écrire librement, sans forcer le trait, pour le plaisir, aussi bien le sien que le nôtre ; il renonce aux vaines prétentions, aux programmes et aux injonctions, laisse l’inspiration dicter la forme, s’autorise à montrer les choses telles qu’elles sont.
Fréchette se détourne des hauteurs éthérées de l’idéal et regarde tout en bas de la pyramide sociale, en direction de ceux que la société méprise et rejette. Hurluberlus rigolards, tristes déviants, maniaques sympathiques, tous les laissés-pour-compte trouvent leur place dans cette étonnante galerie de portraits. Au fil du livre, Fréchette se demande ce qui l’attire chez tous ces gens, avant de comprendre que leur seul « exploit » consiste dans le fait d’être ce qu’ils sont, de demeurer fidèles à la vérité qui les habite, de tendre vers leur propre origine plutôt que de se conformer à des modèles imposés.
À la tyrannie du faire, voilà des hommes qui préfèrent la liberté de l’être. Au temps de la révolution industrielle, ces atypiques refusent d’être réduits au rang de simples instruments. Ils nous enseignent une autre manière de sentir et de parler, incarnent une autre échelle de valeurs, au sommet de laquelle trônent l’inefficacité et la lenteur.
Comme l’impayable Oneille, bedeau de la cathédrale et barbier improvisé, qui multiplie les farces et les mauvais tours, comme s’il trouvait plaisir à enrayer la cadence de la « machine » ; ou bien l’ermite Cotton, qui passe ses journées à dialoguer avec Dieu et ses anges au sommet d’un cabouron à Kamouraska (la montagne existe, située au bord de l’autoroute 20), comptant sur la charité de ses concitoyens pour survivre ; ou encore Georges Lévesque, vivant sur le quai de Rivière-Ouelle, où il harangue les passants à coups de jurons (« Bande de bêtes qui se laissaient fourrer dedans, mardi !… Tas de crève-faim, torrieux !… Paquet de feignants qu’il faut nourrir, cré virgule ! »).
S’il faut absolument chercher une utilité à ces êtres indomptés, elle se trouve dans leur capacité non seulement à révéler la norme, mais aussi à l’élargir et la faire bouger. « La société serait bien plate, et son aspect bien monotone, écrit Fréchette, si elle n’était pas un peu accidentée et comme bigarrée par ces excentriques personnages à panache polychrome qui en accentuent la variété des teintes, en brisent la tonalité trop persistante. » À le lire, on comprend que ceux qu’on appelle les « fous » sont là pour nous sauver d’une autre folie, née du cycle mortifère de la production et de la consommation, pour nous rappeler que l’aventure humaine ne se réduit pas à la quête de richesse et de pouvoir.
Des asiles et des lois
Mais pourquoi écrire Originaux et détraqués à ce moment précis de l’histoire ? Parce que quelque chose, dans le climat social, est en train de changer, que des liens de solidarité menacent de se défaire. Depuis longtemps déjà, le pouvoir politique tolère la présence des mendiants dans l’espace public, à condition qu’ils obtiennent un « certificat de pauvreté » (oui, une telle chose a existé) les autorisant à pratiquer leur humble métier.
Sauf que l’essor des grandes villes au cours du XIXe siècle conduit à la montée d’un phénomène inédit, celui de l’itinérance à grande échelle. Le capitalisme débridé accentue les écarts sociaux et condamne de plus en plus de gens à la misère. Les sans-abri sont perçus comme des parasites, une menace à l’hygiène sociale.
La misère nourrit la détresse, qui alimente des asiles nouvellement construits : le Montreal Lunatic Asylum est fondé en 1839 (sur le site de la prison du Pied-du-Courant, où les Patriotes ont été pendus, un rappel que la « folie » n’est pas sans rapport avec le politique), l’asile provisoire de Beauport en 1845, l’asile St-Jean-de-Dieu en 1873, et d’autres encore. Mais les hôpitaux psychiatriques ne suffisent pas à absorber le flot de nouveaux « arrivants ».
Voilà pourquoi les gouvernements votent des lois qui criminalisent des comportements considérés jusque-là comme inoffensifs. L’Acte relatif aux vagabonds (1869), bientôt inscrit dans le Code criminel (1892), ratisse large : il vise les personnes « réputées vagabondes, licencieuses, désœuvrées et débauchées », qui « vivent sans recourir au travail », « vont de porte en porte ou séjournent dans les rues, grands chemins, passages ou places publiques », « gênent les piétons en se tenant en travers des trottoirs », ou « en se servant d’un langage insultant ou autrement », autant d’articles de loi dont l’interprétation est laissée à la discrétion des forces de l’ordre et des juges en fonction. Le système pénal prend ainsi le relais du complexe asilaire.
La menace de l’oubli
C’est pour rappeler l’humanité de ceux que l’on considère désormais comme « autres » que Fréchette écrit son livre. Dès la préface, il exprime sa nostalgie pour une époque où les « fous » n’étaient pas d’emblée perçus comme des dangers publics. Il rappelle que la folie se déploie sur un vaste continuum, qui va de l’originalité au détraquage, que l’écart entre les personnes « normales » et « anormales » est plus faible qu’on le croit. L’équilibre d’une vie est toujours précaire ; qui peut savoir si un hasard malheureux ne lui fera pas perdre pied ?
Fréchette tente aussi de traduire une expérience nouvelle, celle d’un monde marqué par une accélération sans précédent du rythme de la vie et des échanges. Il découvre que tous ne sont pas égaux devant le progrès : si certains arrivent à suivre, d’autres sont relégués derrière. C’est que le monde moderne ne se résume pas à l’avènement du nouveau ; il exige aussi l’effacement de l’ancien, condamnant les êtres et les choses à une obsolescence plus ou moins programmée. Les berges des rivières accueillent des usines, les champs sont traversés par des chemins de fer où des trains foncent vers l’avenir, les maisons basses sont détruites et remplacées par des cottages « plus sveltes et plus modernes ». « Les dieux s’en vont ! », écrit Fréchette, et dans ce monde désenchanté, où l’aspiration à la transcendance semble vouée à être déçue, la plus grande menace tient à ceci : l’oubli du prochain.
Par une écriture tendre et pleine de connivence, Fréchette parvient à faire de ces humains à la beauté baroque nos proches. Je pense à Chouinard, facteur analphabète qui livre son courrier de mémoire jusque dans le Bas du fleuve, et qu’on trouvera mort gelé à Matane ; à Dominique, fils d’immigrant, qui sombre dans la folie dès qu’il prend congé de son métier de marin, comme s’il souffrait d’un mal intermittent ; à Burns, ivrogne notoire et spécialiste de l’arnaque, dont Fréchette et son père feront les frais lors d’un voyage en bateau ; et à Marcel Aubin, qui ne parle qu’en rimes et dont la légende le fera passer « à l’état de prototype » : « Un vagabond, c’était un Marcel Aubin, écrit Fréchette. Un paresseux, c’était un Marcel Aubin. Un sans-souci, Marcel Aubin. » À la fin du XIXe siècle, des parents qui désespèrent d’un enfant trop agité le traitent de Marcel Aubin !
Les ressorts de la violence
Si certains personnages sont passés maîtres dans l’art de jouer avec la langue, d’autres en sont les victimes malheureuses. Il suffit parfois d’un seul mot pour réactiver le trauma. Ainsi de Dupil, qui se détraque dès qu’on l’appelle « père », parce qu’un procès lui a fait perdre sa terre et sa fiancée, le privant ainsi du bonheur d’une famille ; de Drapeau, fou de rage dès qu’il entend parler anglais, lui qui jour après jour ressasse le cauchemar de la défaite française sur les plaines d’Abraham.
Et que dire de Grelot, devenu le souffre-douleur des habitants de Québec, qui lui crient un surnom qu’il déteste (de là viendrait, au moins en partie, l’expression « être gorlot »), au point que la mairie devra adopter un règlement interdisant de le prononcer en public ? Son cas rappelle que le détraqué peut servir de bouc émissaire, aux dépens duquel la communauté refait son unité à peu de frais.
Lire Fréchette, c’est comprendre que, dans toute société une part de folie — ou de délinquance, ou de transgression — est inévitable, et même nécessaire ; que si personne ne doit vivre dans l’itinérance contre son gré, certains individus préféreront toujours la vie de nomade à celle de sédentaire.
En refusant de se laisser enfermer dans des petites cases, de se voir assignés à une origine, d’être « fixés », les personnages de Fréchette offrent peut-être un début de réponse aux crispations identitaires de notre époque. Quand on lui demande d’où il vient, Grosperrin, poète ambulant, répond en riant : « Moi ? Je suis philosophe cosmopolite, enfant de l’humanité, habitant de la planète qu’on appelle le globe terrestre ». Nous aurions intérêt, je crois, à nous inspirer d’une telle sagesse.


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